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En Couv’. Aéronautique : Le Maroc met les gaz
En 20 ans, le Royaume s’est rendu indispensable dans les chaînes de valeur mondiales du secteur aéronautique. Désormais mature, il enclenche la vitesse supersonique en se lançant dans la très exigeante industrie des moteurs. En ligne de mire : franchir un nouveau palier de croissance, avec des objectifs très ambitieux d’ici 2030.
Alors que rien ne le prédestinait à cela, le Maroc a réussi à intégrer le club restreint des pays disposant d’une plateforme industrielle dédiée à l’aéronautique.
Dans une industrie dominée par les grands donneurs d’ordre, complexe, car exigeant un niveau élevé de savoir-faire technologique, où la notion de On Time-Delivery et ses cadences de production infernales constitue un défi constant pour les sous-traitants, et où les normes et certifications rigoureuses sont légions, intégrer les chaînes de valeur mondiales n’est pas une mince affaire.
Le fait que le Maroc y soit parvenu relève de la prouesse. «Un jour, on parlera de miracle marocain», s’enthousiasme même le ministre de l’Industrie, Ryad Mezzour, devant un parterre d’industriels à l’occasion de l’Aerospace Meeting de Casablanca, une convention d’affaires qui réunit les acteurs mondiaux clés du secteur.
Les sceptiques étaient pourtant nombreux au départ. Les industriels se rappellent comment, lors de leurs premières participations à des salons internationaux, à Montréal, à Toulouse ou ailleurs, ils n’étaient pas réellement pris au sérieux. «Au début, beaucoup se demandaient ce que l’on faisait là», se rappelle, amusé, l’un d’entre eux…
«Certains disaient que le Maroc n’avait pas sa place dans cette industrie. Nous leur avons montré qu’ils avaient tort», souligne pour sa part Ali Sedikki, directeur général de l’AMDIE.
La plateforme aéronautique marocaine a su se rendre en effet incontournable, à mesure qu’elle a démontré sa capacité à répondre aux exigences les plus strictes des donneurs d’ordre, gagnant leur confiance.
Dans un secteur comme celui de l’aéronautique, «la confiance c’est déjà la moitié de la réussite», rappelle Hamid Benbrahim El Andaloussi, président de Midparc, zone franche multiservices entièrement dédiée à l’aéronautique située à Nouaceur.
Aujourd’hui, 20 ans après avoir fait ses premiers pas, le Royaume est considéré comme l’une des destinations émergentes les plus dynamiques de cette industrie, à l’image du Mexique, et se positionne comme un hub régional majeur, aux portes de l’Europe, jouant un rôle clé dans la sous-traitance, l’assemblage de composants, la maintenance et les services aéronautiques.
La recette du succès est bien connue : des coûts de production avantageux, un soutien étatique fort, une main-d’œuvre qualifiée, une approche en écosystème, bâti brique par brique, et des infrastructures modernes comme la zone Midparc à Nouaceur, sans parler de sa proximité géographique avec les grands pôles d’assemblage, notamment Toulouse en France.
Un chiffre d’affaires multiplié par 35 en 20 ans
Résultat : de 2000 à 2025, quelque 150 entreprises opérant dans l’industrie aérospatiale se sont implantées au Maroc, employant plus de 25.000 salariés.
Parmi ces groupes, on retrouve des leaders mondiaux, comme Boeing, Airbus, Safran, Spirit AeroSystems, Hexcel, Pratt & Whitney, ainsi que des dizaines d’équipementiers et de sous-traitants, actifs dans les métiers de l’usinage et de la fabrication de pièces en composites et métalliques, l’assemblage de sous-ensembles aéronautiques, le câblage électrique et électronique, ainsi que les activités de maintenance (MRO).
Le Maroc a réussi à intégrer des programmes phares comme ceux de l’Airbus A320 et du Boeing 737, mais aussi le A350 et le A330. Sur certaines pièces, le Maroc est même mono-source, gage ultime de confiance des donneurs d’ordre.
C’est le cas par exemple des pièces du cockpit du A320, fabriquées exclusivement dans l’usine d’Airbus Atlantic Maroc Composites, l’une des deux usines marocaines de l’avionneur européen. «Chaque avion qui vole dans le monde contient, au moins, une pièce fabriquée au Maroc», rappelle, pas peu fier, cet industriel.
Côté exportations, les chiffres illustrent cette montée en puissance progressive. En 20 ans, le chiffre d’affaires à l’export a été multiplié par 35, passant de près de 700 MDH à plus de 25 MMDH en 2024.
