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Dragage portuaire : Comment Somagec est devenue le maître des fonds marins

La société enchaîne les contrats de dragage les plus stratégiques depuis la chute de son concurrent Drapor. De Tanger à Dakhla, Somagec est devenue l’acteur incontournable de la maintenance des tirants d’eau portuaires. Décryptage d’une ascension aussi fulgurante qu’incontestable.

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Des centaines de millions de dirhams. Des ports à la chaîne. Des marchés qui s’enchaînent et un nom qui revient systématiquement dans les avis d’attribution : Somagec. En quelques années, l’entreprise fondée en 1966 par Rizkallah Riad Sahyoun s’est installée au sommet du dragage portuaire au Maroc.

Un secteur discret mais hautement stratégique : sans dragage, pas de profondeur suffisante, et sans profondeur, pas de compétitivité logistique.

Dernier coup de pioche : le marché des travaux de dragage d’entretien de 27 ports remporté en février dernier, dont le montant des prestations varie entre 64,8 et 123 millions de dirhams (MDH) par site. Soit plus de 70% des complexes gérés par l’Agence nationale des ports (ANP). Un contrat d’un an couvrant extraction sous-marine, transport et rejet des sédiments.

Un an plus tôt, en avril 2025, la Société maghrébine de génie civil (Somagec) s’était adjugé un contrat similaire portant sur les ports de Tan-Tan, Tarfaya, Laâyoune, Boujdour et Dakhla (ancien et nouveau port), pour des montants compris entre 53,7 et 102 MDH.

En 2023, la société dirigée par Roger Sahyoun s’était déjà fait distinguer en décrochant, auprès de l’ANP, le maintien des profondeurs d’une trentaine de ports pour une facture oscillant entre 44 et 84,6 MDH.

Cette hégémonie ne doit rien au hasard. Elle s’est accélérée après la chute de Drapor, opérateur historique du dragage portuaire au Maroc. La nature ayant horreur du vide, la faillite (voir encadré) du principal concurrent a ouvert un boulevard à Somagec, qui s’est imposée comme le nouveau leader du dragage portuaire au Maroc.

Faillite de Drapor, un tournant majeur
La redistribution des cartes s’opère dès 2021. L’entreprise décroche le marché du dragage de huit ports pour environ 131 MDH, devançant notamment Drapor et Atlas Dredging Maroc. En 2022, elle est à nouveau retenue pour le dragage massif d’une dizaine de ports, pour un montant de 91 MDH.

Portée par ces importants contrats, la société affiche un chiffre d’affaires global de 1,65 milliard de dirhams (MMDH) cette année-là, confirmant son changement de dimension.

Au total, les contrats de dragage remportés entre 2021 et 2025 lui ont rapporté plus de 531 MDH. Si ses derniers résultats financiers n’ont pas encore été rendus publics, il est fort à parier que ses revenus se sont sensiblement accrus, portés par cette manne conséquente et la consolidation de sa position dominante sur le marché.

Preuve de son emprise grandissante : Somagec s’est retrouvée seule en lice dans les deux derniers marchés remportés l’année dernière, malgré l’annulation, par l’ANP, de la clause de préférence nationale sur les marchés de dragage depuis avril 2021.

Des marchés maritimes et hydrauliques majeurs
Dans ce secteur où la concurrence s’est raréfiée, seule Atlantic Dredging Maroc, entreprise spécialisée dans les travaux maritimes et le dragage actif au Maroc depuis 2010, apparait comme son principal challenger.

La filiale du groupe grec Atlantic Dredging parvient à s’adjuger quelques marchés, comme celui remporté début février 2025, portant sur les travaux de dévasage d’une vingtaine de ports pour un montant compris entre 25 et 47 MDH.

Fort de cette envergure, l’entreprise de Roger Sahyoun a renforcé son positionnement sur les chantiers maritimes et hydrauliques majeurs du Royaume. En août 2021, sa filiale Somagec Sud, en groupement avec SGTM, s’est vu confier les travaux du port en eau profonde de Dakhla Atlantique pour 12,4 MMDH.
En consortium avec le groupe de Hamza Kabbaj, Somagec a également remporté, en juillet 2024, le contrat pour l’extension du port passagers et roulier (PPR) de Tanger Med.

D’un budget de 5,5 MMDH, ce projet vise à renforcer les capacités de traitement des camions de transport international routier (TIR) et des passagers au sein du complexe portuaire. Un complexe que connait bien d’ailleurs Somagec pour avoir été un des acteurs clés dans la réalisation de Tanger Med II et de ses extensions actuelles.

