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En Couv’. Data centers, une révolution se prépare

Le marché marocain des centres de données fait face à plusieurs contraintes. Le gouvernement compte secouer le cocotier, une étude est en cours de déploiement et des investissements colossaux sont attendus.

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Une première au Maroc. Des enquêteurs terrain sillonnent actuellement les différentes administrations marocaines et les ministères pour estimer la véritable taille du marché IT et Cloud de l’État, le secteur public étant le premier consommateur et investisseur IT au Maroc. Ces enquêteurs, dont la mission ne prendra fin que d’ici 6 ou 7 mois, selon nos informations, vont rencontrer tous les directeurs des systèmes d’information (DSI) des organismes publics marocains dans le but de disposer de statistiques sur leur consommation actuelle et leurs prévisions d’investissement en matière d’IT, avec un accent particulier sur le Cloud. Un véritable travail de fourmi, jamais réalisé à ce jour au Maroc, et qui donnera une lecture globale du budget IT exact de l’État et de la réelle taille du marché. Des directives ont été données à tous les départements pour leur faciliter la tâche, car l’enjeu est énorme.

Si aujourd’hui l’État a décidé, sous la supervision du ministère de la Transition numérique, de réaliser cette vaste radioscopie du potentiel de son marché IT, c’est que le gouvernement prépare de grandes annonces ces prochains mois et entend secouer le cocotier pour poser les véritables jalons nécessaires à l’émergence d’une Digital Nation. Ghita Mezzour devrait, sous peu, exposer les grandes orientations de sa feuille de route.

Celle-ci repose en premier lieu sur un écosystème numérique où tous les prérequis doivent être mis en place en amont, notamment les infrastructures. Au niveau des télécoms, le gouvernement, via l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT), est sur le point de résoudre certaines problématiques épineuses liées notamment au dégroupage. En revanche, sur le volet des data centers, c’est une autre paire de manches. Malgré les progrès et les efforts consentis dans ce secteur, la sauce ne semble pas prendre. Les entreprises marocaines ne sont pas toujours friandes à ce genre de services, la confiance numérique n’étant pas gagnée d’avance. Ceci alors que le fait d’héberger des données, plus ou moins sensibles, chez des fournisseurs de Cloud et dans des data centers au Maroc permet une plus grande sécurité contre les cyberattaques et présente plusieurs avantages.

Le Cloud, un mirage pour certains chefs d’entreprise
«Dès lors que vous commencez à digitaliser vos données informatiques dans le Cloud ou pas, vous êtes soumis à des problèmes de sécurité. Toutefois, la perception qu’ont les gens par rapport à des données qui si elles sont hébergées loin d’eux seraient moins sécurisées est complètement fausse. Au contraire, les fournisseurs du Cloud offrent plusieurs outils de sécurité, sans être obligés de les acheter, c’est compris dans le package», nous déclare Abderrahmane Mounir, DG d’Orunix Digital et de Maroc Data Center.

Selon lui, il existe 15 ou 20 familles dans le domaine de la sécurité, chacune son rôle: cryptage, authentification, gestion des accès… «Si tu veux monter de toutes pièces un système de sécurité informatique au sein de ton entreprise, tu dois acheter 20 outils et tu dois mettre en place pour chaque outil un processus défini, en plus de son intégration. Si tu es dans le Cloud, tu as tous les outils à portée de main», poursuit l’expert marocain qui a fait ses armes à la Silicon Valley chez Cisco et au Moyen-Orient en pilotant le lancement de grands data centers. En plus de la sécurité, héberger sa data dans le Cloud et les centres de données au Maroc permet à l’entreprise de gagner en compétitivité, puisque le transfert des données dans un Cloud à l’étranger coûte plus cher à cause des frais des télécoms et de la bande passante, en plus de réduire la latence, notamment pour la fintech, ceci sans oublier le fameux objectif de souveraineté numérique. Malgré cela, le marché du Cloud peine encore à prendre forme au Maroc. Un constat qui freine les ambitions des leaders mondiaux désireux de s’aventurer dans ce marché nord-africain, et ce, malgré son grand potentiel.

