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Affaires

Médicaments : Tehraoui immunisé contre les lobbies

Dans l’ombre de l’agitation parlementaire autour d’un marché public se tapissent des forces obscures qui cherchent à faire pression sur le gouvernement et décrédibiliser son action pour contrer une réforme capitale.

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Abréviation chimique : KCl. Ce chlorure de potassium est sorti du silence des services de réanimation des hôpitaux – où il est un sérum vital – pour faire du bruit sous la coupole parlementaire avec une onde de choc sur l’opinion publique.

À l’origine, un de ces monologues interminables du trublion Abdellah Bouanou, concernant les importations de médicaments, se terminant par une de ses accusations qui paraissent comme lancées en l’air. Pourtant, celle-ci illustre une convergence entre desseins de l’opposition et intérêts de certains opérateurs privés. Une de ces manifestations de ces puissants, influents et discrets lobbies qui gangrènent le secteur de la Santé…

Fausses accusations
Selon les propos du chef du groupe parlementaire du PJD, «une société qui produit le chlorure de potassium s’est vu refuser l’autorisation de mise sur le marché pour favoriser l’importation de ce médicament par une autre entreprise, appartenant à la famille d’un ministre». Mais ce qui se voulait être une arme chimique, larguée pour atteindre la crédibilité du gouvernement, s’avère un pitoyable pétard mouillé : des affabulations basées sur des approximations et des chiffres sortis de leur contexte.

Pour étayer son argumentaire, Bouanou fait agiter des documents démontrant une hausse des contrats, entre 2024 et 2025, passés avec la société Pharmaprom appartenant à la famille du ministre Mohamed Saâd Berrada.

Peu suffisant cependant pour duper les connaisseurs des marchés publics qui apportent une nuance de taille : «Un marché lancé en 2023 peut parfois être adjugé en 2025 : un décalage souvent dû à la bureaucratie dans l’Administration, mais aussi parfois suite à un retard des industriels», nous explique un habitué des appels d’offres lancés par le département de la Santé.

Bouanou, qui a peut-être fait l’effort de compiler et d’agréger les PV d’annonce du portail des marchés publics, n’aurait donc pas tenu compte de ces décalages qui peuvent survenir entre l’octroi d’un appel d’offres et sa réalisation effective.

Plutôt que de peaufiner son analyse, le député de l’opposition a préféré semer le doute et la suspicion en évoquant sa thématique préférée: «le conflit d’intérêts» au sujet du contrat décroché par la société que Saâd Berrada avait rachetée avec son frère, bien avant sa nomination au gouvernement et dont il n’est plus administrateur (voir encadré).

«Certes, Pharmaprom avait bénéficié d’une autorisation temporaire d’utilisation (ATU) pour le KCl, mais le ministère n’a même pas eu besoin de recourir à ses services, dans la mesure où une autre société marocaine (Sothema) qui le produit localement et qui avait une autorisation de mise sur le marché (AMM) a pu satisfaire la totalité des commandes», précise un connaisseur du dossier.

Précédent de transparence
Cet éclaircissement, le ministère de la Santé s’est d’ailleurs empressé de le communiquer de manière à couper l’herbe sous les pieds des polémistes. Amine Tehraoui est même allé jusqu’à recourir à un dispositif de communication parlementaire rarement utilisé par les membres du gouvernement : alors que généralement ce sont les élus qui demandent la présence d’un ministre au Parlement, cette fois-ci c’est le gouvernement qui a convoqué la Commission des affaires sociales de la Chambre des représentants.

Une réunion durant laquelle Tehraoui, sereinement, a fourni toutes les explications nécessaires avant de rappeler ce fait indéniable : «Les marchés publics sont attribués à des personnes morales, selon les exigences de la loi, et ouverts à toutes les sociétés», a-t-il affirmé devant les députés, balayant d’un revers de la main les fausses accusations de l’opposition.