Le géant du BTP est également devenu une référence dans les projets hydrauliques.

Il devrait finaliser, d’ici fin 2026, les travaux de surélévation du barrage Mokhtar Soussi, dans la province de Taroudant, pour augmenter sa hauteur d’environ 52 m à 100m.

Objectifs : augmenter la capacité de stockage, renforcer la sécurité hydrique, l’irrigation et la protection contre les inondations. L’entreprise construit aussi le barrage Tamri, à Agadir, d’une capacité de 204 millions de m3, qui devrait aussi être opérationnel cette année, et assure les travaux d’extension de la jetée Moulay Youssef au port de Casablanca, sur une longueur de 400 m.

Trois contrats qui se chiffrent à plus de 5 MMDH. En duo avec le coréen Hynduai, Somagec figure aussi parmi les potentiels adjudicataires de la gestion du chantier naval de Casablanca.

Une expansion soutenue en Afrique
Parallèlement à ces grands projets au Maroc, Somagec déploie également son expertise en Afrique subsaharienne.

Le projet d’extension du port autonome de Dakar, remporté en 2004, lui a servi de tremplin pour s’implanter durablement dans cette région. Sa première filiale, Somagec GE, créée en 2005 en Guinée Équatoriale, a édifié de grandes infrastructures comme les ports en eau profonde de Malabo et de Kogo. Le groupe a aussi lancé en 2021 la construction du premier terminal de stockage d’hydrocarbures à Damerjog, en Djibouti.

Initialement spécialisée dans les infrastructures portuaires, l’entreprise a élargi son spectre au secteur de l’énergie.

Le 31 janvier 2025, le groupe a signé un protocole d’accord d’environ 13 MMDH avec le ministère angolais de l’Énergie et de l’eau pour la construction d’une ligne haute tension (400 kV) interconnectant l’Angola, la RDC et la Zambie. Structuré en PPP selon le modèle Build-Operate-Transfer (BOT) sur 25 à 30 ans, ce projet piloté par sa filiale Somagec Holding Energy vise à acheminer jusqu’à 2.000 MW d’excédent hydroélectrique de Luanda vers les zones minières régionales de ces deux pays. Au Maroc, les perspectives demeurent favorables.

L’entrée en service prochaine de Nador West Med et du futur port de Dakhla Atlantique, attendu à l’horizon 2028, devrait soutenir durablement la demande en dragage. À cela s’ajoutent les chantiers inscrits dans le cadre de la Stratégie portuaire 2030, qui prévoit l’extension et la modernisation de plusieurs infrastructures portuaires du Royaume.

Dans ce contexte porteur, la position dominante de Somagec, désormais érigée en champion national du secteur, est solidement ancrée.
Un quasi-monopole qui ne semble pas près de s’ensabler.


Drapor, histoire d’un naufrage
Ses déboires ont commencé en 2017, lorsque l’ancien ministre de l’Équipement, du transport, de la logistique et de l’eau, Abdelkader Amara, refuse de reconduire l’autorisation d’exploitation du site Azemmour, accordée en 2007 lors de sa privatisation pour une durée de dix ans.

Pis, les permis relatifs aux sites de Larache et de Mehdia, également couverts par la convention signée avec l’État et Drapor, ont également été refusés par la tutelle au motif d’impacts environnementaux sur l’embouchure de l’oued Loukkos.

Une situation qui a plongé l’entreprise dans une crise profonde. Malgré des décisions de justice favorables en instance puis en appel entre avril 2021 et 2023, Drapor ne parvient pas à sortir la tête de l’eau.

À ces difficultés opérationnelles se sont greffés des conflits internes, sur fond d’accusations de détournement de fonds de plusieurs millions de dirhams et des querelles familiales et managériales qui avaient fortement impacté la gestion de l’entreprise.

La banqueroute de l’ex-fleuron national du dragage a profondément marqué la sphère maritime. Rien, a priori, ne laissait présager un tel déclin pour ce géant du secteur. Fondée en 1984, puis placée sous la tutelle du ministère de l’Équipement, Drapor est privatisée en 2007 avant d’être cédée pour 327,6 MDH.

Placée sous procédure de sauvegarde pour restructurer sa dette, puis en redressement judiciaire en janvier 2023, Drapor est finalement liquidée cinq mois plus tard. Une décision actée par le tribunal de commerce de Casablanca après avoir constaté la cessation de paiement.

La faillite est confirmée en appel en janvier 2024. Le scénario du feuilleton judiciaire s’est compliqué davantage en janvier dernier, lorsque la justice a validé les créances dues à l’ANP.