Culture
Industries culturelles et créatives: Sortir de l’ombre pour entrer dans les comptes
Les Industries culturelles et créatives (ICC) au Maroc quittent l’ombre : elles pèsent 2,4% du PIB, créent des emplois et des revenus. Musique, cinéma, artisanat, festivals…, le secteur a besoin d’investissements et de structuration pour devenir un moteur économique à part entière.
Pendant longtemps, la culture au Maroc a été regardée comme un supplément d’âme. Un bonus symbolique. Une affaire de passion, de vocation, de rayonnement. Rarement comme une économie. Aujourd’hui, ce récit ne tient plus.
Chiffres à l’appui, les Industries culturelles et créatives (ICC) pèsent désormais 2,4% du PIB, selon une étude récente de BearingPoint.
Autant que le transport-logistique ou les industries extractives. Certaines filières concentrent l’essentiel de la valeur : les arts créatifs et l’artisanat génèrent à eux seuls 43% des revenus formels, soit environ 15 MMDH, suivis du patrimoine, du tourisme culturel, de l’architecture et de la gastronomie (24%, soit 8 MMDH).
Publicité, audiovisuel et musique complètent ce paysage, confirmant le poids économique réel de filières souvent perçues comme périphériques.
Un signal fort. Et un malaise latent : si le secteur produit de la valeur, pourquoi continue-t-on à le traiter comme un survivant sous perfusion ? «Le problème de la culture aujourd’hui n’est pas le niveau des subventions, insiste Marwane Fachane, directeur général de la Fondation Hiba.
Les subventions relèvent d’une logique de survie. Le véritable enjeu, c’est l’investissement». Tout est là. Dans ce basculement de regard qui tarde encore à s’opérer.
Une économie bien réelle, loin du cliché bohème
Les ICC ne sont pas un bloc homogène. Elles forment une chaîne de valeur éclatée mais bien identifiée : patrimoine, tourisme culturel, architecture et gastronomie (0,7% du PIB), arts créatifs et artisanat (0,4%), festivals et arts du spectacle (0,4%), publicité (0,3%), musique (0,3%), audiovisuel et cinéma (0,2%).
Une économie plurielle, loin de l’image d’un secteur marginal. Le secteur a cessé d’être un ensemble d’initiatives fragmentées pour devenir un terrain de politiques publiques émergentes.
En 2023, le secteur a généré près de 43 MMDH de revenus, informel et non lucratif inclus. Une croissance de 18% en un an, portée notamment par la mode et le design, l’architecture et les arts créatifs.
Il soutient 116.000 emplois, soit près de 1% de la population active (davantage que la santé ou les services financiers). Mieux encore : chaque million de dirhams de valeur ajoutée y crée plus d’emplois que dans l’industrie manufacturière.
Et fait rare au Maroc : les femmes représentent 34% des emplois, contre 21% tous secteurs confondus. La culture produit donc de la richesse. Elle emploie. Elle innove. Elle exporte.
Certaines filières affichent des retombées significatives : plus de 1 MMDH générés par les productions étrangères en 2023 pour la filière cinéma, le marché de l’art est estimé à 600 MDH, avec un circuit informel parallèlement évalué à plus de 200 millions, le textile-mode représente près de 12% des exportations nationales et 27% de la main-d’œuvre industrielle. «Oui, la culture génère des revenus, rappelle Fachane.
On le voit à travers l’essor des festivals, le retour progressif des salles de cinéma, le développement du théâtre et des salles de spectacle. Le vrai problème, c’est qu’elle pourrait en générer beaucoup plus si elle était considérée comme un secteur d’investissement à part entière».
Car derrière ces performances, le décrochage est brutal. En 2021, les ICC ont capté moins de 0,5% du crédit bancaire national. À peine 3% des entreprises créatives ont accès à un financement bancaire. Entre 2020 et 2024, Tamwilcom a soutenu environ 1.000 entreprises culturelles, pour un volume de prêts de 1,1 MMDH, soit à peine 10% du tissu formel du secteur.
Un soutien en hausse, mais encore très concentré sur des micro et TPE, sans effet massif de transformation pour réellement accompagner un changement d’échelle.
Autrement dit, la création se fait à crédit personnel, à fonds perdu, ou à l’épuisement. Soit! Pourquoi une telle défiance ? «La responsabilité est partagée, analyse Fachane.
Du côté des banques, il y a une méconnaissance totale de ce qu’est un projet culturel viable. À ce jour, il est presque impossible de citer un prêt bancaire accordé spécifiquement à un projet culturel».
