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Ces dérivés qui explosent la valeur du phosphate (1/2)

Le phosphate marocain, ce n’est pas que des engrais. Ses dérivés, actuellement en exploitation, vont de l’uranium aux composantes de batteries électriques. Avec sa teneur en terres rares, il devient un enjeu mondial dans les industries de pointe.

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Dans un pays émergent, c’est une révolution industrielle. L’Office chérifien des phosphates vient de passer commande, pour ses besoins de stockage d’énergie verte, les toutes premières batteries à base de phosphate «made in Morocco». L’OCP ne fournit pas seulement l’élément principal, le phosphate, mais aussi d’autres composants de la batterie comme les électrolytes fabriqués dans une de ses filiales, Fluoralpha.

La boucle est bouclée pour ainsi dire et une grande partie de la chaîne de valeur de cette nouvelle industrie est localisée dans le Royaume. Plus encore, la batterie produite à partir de procédé décarboné, par l’usage d’eau de sources non conventionnelles produite par OCP Green Water et de l’énergie renouvelable fournie par OCP Green Energy, aura justement comme tout premier usage au Maroc de stocker de l’électricité verte.

Cas plutôt rare dans les pays exportateurs de ressources naturelles, minières et hydrocarbure, le ratio de la roche brute dans les exportations s’amenuise à mesure que les envois à l’étranger des produits finis ou des dérivés industrialisés augmentent. C’est l’un des rares cas, sinon l’unique en Afrique où la ressource naturelle n’est pas considérée comme une rente et exportée comme tel, mais comme un levier de développement pour tout le pays. Voire d’instrument d’influence au niveau international.

Les exportations du secteur des phosphates ont connu une transformation majeure, marquée par un virage stratégique vers la valorisation locale. Le Royaume a massivement investi pour transformer le phosphate brut sur place en engrais à plus forte valeur ajoutée, réduisant ainsi la part relative de la roche brute dans ses exportations.

Concrètement, la proportion de la roche dans les exportations totales de phosphate a diminué de manière significative au cours de la dernière décennie, passant d’environ 40-50% en volume au début des années 2010 à 15-25% en moyenne sur la période 2014-2024.

Les exportations de la roche ont oscillé autour de 20-25 Mt par an durant la période 2014-2016, avant de se stabiliser ou de baisser légèrement vers 10-15 Mt annuels à partir de 2020. En valeur, les données statistiques indiquent que les engrais représentent désormais environ 69% des revenus du groupe OCP. La tendance s’accélère depuis quelques années déjà.

Recycler et revaloriser

Depuis près de deux décennies, le credo du fleuron de l’industrie chimique nationale prend à son compte une adaptation de la phrase du célèbre chimiste français Antoine Lavoisier. «Rien ne se perd, tout se transforme».

C’est ainsi que des résidus de la transformation du phosphate en engrais comme la fluorite ou le phosphogypse ou encore l’uranium jadis inexploités, à cause des coûts élevés d’extraction, sont aujourd’hui au cœur des nouvelles industries de pointe. La fluorite, à titre d’exemple, passe ainsi d’un «déchet industriel» à un composant essentiel dans les batteries lithium-ion modernes en raison de sa stabilité et de sa sécurité.

Des batteries à l’énergie nucléaire, en passant par la médecine, l’agroalimentaire et l’industrie, les dérivés du phosphate retrouvent des usages jusque-là jamais soupçonnés.

En effet, au-delà de l’agriculture, les dérivés du phosphate sont utilisés dans les compléments alimentaires pour animaux, les détergents, les additifs alimentaires, la médecine et même dans des applications de haute technologie, comme les batteries et les semi-conducteurs, ainsi que dans l’industrie de défense et du carton.

Selon les experts, les applications industrielles du phosphate représentent actuellement une part relativement faible de la demande, soit près de 5%, mais elles sont stratégiquement importantes et en pleine expansion. L’adoption croissante des batteries LFP entraîne une augmentation significative de la demande de phosphate prévue pour le stockage d’énergie et les véhicules électriques.

