Echanges
Maroc-Arabie saoudite : Les leviers d’un rééquilibrage économique
Les échanges commerciaux entre Rabat et Riyad progressent, mais le déséquilibre demeure. À l’heure où l’Arabie saoudite accélère sa diversification économique, le Maroc dispose de leviers concrets pour repositionner ses entreprises et transformer une relation asymétrique en un partenariat économique plus équilibré. Décryptage.
L’Arabie saoudite s’impose progressivement comme une destination stratégique pour les investisseurs marocains. Ces derniers mois, plusieurs grandes entreprises du Royaume ont lancé ou renforcé leur présence dans le pays, attirées par un marché en pleine mutation, dopé par des investissements massifs.
Dernier exemple en date : la création à Riyad de la filiale I-Sense International par OCP Maintenance Solutions, après des implantations en Europe, en Afrique et en Asie.
À travers cette implantation locale, la Business Unit du leader mondial des phosphates, créée en 2017, entend s’insérer dans les grands projets industriels saoudiens et, au-delà, dans l’ensemble de la région du Golfe.
Les secteurs ciblés couvrent notamment les mines, la chimie et la pétrochimie, la papeterie, la cimenterie, la sidérurgie ou encore l’industrie des boissons, autant de segments portés par la stratégie de diversification économique d’Arabie saoudite.
Le secteur de la santé figure également parmi les priorités des investisseurs marocains. Le groupe Akdital, leader de la santé privée au Maroc, prépare l’acquisition des parts majoritaires de l’Hôpital privé Awwad Albishri à La Mecque, après avoir intégré l’Hôpital Abdul Rahman Al Mishari à Riyad, désormais opéré sous l’enseigne Akdital Riyadh Olaya.
Ces deux opérations s’inscrivent dans un vaste programme d’investissement de 1,4 milliard de dollars à l’horizon 2030, visant le développement d’une capacité de 1.000 lits en Arabie saoudite.
Des échanges commerciaux toujours déséquilibrés
Ce positionnement est tout sauf anodin. Lors de l’annonce de la dernière acquisition, le management d’Akdital a souligné la forte transformation du système de santé saoudien, tout en pointant un déficit structurel en infrastructures, avec un ratio d’environ deux lits pour 1.000 habitants.
Un gisement d’opportunités pour un groupe qui exploite déjà plus de 4.000 lits au Maroc, à travers un réseau de 41 cliniques. L’émission obligataire de 1,2 milliard de dirhams (MMDH), bouclée fin 2025, s’inscrivait d’ailleurs dans cette logique d’expansion internationale.
Dans la construction, le groupe TGCC n’est pas en reste. En mai dernier, sa filiale TGCC Middle East s’est alliée à Naif Alrajhi Investment, l’un des leaders du développement immobilier saoudien, en vue de développer plusieurs projets dans le Royaume.
Cette dynamique d’investissement intervient dans un contexte de progression des échanges commerciaux bilatéraux. En 2024, leur volume a atteint 26,4 MMDH, contre 24,6 MMDH un an plus tôt. Toutefois, cette hausse masque un déséquilibre structurel persistant.
Malgré une progression de près de 17% des exportations marocaines, à 1,15MMDH, le déficit commercial avoisine les 24 MMDH. Les ventes marocaines restent dominées par les produits automobiles (hors ferroviaire), suivis de l’agroalimentaire et de certains produits cosmétiques, alors que les importations portent essentiellement sur le pétrole, les produits chimiques et les matières minérales (voir infographie).
La tendance s’est même accentuée récemment. Selon l’Observatoire de la complexité économique, en novembre 2025, les exportations marocaines vers l’Arabie saoudite ont reculé de 36,5%, tandis que les importations ont bondi de près de 60%, avoisinant le milliard de dirhams sur un seul mois.
Investissements croisés et diplomatie économique
Sur le terrain de l’investissement direct, l’asymétrie est tout aussi marquée. Environ 250 entreprises saoudiennes opèrent aujourd’hui au Maroc, notamment dans les énergies renouvelables, l’immobilier, le commerce et la distribution.
Le groupe Acwa Power, très présent dans le solaire avec les projets Noor Ouarzazate, Laâyoune et Boujdour, projette également de produire de l’acier vert à partir de l’hydrogène dans les provinces du Sud. Basé à Jeddah, Zahid Group, actif dans une quinzaine de secteurs, dont l’énergie, la construction, la logistique et le transport, détient 30% de Total Maroc.
Présent depuis 2000, Bugshan Group, via Bugshan Morocco, investit dans l’automobile, l’immobilier, l’hôtellerie et la distribution. Sa filiale MCEG a lancé, en mai dernier, l’usine d’eau minérale «ACYL» à El-Hajeb pour plus de 150 MDH. À travers sa filiale marocaine Jameel Motors Maroc (JMC), le groupe familial Abdul Latif Jameel Motors distribue Toyota, Lexus, MG et Jiangling Motors.
À l’inverse, seule une trentaine d’entreprises marocaines sont actives en Arabie saoudite. Consciente de ce déséquilibre, la CGEM a intensifié ses actions de diplomatie économique, à l’image de la mission organisée à Riyad en janvier 2024, qui a réuni plus de 100 entreprises marocaines issues de quinze secteurs.
En parallèle, le patronat saoudien encourage ses entreprises à utiliser le Maroc comme plateforme d’accès à l’Afrique subsaharienne, comme en témoigne la visite d’une importante délégation d’hommes d’affaires à l’été 2025.
Un contexte favorable à un rééquilibrage
L’essor des investissements marocains en Arabie saoudite pourrait, à moyen terme, contribuer à réduire le déficit commercial. La Vision 2030 de Riyad, marquée par des projets pharaoniques comme la mégalopole NEOM, ouvre de vastes perspectives dans la santé, le tourisme, la construction, l’industrie, les TIC et les infrastructures, soutenues par des réformes réglementaires et des incitations fiscales attractives.
À cela s’ajoute l’ouverture totale, depuis le 1er février 2026, du marché financier saoudien aux investisseurs étrangers.
Les entreprises marocaines peuvent désormais investir directement à la Bourse de Riyad (Tadawul), avec pleine propriété des titres et exonération des plus-values pour les non-résidents.
Autant de leviers qui pourraient faire de l’Arabie saoudite non seulement un marché de croissance, mais aussi un tremplin régional pour les champions marocains.
Phosphates et hydrogène vert : Riyad, grand concurrent de Rabat
Partenaire économique majeur du Maroc au Moyen-Orient, l’Arabie saoudite est aussi un concurrent de poids dans les secteurs stratégiques des phosphates et de l’hydrogène vert.
En 2024, le Royaume figurait parmi les principaux producteurs mondiaux de phosphates, avec une production estimée à environ 9,5 millions
de tonnes, portée par le groupe minier public Ma’aden. Ce dernier prévoit près de 920 millions de dollars d’investissements pour renforcer ses capacités industrielles.
Parallèlement, Riyad ambitionne de devenir un leader mondial de l’hydrogène et de l’ammoniac verts, notamment à travers le projet phare de NEOM, doté d’un investissement de 8,5 milliards de dollars. Objectif : produire 4 millions de tonnes d’hydrogène par an d’ici 2030, en s’appuyant sur le solaire et l’éolien. Une stratégie qui place l’Arabie saoudite en concurrence avec les ambitions marocaines sur les énergies propres.


