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Culture

Sara Moullablad : Une voix à se damner, un groove à se donner

Elle chante le manque comme une présence et brouille les frontières entre jazz, saupoudré de pop et accommodé de bossa. Elle impose une voix libre, charnelle, qui s’insinue, s’attarde et ne lâche plus.

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À première écoute, on pourrait ranger Sara Moullablad dans la catégorie des voix marocaines ayant trouvé un second souffle au Caire, belles et sophistiquées. Grave erreur.

Sara Moullablad est bien plus que cela ! Née au Maroc, elle a d’abord chanté ici, longtemps, loin des radars, avant que Le Caire ne la récupère, et ne la laisse plus repartir tout à fait.

Là-bas, dans la moiteur des nuits cairotes et les studios où elle croise des figures comme Amir Eid (avec qui elle signe le sensuel “Nefsy Ahbek”), elle affine une langue musicale qui refuse les frontières.

Sa voix? Large, souple, indocile. Elle peut frôler le murmure puis basculer dans une tension presque classique sans jamais en faire trop. Une voix qui ne cherche pas à séduire, mais insiste, s’installe et reste.

Elle vient de là : Casablanca, ses refrains populaires, ses trottoirs, ses bus, ses marchés. Et de là aussi : ces clubs cairotes où flottent des échos brésiliens. Entre les deux, elle ne choisit pas. Elle absorbe. Elle transforme. Elle assemble. C’est une auteure-compositrice qui transmute la nostalgie en groove sensuel et le manque en velours charnel.

Le grand basculement ? Il couvait depuis longtemps. «Ma décision était prise depuis longtemps, mais le Covid m’a obligée à faire un détour par le salariat. Cette parenthèse n’a fait que confirmer deux évidences : mon besoin vital de vivre de ma passion et mon refus d’être sous l’emprise du monde corporate». Traduction : impossible de rentrer dans le rang.

Aujourd’hui, elle assume pleinement son identité «bent chaâb qui aime le jazz».

Et elle le revendique avec une fierté tranquille. «Le jazz est souvent perçu comme élitiste, et c’est ce que je rejette. L’art doit être accessible à tous, sans hiérarchie sociale», lâche-t-elle. Pas de posture. Juste une ligne claire.

Cette ligne, elle traverse toute sa musique. Pop, jazz, textures sophistiquées et racines marocaines s’entrelacent avec une fluidité presque organique.

«C’est assez naturel quand on accepte d’être “plurielle”. On est tous un mélange d’influences, et vouloir s’enfermer dans une seule case est ce qui finit par sonner faux. Je me vois comme une éponge : j’absorbe tout ce qui m’entoure et quand je crée, ce mix ressort spontanément. C’est juste ma réalité», dit-elle. Chez elle, rien ne sonne faux parce que rien n’est forcé.

Avant l’EP, il y a eu “Ghadar”, coup de lame sur la trahison, ou “El Donia Hoss” avec Amir Eid. Des morceaux qui refusent le vernis. Qui parlent frontalement.

Qui restent. Puis arrive “Twehechtek”. Trois titres. Pas plus. Mais un monde.

Tentation
Dévoilé fin mars 2026 à Casablanca, à l’American Arts Center, dans une forme presque intime, presque à nu.

Un retour à la terre natale après des années plus célébrées sur les bords du Nil. L’EP, composé de trois titres, dessine un arc narratif à fleur de peau : l’élan lumineux de S’haba, la nostalgie tenace de “Twehechtek”, et la maturité affirmée de Wa Law.

Le titre éponyme parle du manque comme d’une présence qui refuse de s’effacer complètement. “Twehechtek” : tu me manque, ou peut-être l’inverse. Ou pire : tu es encore là, sans l’être. Le disque tourne autour de ça.

L’absence qui colle. Les nuits où l’on ne dort pas vraiment. Les sentiments qui refusent de disparaître proprement. «On écrit plus facilement ce qu’on a traversé, mais c’est un sentiment universel.

Je voulais normaliser le temps qu’il faut pour se détacher de quelqu’un. On a souvent du mal à accepter que l’absence prenne de la place. Mon idée, c’était de dire que c’est ok, que ça prend le temps qu’il faut et qu’il faut l’accepter», explique Sara.

Musicalement, rien n’est laissé au hasard: arrangements de Ziad Hicham, accordéon de Wael El Sayed qui vient poser une lumière orientale discrète, production respirante, jamais envahissante. L’émotion circule. Elle n’est jamais surlignée.

Explorer les émotions dans leur complexité n’est pas sans risque. Et paradoxalement, ce n’est pas la tristesse qui lui a posé problème. Or, celle qui lui a le plus coûté à mettre en musique, c’est l’euphorie. «La douleur ou la nostalgie poussent naturellement à l’isolement et à la réflexion profonde.

L’euphorie, au contraire, se vit pleinement dans l’instant, sans forcément chercher à la décortiquer. Transformer cette énergie brute en musique sans perdre sa spontanéité est un vrai défi». Chez elle, même la joie garde une part de vertige.

Pourquoi ce format court plutôt qu’un album long ? L’urgence de s’affirmer en solo, loin des collaborations.

«Il y avait une urgence à exister et à partager en mon nom propre. Mes dernières sorties étaient surtout des collaborations, et j’avais besoin de prouver que j’étais là en tant qu’artiste solo. Au lieu d’attendre qu’un album entier soit prêt, j’ai préféré sortir ces trois titres maintenant. Le reste viendra en temps voulu»

Dans un paysage arabe où les voix féminines oscillent trop souvent entre glamour tape-à-l’œil et folklorisme de carte postale, Sara Moullablad trace une ligne plus fine, plus sensuelle, plus adulte. Une ligne où désir, perte et réinvention dansent sur le même tempo velouté.

Elle n’oppose pas introspection et succès. Elle ne théorise pas. Elle avance. Elle ne voit d’ailleurs aucune contradiction entre exigence et diffusion. «J’aimerais que ce genre de sonorités touche un maximum de gens».

Le mot «commercial» ne lui fait pas peur. Il ne la définit pas non plus. Sur scène, elle transforme n’importe quelle salle en salon feutré et magnétique. Pas d’effets superflus : juste sa voix large, souple, charnelle, ses musiciens complices, et cette façon de chanter comme si elle vous glissait un secret brûlant au creux de l’oreille tout en faisant onduler l’espace.

Le soir du showcase casablancais (jeudi 26 mars), quelque chose se passe. Première fois qu’elle chante ses propres compositions ici. Et ça prend. «C’était magique», s’extasie Sara. Mais surtout, ça répond. Le public suit. Comprend. Accroche.

Le souvenir reste électrique.

En ce moment, elle tourne en boucle sur la musique brésilienne, surtout le collectif Casuarina. «J’ai accroché à leur énergie collective et à leur façon de construire le son à plusieurs. Comme je prépare un live qui ira bien au-delà des trois titres de l’EP, leur sens de l’arrangement m’aide à imaginer comment donner une dimension plus large à mes morceaux sur scène», explique-t-elle.

Écoutez-la une fois. La deuxième, vous serez déjà captif. La troisième, vous vous demanderez comment vous avez pu vivre sans cette voix qui vous hante déjà, tendre et libre, charnelle et rebelle.

Ce n’est plus «est-ce que ça me touche ?», c’est «pourquoi ça me suit encore ?». Et ça, c’est plus rare. Sara Moullablad est une artiste à suivre, comme on suit une silhouette dans la nuit avec fascination et un léger frisson.