Affaires
De petites entreprises qui font grandir le Maroc
Soutenir les petites entreprises n’est plus un slogan, mais une stratégie. Avec le nouveau dispositif d’appui aux TPME, l’État change de braquet et mise sur l’investissement local, l’emploi et les territoires. Une réorientation économique majeure, désormais à l’épreuve du terrain.
Discrètes mais essentielles à l’économie nationale, les très petites, petites et moyennes entreprises se retrouvent aujourd’hui au centre du jeu économique marocain.
Avec le lancement officiel, en novembre dernier, du nouveau dispositif d’appui aux TPME, le gouvernement a clairement affiché son intention de changer d’échelle.
Derrière l’affichage institutionnel et les caravanes régionales, l’enjeu est lourd: transformer un tissu entrepreneurial dense mais fragile en véritable moteur d’investissement, d’emploi et de cohésion territoriale, dans le cadre de la nouvelle Charte de l’investissement adoptée en 2022 et activée par les textes réglementaires publiés au Bulletin Officiel n°7454 du 6 novembre 2025.
Ce choix stratégique n’est pas anodin. Selon l’Observatoire marocain de la TPME, le Maroc comptait en 2024 plus de 380.000 entreprises personne morale, dont 94% réalisent un chiffre d’affaires inférieur à 10 MDH.
Autrement dit, une économie largement portée par de petites structures, souvent peu capitalisées, fortement exposées aux aléas conjoncturels et encore inégalement intégrées aux chaînes de valeur formelles. Dès lors, soutenir les TPME ne relève plus du correctif social, mais bien d’un impératif macroéconomique.
C’est précisément cette lecture qui a présidé à la conception du nouveau dispositif. Prévu par la Charte de l’investissement et mis en œuvre par le décret n°2.25.342 adopté en juillet 2025, il vise explicitement à stimuler l’investissement productif local, à créer des emplois durables et à réduire les disparités territoriales.
Le mécanisme repose sur un principe simple, mais jusqu’ici rarement appliqué à cette échelle : accorder aux TPME un soutien financier direct, cumulable, pouvant atteindre jusqu’à 30% du coût total de l’investissement éligible, sous réserve de critères précis liés à l’emploi, au territoire et aux secteurs prioritaires.
Dans les faits, le dispositif cible des projets d’investissement compris entre 1 et 50 MDH, financés au moins à 10% par fonds propres, et porteurs d’emplois permanents selon des ratios définis par secteur.
L’objectif est assumé : sortir d’une logique d’aide diffuse pour privilégier des projets capables de structurer l’économie locale, notamment dans l’agriculture, l’industrie de transformation, le tourisme, le numérique ou encore l’économie sociale et solidaire. Une orientation sectorielle qui tranche avec les approches plus uniformes du passé, souvent critiquées pour leur manque de ciblage.
Proximité
Mais l’innovation la plus marquante réside ailleurs. Contrairement aux dispositifs antérieurs, largement pilotés depuis le centre, la mise en œuvre opérationnelle est désormais confiée aux Centres régionaux d’investissement.
Du dépôt des dossiers jusqu’au décaissement des subventions, l’ensemble du processus est géré à l’échelle régionale, avec des procédures annoncées comme simplifiées et entièrement digitalisées.
Une décentralisation assumée, pensée pour rapprocher la décision publique des réalités économiques locales et réduire les délais administratifs, régulièrement dénoncés par les entrepreneurs.
Cette logique de proximité se matérialise concrètement par le déploiement de caravanes régionales d’information, organisées depuis novembre 2025 dans l’ensemble des régions du Royaume.
De Tanger-Tétouan-Al Hoceima à Souss-Massa, en passant par Casablanca-Settat, ces tournées visent à présenter le dispositif, expliciter les critères d’éligibilité et répondre directement aux interrogations des porteurs de projets.
Pour les autorités, il s’agit autant de pédagogie économique que de reconquête de la confiance d’un tissu entrepreneurial souvent méfiant à l’égard des dispositifs publics.
Les premiers résultats, communiqués début janvier 2026 devant la Chambre des représentants, tendent à conforter cette stratégie. Selon le ministre délégué chargé de l’Investissement, Karim Zidane, 89 projets ont été approuvés en un mois et demi, représentant un volume d’investissement de plus de 1,28 MMDH et près de 5.000 emplois directs à court terme.
À rythme constant, les projections avancées par le ministère évoquent jusqu’à 40.000 emplois par an, un chiffre significatif dans un pays où l’emploi reste l’un des principaux défis socioéconomiques.
Dynamique
À l’heure des premiers déploiements, l’enthousiasme suscité par le dispositif s’accompagne naturellement d’ajustements en cours.
Sur le terrain, les échanges avec les entrepreneurs mettent surtout en lumière une attente forte en matière de financement complémentaire et d’ingénierie de projet, signe que la dynamique est enclenchée et que les porteurs d’initiatives se projettent désormais dans des investissements plus structurés.
Du côté des CRI, la montée en charge progressive du dispositif constitue aussi un test grandeur nature de la décentralisation économique, appelé à se renforcer à mesure que les équipes gagnent en expérience et que les flux de dossiers se stabilisent.
Ces évolutions s’inscrivent dans un cadre plus large, celui de la feuille de route nationale pour l’amélioration du climat des affaires 2022-2026, que les pouvoirs publics présentent comme largement engagée.
Avec 98% des initiatives lancées et un taux d’exécution de 67%, l’objectif affiché de mobiliser 550 MMDH d’investissements privés et de générer jusqu’à 500.000 emplois en 2026 traduit une volonté assumée de changement de rythme.
Pour les entrepreneurs, ces indicateurs constituent moins une fin en soi qu’un signal : celui d’un État qui s’inscrit désormais dans le temps long et cherche à aligner cadre réglementaire, accompagnement régional et besoins concrets du tissu productif.
Dans un pays longtemps habitué à penser l’investissement à travers le prisme des grands projets structurants, le nouveau dispositif d’appui aux TPME marque ainsi une inflexion stratégique majeure.
En plaçant les petites entreprises au centre de la politique économique, en territorialisant les décisions et en assumant un soutien financier direct, l’État crée de nouvelles perspectives pour l’initiative locale et la création de valeur de proximité.
Si cette dynamique se consolide dans la durée, elle pourrait bien redessiner en profondeur le paysage entrepreneurial marocain et faire des TPME non plus un simple vivier d’emplois, mais un véritable levier de transformation économique et sociale.