En mai 2022, le géant mondial Oracle avait annoncé son implantation au Maroc. L’annonce faite par la PDG d’Oracle, Safra Catz, qui a fait le déplacement en personne au Maroc, avait nourri beaucoup d’espoir à l’époque. Mais, deux ans après, le Cloud provider, l’un des leaders mondiaux, est toujours dans l’attentisme. Or, pour que ces fournisseurs Cloud, dits Hyperscalers, viennent au Maroc, il leur faut de la visibilité sur le potentiel du marché et du business qu’ils pourraient générer. Et c’est d’ailleurs le pourquoi de l’étude mandatée par le Département de Ghita Mezzour qui ambitionne de baliser le terrain pour ces gros investisseurs.

Quoi qu’il en soit, force est de constater aujourd’hui que le Maroc est à la traîne en matière d’attractivité de ces Hyperscalers, comme Amazon Web Services, Google Cloud, Microsoft Azure, Oracle Cloud, SAP, Tencent Cloud, Alibaba Cloud et OVHCloud. Aucun de ces grands players n’est présent aujourd’hui au pays, ni d’ailleurs dans le continent, à l’exception de l’Afrique du Sud qui a pris son envol depuis longtemps. «On mesure la maturité du pays par la présence de ces grands players du Cloud. En général, quand ils viennent dans un pays, ils créent un dynamisme qui stimule tout l’écosystème digital, particulièrement les data centers. Les pays d’intérêt en Afrique sont aujourd’hui le Maroc, l’Égypte, le Kenya et le Nigéria. Notre pays est dans les radars, mais fait face à une concurrence acharnée. Il faudra accélérer la cadence pour changer la donne», souligne à ce propos Abderrahmane Mounir. «Si un seul de ces Cloud providers venait à s’installer au Maroc, soyez sûrs que les autres suivront dans peu de temps, dans deux ans en moyenne», prévoit notre interlocuteur.

Des data centers en surcapacité pour le marché domestique
Actuellement, le Maroc ne dispose que de 8 data centers dits commerciaux et qui sont en surcapacité par rapport au marché domestique : Maroc Data Center (MDC) à Témara, N+ONE à Nouaceur et Settat, Atlas Cloud Services (ACS) à l’UM6P, DXC au Technopolis de Salé, GSM Al-Maghrib à l’Atlantic Free Zone, Orange Digital Center à Nouaceur, INWI à Salé, en plus d’autres petits data centers à Oujda, Settat et Marrakech et, enfin, Maroc Telecom à Casablanca.

Dans le détail, N+One est le leader du marché. Il a débuté ses activités en 2008 à Nouaceur, près de l’aéroport Mohammed V. Le groupe vient d’ailleurs de signer une convention d’investissement avec le ministère de la Transition numérique pour réaliser des extensions au niveau de sa plateforme. Il s’est lancé récemment en Afrique grâce à la force de frappe d’un fonds d’investissement africain qui siège dans son tour de table.

De son côté, Atlas Cloud Services de l’UM6P à Benguerir est le plus gros data center du Maroc. Il dispose d’une capacité de 5 mégawatts (MW), soit près de la moitié de la capacité des data centers commerciaux au Maroc. Et puisqu’il appartient au groupe OCP, et donc à l’État, il est «LE» data center de confiance pour les administrations et autres entités publiques. S’agissant du data center DXC à Salé, c’est une joint-venture entre le groupe DXC et la Caisse de dépôt et de gestion (CDG). Il est de petite taille, certifié, et centralise principalement les ressources IT des filiales de la CDG. Ensuite, le dernier arrivé est la société GSM Al-Maghrib qui a construit un gros data center à Atlantic Free Zone à Kénitra. Il est en cours de déploiement. Ensuite, nous avons les data centers des opérateurs télécoms. Orange dispose d’un centre à Nouaceur dans le parc industriel de Sapino, qui appartenait à un opérateur international et dont il a fait l’acquisition. Inwi compte aussi l’un des plus gros data centers au Technopolis de Salé, et il est en train d’ouvrir des petits centres de données un peu partout au Maroc. De son côté, Maroc Telecom compte un seul data center certifié à Casablanca, à la place des Nations unies. Par ailleurs, le marché compte plusieurs autres data centers de groupes bancaires, comme Bank of Africa, la Banque centrale populaire et Crédit agricole du Maroc, ainsi que d’institutions financières (Maroclear et Bank Al-Maghrib) et publiques, comme la Douane, Portnet, le ministère des Finances…, qui ont décidé d’investir eux-mêmes dans leurs propres installations.

