Influences
Jeu vidéo : Cazafonia, monde à tracer
Nourri par le vécu de Dizzy Dros, Cazafonia devient un open-world présenté au Morocco Gaming Expo 2026. Entre hustle, débrouille et identité assumée, le jeu d’AJB Games Studio transforme une biographie en monde interactif, où une ville et une génération se racontent elles-mêmes.
On avait connu Dizzy Dros en 2011, posant sa Cazafonia sur des beats qui sentaient la rue chaude de Casablanca et les rêves qui s’arrachent à coups de flow. Treize ans plus tard, le morceau n’est plus seulement un hymne des derbs, il devient un monde ouvert.
Cazafonia-The Game, présenté en démo au Morocco Gaming Expo de Rabat fin mai 2026, se veut comme une extension naturelle d’un univers né dans les rues, porté par un développeur autodidacte et un rappeur qui refuse de ranger le micro.
Ayman Jbari, fondateur d’AJB Games Studio, n’en est pas à son premier coup d’éclat. Après des titres plus intimistes ou horrifiques, comme Uncursed, il passe à l’open-world avec une équipe resserrée et dix mois de travail acharné.
Le résultat ? Casablanca s’offre une seconde existence numérique. On y retrouve ses ruelles emblématiques, ses rooftops baignés de lumière et ce chaos routier devenu presque une signature sonore, au point d’engloutir les appels à la prière.
Pas de carte postale folklorique, mais une ville qui transpire, galère et vibre. Le jeu sortira sur PC et mobiles, une décision pragmatique pour toucher le plus large public possible dans un pays où le smartphone reste le premier écran de jeu.
Au cœur du projet, Dizzy Dros lui-même. Omar Souhaili n’est pas un simple ambassadeur. Il est le protagoniste, le narrateur, la matière vivante. «De la mic au manette», résume-t-il avec ce mélange de fierté et de gouaille qui le caractérise. Le rappeur raconte que «depuis le premier jour, tout ce que j’ai construit a commencé avec la musique. Mais dans ma tête, ça n’a jamais arrêté là.
On a tous rêvé de voir un jeu vidéo inspiré des rues marocaines. Aujourd’hui, le rêve est devenu réalité. Cazafonia n’était pas qu’une chanson, c’était un monde, une réalité, une histoire que j’ai vécue».
Clip & cash
Le gameplay repose sur une structure astucieuse qui transforme la biographie en mécanique. Cinq stages, cinq clips à tourner. Pour débloquer le suivant, il faut amasser de l’argent.
«Casa inspire la débrouille», explique Ayman Jbari. Delivery en scooter au milieu du chaos urbain, side missions ouvertes sur la map, courses-poursuites, missions plus narratives…, tout sert à financer le clip suivant.
On n’est pas dans le luxe de Los Santos. On est dans la réalité casablancaise où chaque dirham gagné à la sueur du guidon rapproche de la lumière des projecteurs.
Des personnages qui semblent sortis de la rue, des dialogues au diapason du quotidien et une culture marocaine revendiquée sans folklore. Le jeu esquisse une plongée peu commune dans le monde arabe.
Dizzy le dit sans filtre : «Cazafonia raconte une histoire vraie, une expérience qui mélange musique, rue et culture marocaine d’une façon inédite. C’est pour les «drari» qui étaient là depuis le premier jour… et pour ceux qui arrivent seulement maintenant».
Cette symbiose entre rap et jeu vidéo n’est pas anodine. Elle prolonge une tradition où la culture de rue s’empare de tous les médiums disponibles. Les outils changent, pas l’intention.
Du ghetto blaster aux consoles modernes, la même urgence demeure, celle de raconter son quotidien sans attendre qu’on lui fasse une place.
Dans un pays où Ubisoft avait tenté l’aventure avant de repartir, où l’industrie locale émerge à coups de passion et de débrouille, Cazafonia porte une charge symbolique évidente.