C’est qu’au fond, le ministre est sans doute conscient que cette nouvelle attaque recèle une manœuvre de pression sur le gouvernement. L’intervention des députés PJD, autour de la polémique KCl, est articulée de sorte à servir non seulement l’argumentaire de l’opposition, mais aussi de plaidoyer pour une autre société pharmaceutique.

La société lésée, selon Bouanou, n’est autre que Promopharm qui détenait depuis de longues années le quasi-monopole de production et de commercialisation du KCl au Royaume. Les affaires marchaient tellement bien, au point que la filiale du groupe international Hikma Pharmaceuticals a décidé d’investir pour agrandir sa chaîne de production qui a été arrêtée provisoirement.

Après de fréquents échanges de documents techniques entre l’entreprise et les autorités réglementaires en 2023 et 2024, la nouvelle ligne de production devait être prête à tourner au premier semestre de l’année 2025.

«Les résultats préliminaires d’une inspection menée en février 2025 ont révélé que certains équipements essentiels n’étaient pas encore opérationnels : centre de pesage, zone d’échantillonnage, équipement de stérilisation…», comme l’a expliqué le directeur de l’Agence marocaine des médicaments et des produits de la santé (AMMPS) dans sa présentation devant la Commission des affaires sociales.

Et d’ajouter : «Après plusieurs visites, la nouvelle unité a été autorisée à fonctionner le 28 mai 2025. L’entreprise a confirmé que la production était en phase finale, dans l’attente du dépôt du dossier d’autorisation de mise sur le marché, mis à jour auprès de l’agence».

Relations troubles
Les managers de Promopharm auraient-ils regretté ce retard qui leur a coûté un marché assez lucratif, au point qu’ils auraient été tentés de faire des vagues en impliquant des politiques ? L’hypothèse n’est pas exclue selon un connaisseur des relations publiques du secteur pharmaceutique qui relève que «les accointances entre les groupes pharmaceutiques et le milieu politique sont un secret de polichinelle».

Et d’ajouter : «Plusieurs acteurs et opérateurs du monde médical gravitent autour de la galaxie politique. On a déjà vu des patrons de cliniques privées ou des présidents de syndicats de pharmaciens s’afficher avec des leaders de partis de l’opposition».

Pour lui, ce n’est pas un hasard si les interventions de l’opposition sont particulièrement ciblées dans le domaine de la santé, puisque leurs porte-voix sont soigneusement briefés… Les relations troubles entre certains politiques et des acteurs puissants du secteur de la santé ont d’ailleurs souvent intrigué l’opinion publique.

Souvent, des vérités tronquées ou non vérifiables sont transmises à des élus bien identifiés, dans l’unique objectif de semer la confusion et de faire pression sur le gouvernement. Cela est valable partout dans le monde et bien entendu le phénomène n’épargne pas le Maroc.

D’autant plus que le Royaume est en train de mener une véritable révolution dans le domaine de la santé, impliquant bien évidemment une révision de la politique des prix des médicaments. Un décret réglementant la grille tarifaire suit actuellement son circuit législatif, attisant au passage les appétences de forces agissant dans l’ombre à différents niveaux.

Un autre exemple peut être d’ailleurs relevé à travers la levée de boucliers des pharmaciens autour de ces décrets plus contraignants en matière de baisse des prix. La contestation est souvent portée par un pharmacien élu sous la bannière du Parti du progrès et du socialisme : Mohamed Lahbabi, car c’est de lui qu’il s’agit, fédère à travers la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM), la dernière centaine d’officines qui s’oppose encore à ce projet de décret soumis actuellement au Conseil de la Concurrence.

Réseaux & moyens
De différents bords, les lobbies de la santé ont des techniques bien rodées pour arriver à leurs fins. Leurs réseaux de conseillers et délégués multiplient les rencontres et journées scientifiques pour étoffer, consolider et activer leur portefeuille de contacts auprès du corps des métiers de la santé de différentes catégories.

