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En Couv’. Industrie de demain : Nouvelle vision et nouveaux challenges

Fort des succès engrangés ces 20 dernières années, le secteur industriel se projette désormais dans une nouvelle étape de son développement. Tous les ingrédients sont réunis pour franchir un nouveau palier, avec un mot d’ordre : la souveraineté.

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Incontestablement, le Maroc a fait des pas de géant ces 25 dernières années dans le secteur industriel. Le succès remarquable rencontré par les Métiers mondiaux du Maroc en témoigne, que ce soit dans les secteurs automobile, aéronautique, mais aussi l’agroalimentaire ou encore l’électronique.

Une série d’indicateurs permettent de mesurer le chemin parcouru en quelques années en matière d’industrialisation du Royaume. Entre 2013 et 2023, la valeur des exportations industrielles est passée de 160 MMDH à 376 MMDH, tandis que les emplois industriels inscrits à la CNSS sont passés de 300.000 postes à plus d’un million. Au total, les activités industrielles représentent aujourd’hui près de 25% du PIB.

Fort de ces acquis, le Royaume entame aujourd’hui une nouvelle phase industrielle, dont les grandes lignes ont été tracées par le Souverain lors de la première édition de la Journée nationale de l’industrie, organisée en 2023, avec comme mots d’ordre souveraineté, montée en gamme et capital humain.

Les premiers résultats de cette stratégie ne se sont pas fait attendre. Le tissu industriel national parvient, en effet, à intégrer de plus en plus de process complexes, et de nouvelles industries à très haute valeur ajoutée émergent comme les gigafactories de batteries électriques, où le Royaume fait ses premiers pas prometteurs.

La conférence-débat organisée par «LaVieéco» autour des industries de demain a permis de comprendre et de cerner les enjeux de cette nouvelle ère et comment le Maroc compte capitaliser sur ses acquis pour réussir ce bond en avant. Ryad Mezzour, ministre de l’Industrie et du commerce, a exposé les piliers de cette nouvelle phase industrielle à laquelle aspire le Maroc, prenant soin, dans un premier temps, de revenir sur les choix forts faits par le Royaume pour poser les jalons de son industrialisation et intégrer les chaînes de valeur mondiales.

Ouverture, infrastructure, formation et écosystème
Comme rappelé par le ministre, l’industrialisation du Maroc est le résultat de «choix économiques lourds, forts, parfois sacrificiels». Ces choix ont parfois coûté très cher, affirme-t-il.

Le premier, c’est celui de l’ouverture. Une option stratégique qui aura été douloureuse pour certains pans peu compétitifs de l’industrie locale à l’époque, mais qui s’est avérée payante sur le long terme. «Il y a 25 ans, nous avions une population de 28 millions de personnes à revenus moyens et faibles. Nous ne pouvions pas créer plus d’emplois en nous concentrant sur notre seul marché. Donc, il fallait permettre à ceux qui allaient investir chez nous d’accéder à de nouveaux marchés, en donnant la possibilité à ceux qui produisent chez nous de vendre à l’extérieur», explique le ministre.

Cela a conduit à la signature de nombreux accords de libre-échange qui permettent aujourd’hui aux industriels basés au Maroc de vendre des produits à un marché de 2,6 milliards de personnes. Le sacrifice, c’est que le tissu industriel et productif, qui était hyperprotégé, ne l’était plus. Mezzour cite l’exemple des usines Goodyear et General Tire de Casablanca.

Ces usines, qui produisaient 150.000 pneus par an destinés au marché domestique, ont fermé il y a une vingtaine d’années, avec des plans sociaux douloureux. «Aujourd’hui, nous avons une usine à Tanger Tech qui produit 3 millions de pneus, et qui investit pour arriver à 6 millions de pneus.

L’entreprise a même annoncé qu’elle ramenait un programme initialement prévu en Espagne vers le Maroc pour arriver à 12 millions d’unités. Nous avons donc sacrifié un outil qui produisait pour le pays 150.000 pneus de qualité moyenne pour la consommation locale, avec des technologies très faibles, pour arriver à 12 millions de pneus. Voilà la transformation qui s’est opérée», illustre Mezzour.

L’investissement lourd consenti dans les infrastructures a également été un sacrifice payant. À l’époque, rappelle le ministre, ces investissements pouvaient paraître superflus. «Pour la croissance organique de notre économie, nous n’en avions pas forcément immédiatement besoin.