Un marché d’à peine 15 MW de puissance électrique
En puissance électrique, toutes ces installations ne représentent même pas 15 MW. À titre de comparaison, l’Afrique du Sud compte 200 MW, soit près de la moitié du total de la capacité du continent, estimée à 450 MW, et les Émirats arabes unis disposent de la même capacité, avec près de 150 MW dans le pipe, pour atteindre à terme 350 MW. «Le problème au Maroc, c’est qu’il n’y a pas de chef d’orchestre qui uniformise tout le marché. Chacun fait ce qu’il veut. Quand les grands players viennent, on ne peut pas leur estimer le vrai potentiel du Maroc. Or, la plus grande catastrophe, c’est de construire un grand data center qui nécessite énormément de capitaux et qui reste vide.

Les coûts d’exploitation sont très élevés face à un business qui pourrait ne pas suivre», avertit Mounir.
Quel est d’ailleurs le coût de construction d’un data center au Maroc ? Il faut savoir, tout d’abord, que cette installation est constituée essentiellement d’un bâtiment qu’on appelle la Critical Facility. Il s’agit d’une bâtisse très sophistiquée, alimentée par de l’énergie, la climatisation, avec une très haute disponibilité et des systèmes de détection d’incendie, en plus d’une sécurité physique très renforcée. Ce grand coffre-fort dispose de plusieurs groupes électrogènes pour continuer à fonctionner en cas de non-alimentation électrique.

À l’intérieur de ce Warehouse, tout est donc redondant. Ainsi, 85% du coût de construction est constitué de transformateurs électriques, de panneaux électriques, de groupes électrogènes, d’onduleurs et de groupes de climatisation. D’où la mesure du data center qui se fait en puissance électrique et non en superficie. On peut avoir un data center de 10.000 m2, mais ça ne veut rien dire. Et pour assurer une bonne redondance, pour un MW dans une salle blanche, l’Office national de l’électricité et de l’eau portable (ONEE) doit fournir à l’opérateur entre 3 et 4 MW. Ce qui représente un investissement compris entre 100 et 120 millions de dirhams (MDH). Mais attention, il s’agit du coût d’un data center vide, sans équipements, serveurs et baies de stockage. Il faut compter parfois le double pour le remplir. Ce coût avoisinait les 90 millions de dirhams avant la crise du Covid-19, avant que les chaînes d’approvisionnement ne connaissent une hausse de leurs prix, en plus du renchérissement des prix de certaines matières premières comme le cuivre.

L’enjeu pour les investisseurs, c’est que plus ils construisent gros, plus leur prix unitaire baisse. Si par exemple ils mettent en place un data center avec une puissance fournie de 2 MW avec un objectif de ne pas les dépasser, ils miseront 140 MDH par MW. Par contre, s’ils construisent un data center d’une puissance de 60 MW, ils pourraient le réaliser à des coûts très compétitifs. C’est un peu le serpent qui se mord la queue, si tu construis petit, ton prix unitaire sera très élevé et tu ne pourras pas être compétitif sur le marché international. Or, pour construire gros, il faut sécuriser le pipeline des clients. Et c’est exactement ce qui fait défaut actuellement dans le marché marocain des data centers.

«L’investissement est très capitalistique. Nous ne pouvons pas nous aventurer à miser des centaines de millions de dirhams et nous retrouver face à des data centers vides, qui seront de grands gouffres financiers», lance Mounir. Le Maroc ne représenterait pas encore un marché propice aux investisseurs dans les data centers, la data n’étant pas «abondante» et le contenu n’est pas suffisamment démocratisé. Un data center, c’est comme un frigo, il lui faut du contenu, des puissances de calcul, du stockage de la donnée, des solutions de sécurité, des solutions d’intelligence artificielle, des ERP… «C’est ce dont le Maroc a besoin pour se digitaliser. Un data center, c’est une résultante. Il faut du contenu avant de parler de contenant», martèle Abderrahmane Mounir.