Mais le secteur n’est pas exempt de reproches. «Beaucoup d’acteurs manquent de structuration, de culture financière, et parfois acceptent mal les exigences du crédit. Un prêt ne se demande pas comme une subvention».
Or, après des années de dépendance aux financements publics et à la coopération internationale, le passage à une logique bancaire ne peut se faire sans éducation financière massive. Le tissu entrepreneurial des ICC est pourtant bien réel.
En 2023, le Maroc comptait environ 9.500 entreprises culturelles formelles, soit 3% de l’ensemble des entreprises du pays (davantage que l’agriculture ou les services financiers).
La très grande majorité d’entre elles sont des microstructures : 95% génèrent moins de 10 MDH de chiffre d’affaires annuel, et plus de la moitié moins de 3 millions. Un dynamisme certain, mais aussi une vulnérabilité structurelle.
Ni tabou ni chasse aux sorcières
Autre réalité : près de 20% des revenus du secteur proviennent de l’informel. Faut-il l’éradiquer ? Mauvaise question, tranche Fachane. «Il ne s’agit en aucun cas de l’éradiquer. Cette part informelle est une réalité de valorisation économique.
Le problème, c’est l’accès aux cadres juridiques et leur compréhension». Beaucoup d’artistes ignorent tout simplement quel statut adopter. Résultat : une activité réelle, mais invisible. Là encore, la réponse tient en un mot : accompagnement, pas sanction.
Le secteur paie aussi le prix d’un modèle à bout de souffle. «Fonctionner exclusivement au financement par projet entraîne une usure humaine considérable, explique Fachane. Il n’existe quasiment pas de financements pour les coûts de structure : équipes permanentes, gestion, pilotage».
Sans fonds structurels, les organisations culturelles survivent au rythme des appels à projets. Elles produisent, diffusent, mais ne consolident rien. «Ce modèle a permis de maintenir une offre culturelle sur tout le territoire. Mais il a atteint ses limites».
Le Maroc n’a pas seulement produit des créateurs. Ces dernières années, il a su bâtir des institutions capables de soutenir, structurer et projeter une vision long-termiste. La Fondation Hiba, qui souffle sur sa vingtième bougie aujourd’hui, en fait partie : 20 ans d’action, d’accompagnement et d’interface durable avec les institutions et les territoires.
Politique publique et vision à construire
C’est précisément ce tournant que tente d’amorcer le FOMICC (Forum marocain des industries culturelles et créatives).
Après deux éditions marquées par un diagnostic partagé (plus de 3.389 participants et 600 professionnels de la culture mobilisés), l’édition 2025 a voulu ouvrir un cycle plus stratégique: structuration des filières, financement, données, convergence territoriale et cinq parcours majeurs.
L’ambition panafricaine est désormais assumée : le Maroc, hub créatif régional, mise sur la coopération africaine, la circulation des talents et la coproduction.
La question devient alors politique. Brutalement. «Si le Maroc disposait d’une véritable politique publique dédiée aux ICC, il ne serait pas nécessaire d’organiser autant de forums ou de produire autant d’études», lâche le directeur de la Fondation Hiba.
Aujourd’hui, le paysage ressemble davantage à une juxtaposition de dispositifs éclatés qu’à une stratégie assumée. Pas de cadre fiscal spécifique. Pas de mécanismes d’incitation à l’investissement. Pas de cap commun.
«Il devient impératif, à l’horizon 2026, de mettre en place une politique publique dédiée aux ICC», plaide Fachane. Une politique capable de conjuguer vision économique, développement territorial et préservation du patrimoine. Aussi, l’écosystème culturel marocain s’est transformé.
«Il s’est diversifié, structuré, notamment sur les droits d’auteur. Le nombre d’artistes a explosé. Les lieux culturels aussi, même de manière inégale. Aujourd’hui, à Rabat, un mardi soir, on peut choisir entre plusieurs propositions culturelles.
Cela n’existait pas il y a vingt ans». Mais cette abondance n’a pas réduit la précarité. «C’est toute la contradiction du secteur : plus d’offres, mais toujours une position marginale dans l’économie nationale. Comme un parent oublié».
Pourtant, l’objectif est posé : passer de 2,4% à 5% du PIB d’ici 2030. Ambitieux ? Pas irréaliste. À condition de lever les blocages, de restaurer la confiance entre public et privé, et de reconnaître enfin que la culture n’est pas un luxe.
Le Maroc est déjà un hub créatif régional. Reste à savoir s’il acceptera d’en faire un secteur productif à part entière et non plus un simple décor.