D’après les estimations, le marché des batteries LFP devrait croître de 25,6% par an, passant de 15,3 milliards de dollars en 2023 à 124,4 milliards en 2032. La demande de phosphate pour les batteries pourrait ainsi dépasser 3,8 millions de tonnes par an d’ici 2030, soit un peu plus de 10% de la production actuelle du Maroc, soulignant son rôle stratégique dans la transition énergétique mondiale.

En parallèle, la demande d’engrais devrait croître, pour sa part, de 4,3% par an entre 2024 et 2032, accentuant également le rôle stratégique de l’OCP dans la sécurité alimentaire mondiale.

Terres rares, OCP futur acteur stratégique

Une précision d’abord. Les terres rares sont un groupe de dix-sept éléments métalliques. Elles sont essentielles à de nombreuses industries et sont considérées comme des éléments stratégiques ou des matières premières critiques. Elles sont aussi au centre d’un enjeu politique majeur et d’une guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis.

La production minière mondiale s’élevait à 210.000 tonnes d’équivalent oxyde de terres rares (OTR) en 2019, d’après les chiffres publiés par USGS en 2021. Selon des données un peu plus anciennes, datées de 2014, la teneur moyenne en OTR des gisements de phosphate marocains se situe entre 415 et 900 ppm.

Environ 15.000 à 30.000 tonnes d’OTR, soit 7 à 15% de la production mondiale annuelle d’OTR, sont ainsi extraites chaque année de la roche phosphatée marocaine et transférées dans le phosphogypse solide (PG) dans le processus de fabrication de l’acide phosphorique, dont la demande mondiale ne cesse d’ailleurs de croître.

Tout comme pour l’uranium dans le passé, l’extraction de ces terres rares du phosphogypse est économiquement difficile. Par contre, selon les experts, la récupération des terres rares à partir de l’acide phosphorique liquide par des techniques peu coûteuses pourrait être économiquement viable.

Or selon une étude réalisée sur le sujet, «le résidu de Khouribga, présentant une concentration totale en terres rares de 577 ppm (328 ppm de terres rares lourdes et 249 ppm de terres rares légères), dont l’yttrium (Y) constitue la fraction majoritaire avec 240 ppm, est traité au complexe chimique de Jorf Lasfar El-Jadida».

Le phosphate de Youssoufia contient environ 228,77 ppm des terres rares selon une étude publiée en 2021, avec une plus forte teneur en yttrium (143 ppm). L’Y₂O₃ est aussi l’oxyde de terres rares le plus abondant, tant en quantité qu’en valeur, dans le résidu de production de Khouribga. Ce résidu est traité au complexe chimique de Jorf Lasfar.

La silice étant connue pour constituer l’un des meilleurs, sinon le meilleur, procédés d’extraction des terres rares à partir du phosphogypse, le lancement, par un groupe américain, d’une usine de polysilicium à Tan Tan, dont au moins 15% de la production, qui est de l’ordre de 30.000 tonnes, est destiné au marché local, pourrait constituer une piste. Pour l’heure, aucun projet industriel n’a été annoncé par l’OCP dans ce sens. On sait néanmoins que l’Office s’intéresse aux terres rares.

Le groupe travaille, en effet, sur l’extraction des terres rares pour en faire des produits à haute valeur ajoutée dans le cadre de sa stratégie de diversification. Le sujet fait même l’objet d’un accord-cadre, conclu en 2022, entre le groupe, l’UM6P et la compagnie britannique Rainbow Rare Earths, dont l’objectif est de développer des techniques d’extraction des terres rares.

L’on sait, par ailleurs, que l’OCP, grâce aux recherches menées par l’UM6P, «détient la propriété intellectuelle, le savoir-faire et l’expertise dans le domaine du traitement du phosphogypse, y compris des technologies de séparation complémentaires adaptées».