Affaires
Cigarettes : Un trafic qui n’est pas près de s’arrêter…
L’Administration des douanes et impôts indirects (ADII) vient de publier un rapport qui présente un bilan positif en matière de lutte contre le trafic de cigarettes. Quel est véritablement le taux de pénétration des cigarettes de contrebande au Maroc et d’où provient cette marchandise ? Décryptage.
Les fumeurs peuvent le reconnaitre sans détour: rien ou presque ne peut constituer un frein à l’achat de leur précieux paquet de cigarettes ! Sauf peut-être le prix du tabac qui connaît une tendance haussière systématique ces dernières années et qui oblige un grand nombre de fumeurs à s’approvisionner auprès des vendeurs de cigarettes de contrebande. Beaucoup de fumeurs admettent avoir consommé des cigarettes de contrebande pour la première fois depuis l’année écoulée, car ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Entre la nécessité de remplir le panier du quotidien pour satisfaire les besoins alimentaires de sa petite tribu et l’obligation d’avoir sa dose journalière de nicotine, le fumeur n’a plus le choix : tant pis pour le risque de consommer des produits nocifs, la cigarette de contrebande est la solution pour résoudre cette équation impossible. Le paquet de Marlboro de contrebande coûtant 20 DH au lieu de 39DH au bureau de tabac…
En l’absence d’études de terrain ou d’enquêtes d’instituts de sondages pour évaluer avec exactitude le taux de pénétration des cigarettes de contrebande auprès des consommateurs au Maroc, le seul indicateur demeure les statistiques fournies par les pouvoirs publics.
Des saisies record
L’Administration des douanes et impôts indirects (ADII) vient d’ailleurs de publier son rapport d’activité annuel qui annonce que durant l’année 2022 près de 19 millions d’unités de cigarettes ont été saisies par leurs services. Dans ce rapport, l’ADII précise que «la lutte contre la contrebande et le commerce illicite des produits du tabac s’est intensifiée en 2022», puisque les quantités de cigarettes saisies ont été multipliées par 25 par rapport à l’année 2021 selon les chiffres publiés.
Une statistique qui soulève une interrogation majeure : Est-ce que le marché marocain a été inondé par les cigarettes de contrebande durant l’année passée ou bien est-ce que les services de l’ADII ont pris le problème à bras-le-corps et ont mis plus de moyens pour lutter contre ce trafic qui touche autant les recettes fiscales de l’État que la santé des consommateurs marocains. Car le défi de mettre fin définitivement à ce trafic est quasi insurmontable. Du fait que tant qu’il y aura de la demande, les trafiquants trouveront forcément le moyen de faire passer leur marchandise, qui à première vue s’apparente à de la marchandise légale, tant que la nature et la traçabilité de la cargaison n’ont pas été soigneusement vérifiées.
Des vendeurs plus discrets
Car le trafic de cigarettes n’épargne aucun pays ni aucune région du globe. On peut tout aussi bien être abordé par un vendeur de cigarettes en sortant du métro parisien à la station de Barbès, qu’en se promenant sur l’avenue piétonne des Ramblas à Barcelone ou en déambulant dans les marchés de Bangkok. Pourtant, il est beaucoup plus difficile de trouver des vendeurs à la sauvette qui proposent des paquets de cigarettes de contrebande dans les grandes villes du Maroc.
Interrogé sur l’état de ce trafic, un propriétaire de bureau de tabac à Rabat confirme ce constat : «Les autorités ont mené depuis quelques années des campagnes d’assainissement qui ont presque chassé définitivement les vendeurs de cigarettes de contrebande des grandes artères et principaux espaces publics de la capitale». Ainsi, il est très difficile de trouver des «dealers de cigarettes» dans les quartiers cossus et touristiques des grandes villes, comme Rabat, Casablanca ou Marrakech. Pourtant, le trafic de cigarettes est bien présent dans ces villes et se concentre plutôt dans les quartiers populaires.