Et même dans l’Administration au sein de laquelle on retrouve souvent d’anciens praticiens – jusqu’à la tête de la hiérarchie – ils ne manquent pas d’entrées. L’arrivée d’un responsable politique en dehors du secteur aurait néanmoins perturbé leur mode opératoire. L’Ovni Amine Tehraoui ne rentre pas dans un canevas préétabli, leur donnant un casse-tête pour cerner le personnage.

«Ils n’ont pas cessé de toquer à sa porte et ont usé des moyens phénoménaux à leur disposition pour se renseigner à son sujet et détecter ses failles. Sauf qu’ils n’ont rien trouvé de croustillant et le personnage n’était pas non plus intéressé de jouer leur jeu ni de laisser passer des marchés surdimensionnés», explique notre connaisseur des relations publiques.

Il est vrai que les premiers mois de la prise de fonction d’Amine Tehraoui avaient été ponctués par une injuste remise en cause de sa politique de gestion des marchés publics. Notamment la dénonciation du marché de digitalisation du dossier médical, adjugé initialement à 180 MDH avant d’être réattribué pour 15 MDH seulement.

Tehraoui l’a d’ailleurs rappelé devant les membres de la Commission parlementaire : «À l’époque déjà, j’ai eu droit à un procès d’intention comme quoi il était question de l’attribuer à une société particulière», rappelle celui qui semble s’être habitué à ce genre d’attaque. Son sens du devoir et le respect de sa fonction et responsabilité publiques constituent pour lui une carapace.

Sans doute ce qui lui a permis de trouver le courage d’annuler des marchés publics pour des centaines de millions de dirhams. Des transactions qui sentaient, à plein nez, les petits arrangements au-dessous des tables. De quoi enrager un lobby qui ne s’avouera jamais vaincu…

 


Le ministre de l’Éducation n’est plus administrateur d’aucune société
Mohamed Saâd Berrada, ministre de l’Éducation nationale, du préscolaire et des Sports, n’est pas resté indifférent face aux accusations portées contre lui. Dans un communiqué rendu public, il a tenu à rappeler qu’il avait présenté sa démission de toutes les sociétés où il était administrateur, au lendemain de sa nomination au gouvernement.

«Ces démissions ont été officiellement enregistrées le 24 octobre 2024 auprès des autorités compétentes de Casablanca. J’ai également notifié ma démission, sans préavis, aux conseils d’administration en les invitant à entreprendre les démarches nécessaires auprès des autorités compétentes». La démission concerne même BIP Partrners, une société de participation et non commerciale dans laquelle il aurait pu rester administrateur comme le permet la loi.

Quant au fait que son nom figure toujours sur le registre de commerce de ses entités, Saâd Berrada rappelle que «l’inscription au Registre du commerce est un acte déclaratif et non un acte constitutif établissant les conséquences juridiques de la démission des organes de direction de la société». La messe est dite !


 

Réserve stratégique pour le KCl
Le chlorure de potassium (KCl) est considéré comme un composant vital et essentiel des services de soins intensifs, de chirurgie et d’anesthésie.

Il est indispensable en raison de son rôle dans la stabilisation des fonctions vitales des patients. Il est de ce fait considéré comme un médicament essentiel pour lequel il est obligatoire de maintenir un stock de réserve stratégique selon les exigences réglementaires.

Le marché national a récemment connu une grave pénurie suite à l’arrêt temporaire de la production de cette substance par Promopharm, en raison de travaux d’agrandissement et de modernisation de son unité de production.

Face à cette situation, l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS) est intervenue pour accompagner l’entreprise afin d’accélérer la reprise de sa production nationale après la réalisation des procédures de conformité et de qualification.

L’AMMPS a également accompagné l’entreprise Sothema pour la production de la même substance, afin de renforcer l’approvisionnement local et de garantir la souveraineté pharmaceutique.

Dans l’attente du retour à la pleine capacité de production nationale, plusieurs entreprises ont été autorisées, à titre exceptionnel et sous réserve de conditions strictes de qualité et de conformité, à importer temporairement cette substance vitale de l’étranger. Cette autorisation est ouverte à toutes les entreprises répondant aux critères juridiques et techniques requis. Mais la priorité reste à la production locale…