Evénement
Sebta : Au-delà d’une «simple» crise migratoire
La crise du juillet-août n’est pas apparue par hasard. C’est la résultante de plusieurs facteurs, économiques, juridiques et, surtout, géopolitiques. C’est aussi un appel aux deux voisins, le Maroc et l’Espagne, et à travers elle l’UE, à revoir la gouvernance de la migration.
Deux approches, deux manières de faire et, au fond, le même résultat. En l’espace de deux semaines, le Maroc a changé d’approche, mais pas d’objectif. Les 30 et 31 juillet, des dizaines de milliers de personnes sont entrées à Sebta. L’écrasante majorité a fini par quitter le préside depuis. Le 15 août, personne n’a pu s’approcher des frontières des deux enclaves occupées.
Avec le recul, certains détails commencent à prendre de l’importance. Ils permettent de reconstituer le puzzle, certes, mais également de lever le voile sur des enjeux géopolitiques qui dépassent largement le cadre, malgré sa complexité, de la gestion, humanitaire et sécuritaire, de l’émigration clandestine.
D’abord, cet appel d’air. Il y a quelques mois, le gouvernement espagnol a entrepris une opération exceptionnelle de régularisation des immigrés en situation irrégulière, qui devait prendre fin le 30 juin. La cible initiale était de 500.000.
Plus de 1,2 million de demandes ont été déposées à date du début juillet, alors que l’on s’attendait à 600.000. Pour les candidats à l’émigration, c’est «une opportunité, un signe que “la porte est entrouverte”».
En tout cas, les réseaux sociaux aidant, tout cela a renforcé l’impression que l’Espagne était accessible, à portée d’une brasse.
Le gouvernement espagnol est sans doute conscient que l’Espagne n’est qu’un pays de transit pour un grand nombre de demandeurs. La réaction, plus tard, de l’Italie, mais aussi de certains pays nordiques le confirme.
Ensuite, il y a eu cet arrêt de la Chambre du contentieux administratif, publié le 8 juillet, selon lequel les personnes entrées illégalement par la mer sur le territoire espagnol, mais surtout à Sebta et Melilia, ne peuvent être soumises à la procédure du «renvoi sommaire».
Cela a fait que les tentatives de contournement de la frontière terrestre par voie maritime, via Fnideq ou Benzú, se sont intensifiées pour atteindre environ 2.826 entrées au 15 juillet (contre un millier une année plus tôt). La crise de juillet 2026 n’est donc pas apparue par hasard, selon de nombreux analystes.
Le reste, les médias espagnols et les réseaux sociaux s’en sont chargés. Une campagne numérique alimentée aussi bien par les réseaux du trafic de l’émigration clandestine que par des parties organisées dans le cadre de la guerre cybernétique (ou la guerre hybride).
Le résultat, c’est ce que l’on a vu les 30 et 31 juillet. Après les premiers milliers de personnes passées, l’on a assisté à une véritable «dynamique des foules et une contagion sociale». Selon les experts sécuritaires, face à cet afflux vers le préside du Sebta, et dans une moindre mesure vers Melilia, le Maroc ne pouvait réagir que de deux manières.
«Soit par la force, ce qui allait immanquablement déboucher sur des affrontements et, au pire, un bain de sang. Ou alors, laisser faire et gérer la situation après coup via les mécanismes établis entre les deux pays». C’est la seconde option qui a été retenue. C’est la même que les autorités espagnoles ont d’ailleurs adoptée à leur tour.
Les mécanismes en question ont, du reste, bien fonctionné, puisque l’écrasante majorité des Marocains ayant pénétré dans la ville ont été reconduits aux frontières. Un grand nombre, de leur plein gré.
L’épisode du 15 août a d’ailleurs été géré d’une manière différente. Un dispositif sécuritaire exceptionnel a été déployé, bien avant, pour contrer des appels massifs sur les réseaux sociaux à forcer la frontière avec les deux présides occupés. Le maillage hermétique autour de la ville de Fnideq et des zones côtières ainsi que de Ferkhana et Bni-Nsar a permis de neutraliser cette tentative.
Les forces de l’ordre, la DGSN, la Gendarmerie Royale et les Forces auxiliaires ont d’ailleurs mobilisé, selon plusieurs sources, des drones de surveillance aérienne, des hélicoptères ainsi que des camions équipés de lances à eau pour disperser les attroupements à distance. Résultat : aucune percée collective des frontières n’a été enregistrée.