Les clients savent parfaitement où se trouvent les vendeurs de rue qui usent de subterfuges pour ne pas se faire repérer par les patrouilles de police. Il est maintenant plus courant de les voir déambuler à la recherche de clients que d’étaler leur marchandise sur le sol comme ils le faisaient auparavant. Mais, comme le souligne le propriétaire de bureau de tabac interrogé, «les cigarettes de contrebande sont largement écoulées par le biais des vendeurs de cigarettes au détail». Et s’il y a bien une pratique contre laquelle il semble impossible de lutter, c’est bien celle de la vente au détail. Elle permet aux petites bourses, étudiants, chômeurs ou ouvriers journaliers de satisfaire leur envie de nicotine à moindre coût.
D’où provient la marchandise ?
Comment donc évaluer le taux de pénétration du tabac de contrebande ou de contrefaçon de manière exacte ? Car si la présence des vendeurs de rue est peu visible dans les villes citées précédemment, ce n’est pas le cas pour d’autres régions du Royaume.
Les provinces du Sud sont bien plus inondées de cigarettes de contrebande que les grandes villes du centre du Maroc. Il en est de même pour les villes de l’Oriental et du Nord. Est-ce un phénomène inhérent à la culture locale ou bien lié à la position géographique de ces centres urbains ? Un repris de justice, condamné pour trafic illicite de cigarettes, désirant garder l’anonymat, nous a révélé les circuits par lesquels rentrent les cargaisons de cigarettes de contrebande. D’après lui, durant plusieurs décennies, le tabac de contrebande provenait principalement d’Algérie.
Après avoir traversé la frontière, les cargaisons de cigarettes étant ensuite transportées dans des camions ou fourgonnettes, souvent dissimulées à l’intérieur de marchandises légales, jusqu’à leur destination finale où les revendeurs s’assuraient d’écouler la marchandise sur les marchés locaux. Mais d’après ce repris de justice, le renforcement du dispositif de contrôle le long de la frontière avec le voisin de l’Est depuis quelques années a définitivement mis un terme au trafic de cigarettes de contrebande, au même titre que le trafic de carburant. C’est également le cas du trafic de cigarettes de contrebande provenant de Sebta et Melilia qui a pris fin avec la fermeture des points de passage donnant accès à ces deux villes durant près de deux ans suite à la crise sanitaire.
Ainsi, d’après notre source, l’essentiel du trafic de cigarettes provient actuellement de Mauritanie à travers le poste frontalier de Guergarate. Ce qui explique, selon lui, la multiplication de points de vente informels dans les villes du sud du Royaume comme Laâyoune et Dakhla. Toutefois, les opérations de saisies successives effectuées par la douane au port de TangerMed indiquent clairement que cette infrastructure portuaire, classée premier port à conteneurs d’Afrique et de Méditerranée en volume, est le premier point d’entrée des cigarettes de contrebande au Royaume. Dans une des opérations de saisie les plus importantes réalisées par les services de Douane, le 24 mars 2022, 10 millions de cigarettes de contrebande avaient été détectées puis saisies dans un conteneur en provenance d’Europe en une seule prise.
Le trafic de cigarettes est devenu – dans un contexte international marqué par des hausses successives des prix des paquets de cigarettes à travers le monde – une activité très lucrative qui attire de plus en plus les groupes criminels dont l’intérêt majeur est de maximiser leurs profits. Ce trafic permet des gains importants et rapides avec un risque judiciaire beaucoup moins grave que celui engendré par le trafic de drogues. Etant aussi considéré comme moins nocif et entraînant moins de violences que le trafic de drogue, le trafic de cigarettes ne concentre pas la même attention et les mêmes moyens mobilisés pour lutter contre le trafic de stupéfiants. Au niveau international, la priorité est donnée à la lutte contre les réseaux de trafic de drogue, pour laquelle une agence internationale a été créée (l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime), alors que le trafic de cigarettes de contrefaçon a un impact nocif beaucoup plus important sur la santé des populations au vu du nombre des fumeurs qui dépasse largement celui des consommateurs de drogue à travers le monde.
Profils des trafiquants
1- Les réseaux de rue : vendeurs à la sauvette présents sur des points de vente stratégiques (stations, gares, places publiques) ou dans des points de vente informels.
2- Les contrebandiers effectuant des déplacements à l’étranger pour importer de la marchandise de pays voisins où le tabac est plus faiblement taxé.
3- Les mafias et grands réseaux criminels qui organisent la contrefaçon des cigarettes dans des sites de production clandestins et dirigent le trafic à travers des réseaux de transports de marchandises.