100 MILLIARDS DE DIRHAMS PORTÉS PAR LES ÉMIRATIS ?
Et pour stimuler ce marché, l’arrivée des grands players demeure une nécessité. Si par exemple Amazon décide de s’implanter au Maroc, il lui faudra, pour commencer, plus que toute la capacité des 8 data centers marocains réunis. Il viendra avec de l’artillerie lourde. Si Microsoft veut déployer l’Office 365 au Maroc par exemple, il va avoir besoin d’énormément de capacités, ce qui stimulera considérablement ce marché. En tout cas, à en croire les dernières actualités liées au secteur, le Maroc est sur le bon chemin. La nouvelle stratégie de transition numérique, qui sera révélée prochainement, promeut l’investissement dans les infrastructures, notamment les data centers, dans le but de favoriser l’établissement d’un écosystème digital au Maroc.

Par ailleurs, lors de la visite royale aux Émirats arabes unis, le 4 décembre 2023, une annonce de taille – mais qui est passée inaperçue – a été faite lors de la signature des mémorandums d’entente entre le Maroc et les Émirats arabes unis. En une ligne, les Émiratis ont révélé qu’ils vont mettre en place plus de 100 MW de capacités en data centers au Maroc, et qui pourrait atteindre jusqu’à 500 MW, ceci alors que le Maroc ne compte actuellement que 15MW. «Une capacité de 500 MW de data centers, c’est minimum 50 milliards de dirhams de construction et 50 autres pour remplir les data centers. On parle de 100 milliards de dirhams d’investissement. C’est énorme. Maintenant, quand il y a une initiative de construire 100 MW, il faut la remplir, peut-être qu’il y a quelque chose qu’on ne sait pas», relève Mounir. Wait & see.


8 MILLIONS DE DATA CENTERS DANS LE MONDE

Au niveau mondial, le nombre de data centers dépasse aujourd’hui les 8 millions, alors qu’ils n’étaient que 500.000 en 2012. En 2022, les dépenses consacrées aux data centers au niveau mondial ont été estimées à 212 milliards de dollars avec une progression de 11,1% par rapport à 2021 et devraient atteindre 222 milliards de dollars en 2023.
Le marché est donc appelé à connaître une croissance soutenue les prochaines années avec le développement du Cloud et l’évolution permanente des demandes de capacités de stockage et de consommation de données.


LE MAROC, UNE OPTION POUR LES DATA CENTERS VERTS

Le Maroc est une option attrayante pour les data centers tenus de respecter des exigences de neutralité climatique et de sobriété énergétique. Selon le «Global Connectivity Report 2022», les data centers contribuent à une génération importante de gaz à effet de serre (GES), du fait de leur grande consommation d’électricité (un data center hyperscale utiliserait par exemple autant d’énergie que 80.000 foyers). À l’horizon 2040, la multiplication des data centers serait à l’origine d’une augmentation des émissions de GES de l’ordre de 14%. En 2022, les émissions de GES des data centers ont dépassé celles du secteur de l’aviation (2,4%) et du transport maritime en étant à l’origine de 2,5 à 3,7% des émissions mondiales de GES. À ce titre, les investissements pour accroître les capacités du Maroc en EnR ainsi qu’un système incitatif favorable aux projets d’investissement vert constituent des facteurs d’attractivité pour les opérateurs internationaux de data centers pour établir des installations au Maroc.


LE SECTEUR PUBLIC, CATALYSEUR DU MARCHÉ

Le secteur public développe ses data centers pour se conformer à la loi sur la souveraineté des données. Selon la Direction générale de la sécurité des systèmes d’information (DGSSI), plusieurs organismes relevant du secteur public ont consacré des investissements importants ces dernières années pour se doter de data centers. Ces investissements répondent à deux enjeux : d’une part, soutenir les processus de transformation numérique des administrations publiques conformément aux directives royales pour la dématérialisation des procédures et la modernisation des services publics et, d’autre part, respecter les dispositions de la loi sur la souveraineté des données qui a obligé les administrations marocaines à se doter de leurs propres data centers pour y stocker leurs données importantes et proposer des services de colocation pour des tiers. À ce titre, plusieurs organismes et administrations du secteur public détiennent leurs propres centres de données, comme les ministères de l’Intérieur, de la Santé, de l’Enseignement supérieur, des Affaires étrangères et celui de l’Économie et des finances.