Ce n’est pas un «GTA marocain» au sens marketing du terme. C’est un objet culturel qui revendique ses propres récits, sa propre cadence et une énergie créative forgée dans la contestation.
La démo vue à Rabat a suscité l’excitation. Files d’attente au stand, retours enthousiastes, fierté nationale palpable. L’ensemble laisse entrevoir le potentiel, mais aussi les marges de progression d’une production indépendante, entre animations à peaufiner, univers à enrichir et IA à affiner. Ayman Jbari assume ce côté artisanal, presque punk.
Pas de triple-A aux moyens hollywoodiens, mais une authenticité brute qui manque souvent aux productions calibrées. Le polish viendra. L’âme est déjà là.
Dans le paysage plus large du gaming africain et arabe, le projet fait figure de pionnier. Cazafonia se distingue par des représentations culturelles peu courantes, une narration souveraine et une hybridation assumée entre musique populaire et expérience interactive.
Là où beaucoup rejouent les mêmes formules, le jeu préfère bifurquer. On pense aux scènes rap qui ont conquis l’Europe en imposant leur argot et leurs réalités. Demain, peut-être, des studios de Dakar, d’Abidjan ou du Caire regarderont cette Cazafonia virtuelle et se diront que c’est possible.
Reste l’essentiel, la promesse d’une ville vivante, d’un parcours imprégné de vécu et d’une bande-son appelée à faire du bruit. Entre les missions de livraison et les tournages de clips financés à la force du hustle, le joueur ne se contente pas de jouer un rôle. Il revit une épopée street qui a marqué toute une génération.
Cazafonia n’est pas qu’un jeu. C’est la suite logique d’un track qui n’a jamais vraiment fini de tourner. Du micro à la manette, le flow continue. Et cette fois, c’est nous qui tenons le volant «binne drouba» de Casa. Cazafonia dialna dialna…
Ayman Jbari, game changer
Il est de cette génération qui a grandi la manette à la main et le regard rivé sur l’écran en se posant la même question obsessionnelle: «Et si je changeais ça ?» Tekken, PES…, rien ne trouvait grâce à ses yeux. Très vite, la fascination devient vocation. «Depuis petit, j’étais gamer. Je me disais toujours : je veux modifier quelque chose dans ces jeux».
Autodidacte pur jus, il se forme sur YouTube, décortique les Game Studios, comprend que le game development n’est pas seulement
du code : «C’est de l’art, de la 3D, du son, du concept…, tout ça réuni pour sortir un produit final». Contrairement aux gros studios comme Rockstar où chaque métier est cloisonné, l’indé apprend tout, seul, dans son coin.
En 2023, il structure enfin une petite équipe, composée de Younes (concept artist et 2D artist) et de Hamza (spécialiste 3D). Aujourd’hui, ils ne sont que trois chez AJB Games Studio. «Le plus important en game dev’, c’est d’avoir une team, confie-t-il. Tu peux commencer seul, mais tu ne resteras pas seul éternellement.
L’époque du solo à la Thomas Edison est finie». Ce qui frappe chez Ayman, c’est son CV discret mais costaud. Il a participé à des productions internationales, notamment au sein d’une équipe arabe sur Resident Evil 7 de Capcom (localisation et traduction).
Et surtout, il a déjà goûté au succès avec Martha’s Dolls, son précédent titre qui a raflé le prix du meilleur jeu en Afrique du Nord et au Moyen-Orient lors d’un événement en Arabie saoudite. Le jeu a été massivement streamé et cumule plus de 100 millions de vues sur YouTube.
Avec Cazafonia, il passe à une autre dimension. Un open-world ambitieux, solidement ancré culturellement, né autant de la débrouille que de la passion. Pas de moyens hollywoodiens, juste une petite équipe soudée et une vision claire.
C’est tout un état d’esprit casablancais qui s’y condense, entre culture du hustle, authenticité revendiquée et refus de l’entre-soi. Du salon familial aux stands du Morocco Gaming Expo, Ayman Jbari n’a jamais lâché la manette.
Ni le volant.