Affaires
Batteries, phosphates…, sophistication de l’industrie chimique
Ce pan industriel, qui représente pas moins de 23% des exportations du secteur secondaire, est de plus en plus aiguillé par la création de valeur ajoutée au niveau local. Focus sur deux secteurs phares qui incarnent un changement de cap.
Le secteur chimique est un poids lourd de l’économie nationale. Toutefois, en dépit des progrès réalisés au cours des deux dernières décennies, cette filière industrielle, qui réalise un chiffre d’affaires oscillant entre 180 et 200 MMDH (près de 23% des exportations industrielles du Royaume), affiche une marge de progression considérable.
Et ce, au regard de la quantité des expéditions de matières premières brutes non transformées, et donc dépourvues de valeur ajoutée.
Pour avoir un ordre de grandeur, sous l’impulsion du groupe OCP, la transformation du phosphate brut en acide phosphorique et en engrais génère une multiplication de la valeur par cinq à dix, en comparaison avec celle de la roche. Sachant que la création de la valeur est encore plus importante pour les engrais élaborés et les produits chimiques pointus.
Ceci dit, si cet exemple est édifiant pour l’ensemble de la filière chimique, notons d’emblée que les exportations de phosphate brut représentent une part marginale de l’activité du leader mondial OCP.
Mise en service imminente
À côté des efforts et des initiatives phares du groupe OCP, allant dans le sens de la couverture de l’immense chaîne de valeur des phosphates, l’écosystème national de la batterie (secteur chimique d’avenir hautement porteur) a enregistré au cours des cinq dernières années des avancées significatives.
L’industrie des batteries s’apprête à franchir un nouveau cap avec l’inauguration, au 3e trimestre 2026, de l’usine marocaine de Gotion High Tech, basée à Kénitra (voir en encadré un panorama de l’écosystème).
Ce projet stratégique pour l’avenir industriel du Royaume en matière de production des batteries LFP (lithium-fer-phosphate) utilisées par les véhicules électriques et par le secteur énergétique (stockage), devrait mobiliser dans un premier temps 12,8 MMDH, avec à la clé, la création de 17.000 emplois directs et indirects. À terme, ce sont, au total, plus de 65 MMDH qui devraient être investis, afin de porter la capacité de cette unité industrielle très attendue à 100 GWh. Première gigafactory en Afrique et dans le monde arabe, le site de Kénitra (un bastion de l’industrie automobile nationale grâce à l’implantation de Stellantis) sera doté, dans une première phase, d’une capacité de 20 GWh. L’unité industrielle de l’acteur issu de l’Empire du Milieu devrait démarrer avec un taux d’intégration remarquable de 70%. Au-delà des atouts du Royaume dont sont friands les industriels étrangers (proximité avec l’Europe, accord commercial avec l’UE, infrastructures de classe mondiale), le Maroc recèle, de surcroît, d’importants gisements de fer et détient 68% des réserves mondiales de phosphate. Cette donne géologique s’avère être particulièrement profitable pour le géant chinois (faisant partie du top 10 mondial des fabricants de batteries au lithium), très regardant sur l’optimisation de l’intégration industrielle et la chaîne de valeur, laquelle va de la mine au pack des batteries.
Tournée vers le juteux marché européen, l’unité industrielle de Gotion High Tech produira, outre les batteries, les cathodes et les anodes (composants essentiels).
En résumé, le projet de Gotion High Tech à Kénitra est d’autant plus structurant qu’il positionnera durablement le Royaume dans la chaîne de valeur mondiale des batteries électriques.
Ce repositionnement de la plateforme industrielle nationale s’inscrit, à l’évidence, dans une logique de continuité, en phase avec les nouvelles ambitions du performant écosystème automobile, tiré par les deux constructeurs mondiaux (groupe Renault et Stellantis).
De la mine à la batterie
Aussi surprenant que cela puisse paraître aux yeux de certains, le groupe OCP, qui fait de la valorisation du phosphate une priorité de premier ordre, est bien parti pour jouer les premiers rôles dans l’édification d’un écosystème complet de la batterie électrique au Maroc. En un peu plus de 25 ans, le groupe OCP a réussi à transformer considérablement son business model, lequel est passé de l’exportation de la roche brute de phosphate à un système intégré (extraction, transformation chimique et maîtrise de la logistique). Concrètement, l’entité publique qui a exporté pour près de 10 milliards de dollars en valeur en 2025 (près de 100 MMDH), a réussi à transformer la roche issue de plusieurs bassins (Khouribga, Gantour, Boucraâ), en acide phosphorique (Jorf Lasfar) et en engrais (DAP, MAP, TSP).
Précisons tout de même que les perspectives du marché mondial des engrais sont prometteuses, en raison notamment de la dynamique de croissance démographique au niveau de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine. Des continents de plus en plus déterminés à renforcer leur résilience face aux risques liés au changement climatique et leur impact sur la sécurité alimentaire.
Ceci étant, l’Office public auquel est adossé l’UM6P a vite perçu les mutations profondes qui façonnent la chimie moderne.
Aujourd’hui, une part conséquente de la valeur migre vers les usages finaux, et c’est à ce niveau que l’intégration applicative, la pureté des intrants ou encore l’excellence technique font la différence et constituent les réels facteurs de différenciation.
Pour avoir un ordre de grandeur, les produits chimiques de base s’échangent autour de 0,5-1 dollar/kg, quand les produits de spécialité, issus de ces mêmes intrants, s’acquièrent sur les marchés internationaux autour de 10 à 100 dollars/kg. C’est dire le gap entre les deux natures de produits chimiques.
Au regard de ce qui précède, l’ambition du leader mondial des phosphates dans le domaine de la batterie (lithium-fer-phosphate) est plus que légitime. Pour rappel, l’OCP porte un ambitieux projet de production de batteries au lithium de type LFP, via la filiale de l’UM6P, InnovX.
L’objectif dévoilé en 2024, au grand public, était d’atteindre, à terme, une capacité de production de 1 GWh de batterie par an.
À l’évidence, ce projet de fabrication d’une batterie 100% marocaine, destinée au secteur automobile et au stockage énergétique, reflète le fort engagement de l’Office public pour la valorisation du phosphate et l’intégration industrielle à l’échelle nationale.
À ce stade, il est utile de préciser qu’une fois son usine pilote achevée, NGB Materials (filiale d’InnovX) devrait produire (en phase pilote)1.000 tonnes de cathodes LFP (composants essentiels de batteries), avec l’objectif d’atteindre, en 2028, près de
30.000 tonnes à Benguerir.
Toujours en lien avec le groupe OCP, rappelons que Fluoralpha, filiale d’InnovX, s’est alliée à la société canadienne Falcon Energy Materials PLC pour développer au Maroc une unité industrielle de production de graphite sphérique purifié et revêtu (CSPG), un composant clé pour les anodes des batteries. Fluoralpha proposera des produits fluorés, lesquels seront utilisés comme des réactifs pour la production du graphite de grande qualité au Maroc.
Rappelons que le fluor (présent dans les phosphates marocains) est hautement stratégique pour la fabrication de sels de lithium, l’élément le plus cher de la batterie.