La crise du Covid-19 a certes provoqué un ralentissement marqué en 2020-2021, avec une perte d’environ 30% du chiffre d’affaires du secteur et 10% des emplois. Mais la filière est depuis repartie de plus belle, dans le sillage de la reprise soutenue du trafic aérien au sortir de la crise sanitaire.
Et les carnets de commandes sont pleins, avec de la visibilité sur les 10 prochaines années (voir encadré). «Les temps difficiles sont derrière», soutient Ryad Mezzour. Les chiffres de 2025 semblent le confirmer.
À fin août, les exportations affichent une hausse de 5,6% en variation annuelle, pour atteindre 18,3 milliards de dirhams de revenus, et devraient finir l’année sur un nouveau record.
Pour ce qui est de l’intégration locale, ce taux se situe actuellement entre 40 et 43% selon les professionnels. Un niveau certes appréciable compte tenu des spécificités de cette industrie, mais qui traduit aussi la nécessité de franchir un nouveau palier.
Après le câblage et les sous-ensembles, place aux moteurs
Car, aujourd’hui, ce sont les métiers de l’assemblage de sous-ensembles aéronautiques et les systèmes électriques embarqués (c’est-à-dire les activités de câblage) qui tirent les exportations.
L’objectif est de monter plus haut dans la chaîne de valeur. «Nous avons commencé petits, et nous allons désormais vers des activités et des métiers plus complexes, avec une plus grande valeur ajoutée», souligne le ministre de l’Industrie.
La plateforme industrielle marocaine se dirige en effet vers le développement de métiers technologiques de pointe dans l’aéronautique, comme les pièces de moteurs, les matériaux composites et l’avionique complexe.
Ce qui renforce sa position dans les segments innovants des chaînes de valeur mondiales, et comble les chaînons manquants pour plus d’intégration locale.
«Nous sommes rentrés dans une période d’accélération, qui se caractérise par une plus grande diversification des marchés, une forte montée en valeur et en compétences, avec l’implantation de motoristes de dimension mondiale et l’accès à des industries stratégiques, notamment dans le domaine de la défense», résume Hamid Benbrahim El Andaloussi.
Il faut dire que pour ce qui est des moteurs, le Maroc a frappé un grand coup. Il s’apprête à faire ses premiers pas dans la très exigeante industrie des moteurs, avec un projet inédit tant par son envergure que par sa portée stratégique : le complexe industriel de moteurs d’avions du groupe Safran, dont les travaux ont été lancés le 13 octobre dernier au Midparc par le Souverain.
Le projet comprend deux volets. Le premier porte sur la mise en place d’une usine de maintenance et de réparation de moteurs d’avions, d’un investissement de 1,3 milliard de dirhams, d’une capacité de maintenance de 150 moteurs par an et permettant la création de 600 emplois directs et qualifiés à l’horizon 2030.
Le second volet porte sur le développement d’une usine d’assemblage et de test de moteurs d’avions de ligne, de type LEAP-1A, un bestseller mondial qui équipe notamment les modèles d’avions Airbus A320 Neo mais aussi des Boeing.
D’une capacité d’assemblage de 350 moteurs par an, cet investissement de 2,1 milliards de dirhams générera 300 emplois hautement qualifiés d’ici 2029. «Ce moteur connaît une croissance très forte, après son entrée en service en 2016, puisqu’il est aujourd’hui opérationnel sur plus de 4.000 avions dans le monde, avec un carnet de commandes de plus de 11.500 moteurs», souligne Olivier Andriès, directeur général du groupe Safran.
L’important investissement du motoriste français au Maroc vient donc répondre à l’impératif d’organiser un réseau mondial d’assemblage et de maintenance pour cette flotte grandissante de moteurs LEAP, tout en étant concurrentiel. Avec tous les effets d’entraînement attendus sur le tissu d’équipementiers, puisque le futur complexe agira comme une locomotive de l’écosystème moteur en devenir.
Outre Safran, Pratt & Whitney développe aussi à Nouaceur un projet de production de pièces usinées statiques et structurelles de précision pour différents modèles de moteurs d’avion y compris le moteur PT6, l’un des turbopropulseurs les plus utilisés dans le domaine aéronautique.
Nécessitant un investissement de 715 millions de dirhams, ce projet favorisera la mise en place d’un écosystème axé sur la croissance et le développement de fournisseurs locaux.
Plus de 60 milliards de dirhams en 2030
De nouveaux projets sont également à venir. L’équipementier Collins Aerospace a ainsi signé, en marge de l’Aerospace Meeting, trois accords avec le gouvernement marocain pour développer son écosystème local et augmenter son sourcing auprès des fournisseurs locaux.
