Chronique
«Rashomon effect»
Vérités scientifiques, vérités de raison, vérités de fait, vérités objectives, vérités subjectives, vérités alternatives, post-vérités… Quelles vérités croire ? Sous réserve de vérification.
Un site internet américain, Spurious Correlations, s’est spécialisé dans la relation de correspondances statistiques totalement absurdes, afin de démontrer qu’une corrélation ne traduit pas automatiquement un lien de causalité.
Le site dont le slogan est «Correlation is not causation» «démontre», par exemple, qu’il existe une corrélation entre le taux de divorce et la consommation de margarine ou que plus un pays consomme de chocolat par habitant, plus il compte de lauréats du prix Nobel.
Un exemple qui a eu beaucoup de succès est celui de la corrélation entre le nombre de personnes qui se noient chaque année dans une piscine aux États-Unis et le nombre de films dans lesquels apparaît l’acteur Nicolas Cage. Tout un programme de «festivités intellectuelles» !
La corrélation n’est pas causalité
Une corrélation peut être le fruit d’un pur hasard, car en testant un grand nombre de données, l’on finit inévitablement par faire coïncider quelques-unes entre elles. Elle peut être également l’effet d’une troisième variable invisible constituant une cause commune qui influence les deux autres.
Par exemple, la vente de glaces et les attaques de requins augmentent en même temps pendant l’été. La saison estivale créant l’illusion d’un lien direct entre elles.
Plus sérieusement, Hannah Arendt distinguait deux types de vérités, la vérité scientifique, que l’on peut prouver et démontrer par l’expérience et le savoir, et la vérité de fait, qui résulte du témoignage autour d’un événement.
La première est solide, la seconde est fragile. «Les faits et les événements sont plus fragiles que les axiomes, les découvertes et les théories produits par l’esprit humain».
À coups de polyphonie numérique permise par les réseaux sociaux, il est plus qu’urgent de prendre son temps pour ne pas confondre les vérités. Et en ces temps d’élections, l’intérêt que quelques élus pourraient voir dans la confusion entre la corrélation et la causalité est palpable afin de brouiller leurs bilans ou leur absence de bilans. Ils peuvent finir par en créer.
Science du brouillage ou de l’embrouille
D’une observation ironique de ceux qui, comme on dit en arabe, «rentrent et sortent dans la parole», le procédé est devenu une science du brouillage ou, quand c’est plus grave, de l’embrouille.
Le célèbre film des années 50, Rashomon, du réalisateur japonais Akira Kurosawa, lui a donné le nom de ce qui est devenu le «Rashomon effect». Dans le film, Kurosawa met en scène quatre personnages, le bandit, l’épouse, le samouraï et le bûcheron qui livrent, chacun, un témoignage «véridique» sur un crime venant d’être commis.
Les quatre finissent par exposer, tour à tour, une vérité qui n’a rien de commun avec celles des autres. Le trop-plein de récits aboutissait, enfin, à faire douter de la réalité du crime lui-même. Remplacez crime par bilan et vous pouvez vous placer dans un contexte de campagne électorale.
Cette technique d’addition de narrateurs contradictoires avait déjà été utilisée par William Faulkner dans «Le Bruit et la fureur». Mais le nom «Rashomon effect» définit, depuis le film, cette technique de plonger la sphère publique dans l’incertitude globale.
L’industrie du tabac l’a longtemps utilisé également afin de faire oublier la nocivité démontrée du tabac. La mise en avant publicitaire du plaisir et de la liberté ne suffisant plus à faire silence sur la santé, les industriels du tabac ont adopté la stratégie de brouillage des messages en inondant l’espace public de pseudo-expertises alternatives.
En ces temps d’abondance de récits et de commentaires, le brouillage devient plus facile et moins coûteux. Dans son émission, Le Vrai Journal, Karl Zéro finissait chaque épisode par sa célèbre formule «Rendez-vous dimanche prochain… Et d’ici là, méfiez-vous des contrefaçons». Méfiez-vous, donc, des corrélations. La Culture est la Solution.