Le port de Tanger Med en est le symbole. Le port de Casablanca suffisait à nos échanges commerciaux de l’époque. Mais Tanger Med nous a permis d’avoir une nouvelle porte sur le monde. Nous avons aussi investi dans les infrastructures autoroutières, portuaires, ferroviaires, etc. Ces infrastructures ont permis de réduire les coûts logistiques et de nous rendre compétitifs. Ça nous a permis de rendre les marchés accessibles», explique-t-il.

L’amélioration du climat des affaires était aussi un impératif. «Les avantages fiscaux existaient déjà pour les exportateurs à l’époque. Mais ce qui n’existait pas, c’est un climat des affaires propice pour les accueillir, affranchi des lenteurs bureaucratiques», souligne Mezzour.

Aujourd’hui, le développeur d’une zone industrielle a une délégation d’autorité pour fournir les autorisations et les services sensibles, ce qui fait que l’investisseur qui vient s’y installer bénéficie d’un meilleur climat des affaires. «Aujourd’hui, il est l’un des meilleurs au monde», lance le ministre.

Il fallait aussi des ressources humaines pour accompagner cet élan, puisque des métiers nouveaux ont émergé. C’est là où l’OFPPT intervient en mettant en place des cursus de formation qui donnent des éléments de base à cette nouvelle industrie.

Aujourd’hui, 23% de ces cursus sont liés à l’industrie. Enfin, il était nécessaire de mettre en place des écosystèmes performants. «Il fallait ramener à l’industriel qui investit dans une usine une cohorte de fournisseurs. Et ses fournisseurs eux-mêmes ont besoin de fournisseurs. C’est le concept d’intégration en profondeur, car ces fournisseurs devaient être rentables pour que l’écosystème prenne et devienne de plus en plus compétitif», résume le ministre.

Industrie de demain : Les piliers de la réussite
Ces acquis restent le socle de la nouvelle ère industrielle qui s’amorce au Maroc. Il ne s’agit nullement d’en faire table rase. On ne change pas une formule gagnante… Mais la nouvelle ambition industrielle du Royaume lui impose d’aller au-delà. «Nous entrons dans une nouvelle ère où nous devons encourager une nouvelle génération d’acteurs et d’écosystèmes. Nous devons valoriser la maturité du secteur, de l’économie et des talents», affirme le ministre.

Selon lui, le Maroc entre dans une période où il dispose de tous les ingrédients pour émerger. «C’est la première fois de notre histoire où nous avons autant de talents qui arrivent en masse avec une validation de leurs compétences. 330.000 personnes qui sortent de la formation professionnelle chaque année, c’est énorme!, auxquelles s’ajoutent 180.000 diplômés du supérieur chaque année. C’est une opportunité exceptionnelle», s’enthousiasme-t-il.

Autre changement de paradigme majeur : la possibilité pour les industriels d’avoir accès à une énergie abondante à bas coût. Selon Mezzour, cette nouvelle donne représente un vecteur de transformation exceptionnelle.

En d’autres termes, tous les ingrédients sont réunis pour réussir cette transformation. Maintenant, comment la réussir?
Le ministre cite plusieurs facteurs, dont la souveraineté. «Sa Majesté nous a orientés sur l’industrie pour la souveraineté, pour que cette industrie commence à servir nos desseins, nos ambitions, nos visions, nos projets», explique-t-il. En effet, jusqu’à aujourd’hui, «l’outil industriel servait l’ambition et les desseins les projets d’autrui».

Désormais, il devient nécessaire de se réapproprier l’outil industriel et faire en sorte que cet outil serve la sécurité alimentaire, sanitaire, énergétique et industrielle.

«Nous devons être capables de prendre en charge nos décisions et de pouvoir nous dire que le Maroc veut jouer un rôle pionnier dans l’industrie militaire pour sécuriser le continent. Le Maroc doit jouer un rôle pionnier pour la mobilité de l’Afrique. Il doit jouer un rôle pionnier dans l’industrie navale pour les bateaux de moins de 120 mètres, notamment ceux de pêche et autres militaires», détaille Mezzour.

En résumé, le Royaume doit être son propre maître dans la décision, pas forcément dans la production. «Cela veut qu’on puisse avoir le capital et produire une partie au Sénégal. La prime de production, c’est la prime la plus faible dans la valeur ajoutée d’un produit.