Des investissements porteurs de nouvelles spécialisations aéronautiques à forte valeur ajoutée, allant de l’ingénierie de précision à la production d’équipements de cockpit et de cabine, en passant par la production de faces avant rétroéclairées pour cockpit.
Cette montée en gamme permettra à la base industrielle nationale de franchir un nouveau palier de croissance et pulvériser le «plafond de verre» des 20-30 milliards de chiffre d’affaires.
«Les revenus vont au moins tripler dans les cinq prochaines années et dépasseront la barre des 60 milliards de dirhams. Un montant qui est quasiment sécurisé au vu des projets en cours de développement et ceux à venir. Les emplois, eux, devraient doubler d’ici 2030», indique, confiant, Mezzour.
En résumé, la plateforme marocaine, désormais plus mature et en pleine accélération, réalisera, en 5 ans, le chiffre d’affaires réalisé en 25 ans. De quoi donner des ailes : «Nous pensons pouvoir proposer d’ici à dix ans une ligne d’assemblage finale d’avions commerciaux» poursuit-il.
Un marché mondial porteur
Le carnet de commandes des usines marocaines est bien garni. Les industriels ont de quoi s’occuper pour au moins les dix prochaines années, au vu de l’essor post-Covid du secteur du transport aérien.
Selon Airbus, il faudra environ 43.000 nouveaux avions d’ici 2044 pour répondre à la demande et renouveler la flotte. Une étude estime que le marché global de l’aviation pourrait passer de 358,85 milliards de dollars en 2025 à 524,14 milliards en 2030, soit un taux de croissance annuel moyen d’environ 7,9%.
Dans ce contexte, les deux grands constructeurs mondiaux font le plein de commandes de la part des compagnies aériennes. Au 30 juin 2025, le carnet de commandes non livré (backlog dans le jargon) d’Airbus était de 8.658 avions commerciaux. Pour Boeing, on évoque un backlog constitué d’environ 6.500 avions.
Les carnets de commandes des deux constructeurs représentent environ 10 à 11 ans de production aux cadences actuelles, selon certaines estimations.
Une aubaine pour la plateforme marocaine qui est déjà intégrée à divers programmes phares de la gamme Airbus et Boeing, et dont les capacités de production iront crescendo pour répondre aux besoins des donneurs d’ordre.
Revers de la médaille, la montée des cadences peut mettre sous tension les chaînes d’approvisionnement, et pas seulement au Maroc. Les goulots d’étranglement persistants dans les chaînes d’approvisionnement pourraient ainsi limiter cette croissance. C’est l’un des principaux défis que l’industrie devra relever.
Retenir les compétences
La capacité à former une main-d’œuvre qualifiée, adaptée aux exigences du secteur, est l’une des clés du décollage réussi de la filière aéronautique au Maroc.
En se dotant dès 2011 de l’Institut des métiers de l’aéronautique (IMA), complété par l’Ismala (Institut spécialisé dans les métiers de l’aéronautique et de la logistique aéroportuaire, relevant de l’OFPPT), le pays a su anticiper les besoins.
Les deux instituts tournent à plein régime et devraient encore accélérer la cadence. L’IMA, qui a formé 15.000 lauréats depuis sa création, devrait en former autant dans les 5 prochaines années.
Le pays forme en outre chaque année quelque 23.000 ingénieurs, dont environ 400 sont directement intégrés dans le secteur aéronautique. Cela dit, un problème se pose aux industriels : ils ont de plus en plus de mal à retenir les talents face à la concurrence mondiale.
Ils dénoncent un véritable «pillage» des ressources humaines par des pays industrialisés comme le Canada et la France, mais aussi par certains pays du Golfe. Les techniciens et ingénieurs aéronautiques figurent parmi les profils les plus sollicités à l’étranger.
Le risque principal est que si le Maroc continue à former des ingénieurs, techniciens, etc., sans offrir des parcours professionnels, des incitations et des opportunités de haute valeur, la fuite pourrait limiter la capacité du pays à monter en gamme (R&D, innovation, autonomie industrielle).
La solution passe, selon les industriels, par la nécessité d’offrir des perspectives de carrière plus attractives et proposer des opportunités à plus forte valeur ajoutée, notamment dans l’ingénierie, la R&D et l’innovation.
Ce que la montée en gamme de la production nationale, le développement de métiers à fortes composantes technologiques et la création de centres d’innovation et de recherche devraient contribuer à assurer.