Un dernier bilan officiel fait état d’arrestation de pas moins de 294 candidats à la migration irrégulière, dont 248 ressortissants d’Afrique subsaharienne et seulement 46 Marocains. En parallèle, une veille technologique menée sur Internet a permis l’arrestation de 61 cyber-incitateurs qui géraient des groupes WhatsApp et des comptes sur d’autres réseaux sociaux.
C’est qui démontre dire que «les frontières numériques sont désormais aussi importantes que les frontières physiques».
Maroc, un partenaire stratégique
Derrière les faits, des enjeux à la fois de politique interne et de géopolitique régionale. Nul ne peut le nier : l’émigration a tout le temps été un objet de débat électoral en Espagne.
La politique migratoire de l’actuel gouvernement est ouvertement contestée par l’opposition, de droite comme d’extrême droite, mais également certains pays de l’Union européenne. Le Maroc, en tant que pays voisin, s’invite également et régulièrement dans les débats politiques internes en Espagne. C’est une réalité à laquelle le Royaume s’est adapté depuis des années.
Une autre réalité que le Maroc n’est sans doute pas censé ignorer, qui a d’ailleurs été relevée dans une note de synthèse publiée par le think tank PCNS, est que «la crise de Sebta a démontré que la désinformation ciblée peut désormais provoquer, en moins de vingt-quatre heures, un choc humain et politique comparable à une véritable démonstration de force».
Chez les voisins du Nord, la question est posée autrement. «Que se passerait-il si 70.000 personnes entraient à Sebta et que le Maroc n’intervenait pas pour faciliter leur retour ?». Les procédures d’expulsion pourraient durer des mois, voire des années. Un scénario catastrophe que l’Espagne – le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, l’a d’ailleurs affirmé clairement – ne fait pas montre d’assez de diligence et de bonne foi pour l’éviter.
Dans ses propos, le ministre a soulevé une autre question, soumise officiellement depuis 1975 au Comité spécial de la décolonisation de l’ONU, celle de la marocanité des deux villes Sebta et Melilia.
La récente crise migratoire a eu cet aspect positif d’avoir d’abord permis à une large partie de l’opinion publique européenne et occidentale de situer les deux villes sur une carte, puis d’apprendre qu’elles ne font pas partie de l’espace Schengen, ni du territoire douanier de l’Union européenne. Sebta et Melilia ne bénéficient pas, non plus, de la protection de l’article 5 de l’OTAN, malgré une récente tentative du gouvernement espagnol en ce sens et qui a buté sur le véto américain.
Ce qui fait dire à un analyste du magazine américain «Foreign Policy» que la rétrocession par l’Espagne des deux présides n’est plus une question de «si», mais de «quand». Surtout que la montée en puissance du Maroc, aussi bien sur le plan économique (plus particulièrement les infrastructures portuaires) qu’énergétique et, par-dessus tout, industriel et militaire, ainsi que ses partenariats stratégiques avec des pays comme les États-Unis et Israël suscitent beaucoup d’inquiétudes en Espagne. Nos voisins du Nord ne s’en cachent d’ailleurs plus.
En attendant, la question migratoire reste posée, parce que, comme le souligne cet analyste, «on ne peut pas demander à des jeunes de renoncer à une traversée dangereuse sans leur proposer une alternative crédible». Le gouvernement y travaille.
L’effort déployé pour l’amélioration des conditions de vie des citoyens et, par-dessus tout, la création d’emplois et l’instauration d’un climat favorable à l’investissement et au développement des activités génératrices de revenus, sont incontestables.
Mais le Royaume, devenu au fil des années un territoire de transition et même une terre d’accueil pour l’émigration, ne peut pas faire face au phénomène à lui seul.
L’Union européenne a sans doute fini par le comprendre. Les propos, tenus le 3 août par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, en attestent. La responsable européenne a salué «la gestion efficace de l’incident par l’Espagne et le Maroc». Elle a indiqué que l’UE devrait renforcer sa coordination.
Cela «implique une coopération accrue avec les États partenaires (dont le Maroc), le renforcement des frontières extérieures de l’UE, la mise en place de systèmes d’alerte précoce, le démantèlement des réseaux de passeurs et le renvoi rapide des migrants». Au-delà de l’aspect sécuritaire, pour l’UE, le Maroc doit être considéré comme «un partenaire stratégique avec lequel l’Europe construit une politique migratoire globale, équilibrée et durable».