Il y a au-dessus la prime R&D, et là, il y a un travail extrêmement important de montée en gamme. Aujourd’hui, on ne sait pas seulement fabriquer des voitures, on sait les concevoir de A à Z. Une fois qu’on a récupéré la prime R&D, il faut aller chercher la prime de marché. Nous avons les capacités techniques. Donc, aujourd’hui, on rentre dans une nouvelle façon d’aborder notre question industrielle», poursuit le ministre.

Un autre aspect important réside dans le fait que nous sommes entrés dans une phase de structuration régionale : «Sa Majesté arrive avec un projet pour les 20 à 25 prochaines années : l’intégration Atlantique et Sahel. C’est un projet monstrueux de plusieurs milliards de dollars d’investissement.

Le symbole de ce projet c’est le Gazoduc Nigéria-Maroc. Ce gazoduc, ce n’est pas juste du transport de gaz de deux ou trois pays vers l’Europe. C’est l’accès de tous les pays africains concernés à l’électricité. C’est l’accès de chaque pays traversé à une amélioration de son rendement agricole avec le mix gaz, ammoniac et phosphate.

Donc, c’est de la sécurité alimentaire dans chacun des pays traversés. Et c’est l’accès au potentiel de valorisation de leurs matières premières, qu’elles soient agricoles ou minérales.

C’est aussi le corridor sahélien avec des infrastructures routières, ferroviaires, et des nœuds de développement partout qui aboutissent au port de Dakhla comme ouverture sur le monde. On parle de la pacification et du développement de toute une région portée par le Maroc avec la porte de Dakhla vers le monde et une intégration complète». Et de conclure: «C’est le projet du siècle pour l’Afrique porté par notre Souverain».


De «low-cost» à «best value»
Le Royaume est passé d’un positionnement low cost à une montée en gamme incluant une intégration des processus plus complexe. Ce qui suppose un changement de paradigme de la marque «Morocco Now», soutient Ali Seddiki, directeur général de l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE).

Il faut dire que le positionnement du Maroc dans les chaînes de valeur mondiales et la perception qu’en ont les investisseurs étrangers sont en train de changer. «Nous avons travaillé avec une vingtaine de ‘sites locators’ dont le métier est d’orienter les investisseurs vers de nouvelles terres d’opportunités à travers le monde.

Après une visite de sites et d’usines, ils ont pris conscience de la place du secteur industriel marocain dans le monde. ‘World class hub for sustainable investment and trade’ est le terme utilisé par ces sites locators pour désigner le Maroc», explique le patron de l’AMDIE. «Le Maroc est donc passé d’une destination low cost à une destination best value», indique-t-il.

Si le Maroc est perçu comme tel, cela tient à plusieurs raisons, dont la première demeure la stabilité. D’autres s’ajoutent, comme l’accès à un marché de 2,5 milliards de consommateurs grâce à plus de 50 accords de libre-échange noués avec 90 pays, la qualité des infrastructures et des écosystèmes qui répondent aux standards internationaux, mais aussi le capital humain, ainsi que la compatibilité des entreprises avec les normes sociales et environnementales.


Quelle place pour le capital marocain ?
L’un des enjeux de la nouvelle ère industrielle réside dans la capacité du capital marocain à y prendre part. Mohamed Bachiri, président de la Commission développement industriel de la CGEM et directeur général de Renault Group Maroc, en sait quelque chose : «Le capital industriel marocain est un acteur clé. Nous travaillons beaucoup avec lui en tant que fournisseurs sur de nombreuses commodités. Mais il faut qu’il investisse davantage sur les nouveaux métiers mondiaux industriels parce qu’il y a un savoir-faire à acquérir. Cela demande du temps, de la patience, de l’apprentissage, faire des erreurs, etc. C’est pour cela que parfois on passe par des investisseurs étrangers».

L’industriel souligne à ce sujet que la CGEM travaille sur la transversalité de l’approche aux différents secteurs d’activité, comme le textile, la plasturgie, l’électronique, les industries métalliques, etc., en s’inspirant de ce qui a marché dans l’industrie automobile, un secteur où les Marocains sont désormais capables de réaliser des voitures, de la conception jusqu’à la fabrication.

L’opportunité pour le capital marocain de prendre en marche le train du développement industriel est bien réelle. Comme le souligne Bachiri, le Maroc a atteint une taille critique importante sur un certain nombre de secteurs. «Nous sommes aujourd’hui sur les radars mondiaux», lance-t-il. Il faut en profiter…

D’éminentes personnalités ont participé à la conférence-débat de «La Vie éco» autour de l’industrie de demain.