Chronique
Intégrité territoriale et démocratie : Le pas de deux de la Marche Verte
À partir de la Marche Verte, l’intégrité territoriale a rejoint l’islam et la monarchie pour former le triptyque des fondamentaux inaliénables et sacrés du Royaume.
Aux chefs d’État qu’il a reçus ou auxquels il a rendu visite chez eux, Mohammed VI a toujours répété que la marocanité du Sahara était une affaire existentielle pour le Royaume. Pour la Monarchie, par voie de conséquence.
La considérer autrement reviendrait à faillir au pacte de la Bey’a. D’ailleurs, le «Serment de la Massira» en a pérennisé l’essentialité. De ce fait, la pérennité de la monarchie est devenue consubstantielle à celle de la marocanité des provinces sahariennes.
Dans la vie des peuples, on peut croiser des situations complexes que seule une solution à effets multiples peut dénouer. La Marche Verte en est l’exemple historique parlant.
En effet, ce coup de génie hassanien a non seulement ouvert la voie à la décolonisation d’un territoire marocain indûment occupé par l’Espagne, mais également permis le dénouement d’une foultitude de blocages institutionnels et politiques.
Pour en comprendre la portée et la densité, il y a lieu de revenir aux circonstances politiques qui ont précédé et accompagné la glorieuse Marche Verte.
On peut affirmer qu’avant cette épopée nationale, le pouvoir de Hassan II chancelait entre refus et acceptation face à une gauche irréductible et foncièrement antimonarchique. On peut même dire que le règne hassanien n’a jamais connu quelque sérénité que ce soit avant la Marche Verte, comme on le verra plus loin.
À son accession au Trône en 1961, le défunt monarque hérita d’un paysage politique électrifié où l’Istiqlal et l’UNFP jouissaient d’une popularité telle que leurs meetings réunissaient beaucoup plus de monde que les bains de foule du nouveau roi.
La guerre réciproque était déclarée entre Hassan II et une gauche radicale boostée par l’air du temps qui en était au tiers-mondisme, au panarabisme nassérien et au baasisme. Les émeutes sévèrement réprimées en mars 1965 précipiteront le pays dans l’état d’exception proclamé le 7 juin de la même année.
La tension restera de mise malgré la révision constitutionnelle de juillet 1970 et les législatives qui s’ensuivirent le 21 août de la même année.
Moins d’un an après, le Maroc connaîtra ce que le défunt roi appela un «séisme de l’Histoire», la sanglante tentative de putsch fomentée par les cadets d’Ahermoumou au palais royal de Skhirat.
En ce 10 juillet 1971, Hassan II fêtait son 42e anniversaire après avoir fêté les dix ans de son accession au Trône. Le choc fut difficilement supportable par le Monarque qui décida néanmoins de faire un pas vers ses opposants en proposant une nouvelle Constitution.
Le 1er mars 1972, la nouvelle Constitution sera adoptée à une large majorité et promulguée le 15 mars. Mais le destin s’acharnait contre le roi, puisqu’en août de la même année, son avion sera attaqué par les avions F5 dûment armés sur ordre du général Oufkir.
«Jamais deux sans trois». En mars 1973, la branche armée secrète de l’UNFP (Tanzim) fomenta les assauts de Moulay Bouazza. Extrêmement fragilisé, Hassan II voit ses appels à la collaboration superbement ignorés par l’opposition dorénavant fédérée au sein de la Koutla.
Ni la marocanisation lancée cette année-là, ni l’appel à élaborer des «banques de projets» à la suite de la hausse exponentielle des revenus des phosphates, ni même l’envoi d’un contingent marocain au Moyen-Orient pour combattre Israël n’ont permis la réconciliation et pas même la décrispation des rapports entre le Palais et l’opposition.
L’année 1974 sera décisive quant à l’engagement total du Maroc dans le combat pour le retour du Sahara à la mère patrie. Feu Hassan II était connu notamment pour son intelligence intuitive.
Il pouvait anticiper les évènements avec maestria. Il chargea Ahmed Dlimi d’opérations spécifiques au plus profond de l’espace saharien encore occupé par l’Espagne. À partir de 1974, Dlimi et ses hommes tenteront des incursions éclair dans le Sahara.
Le 31 octobre 1974, les premières troupes marocaines passèrent la frontière et se dirigèrent vers Jdiriya, Haousa et Farsia, trois des avant-postes évacués par l’armée espagnole. HassanII entama, parallèlement aux opérations furtives au cœur du Sahara, une vaste action diplomatique envers les puissances occidentales grâce aux amitiés diverses et variées qu’il comptait en leur sein.
Le défunt Souverain s’était assuré de l’appui de Giscard D’Estaing, de Gerald Ford, de l’ensemble des monarques du Golfe… bien avant de lancer sa Marche Verte. Afin de mobiliser le front intérieur, Hassan II déclara que les élections seront dorénavant authentiques et sincères.
L’année 1975 s’annonçait donc fructueuse pour la réconciliation entre le Palais et l’opposition. Au point qu’Abderrahim Bouabid put déclarer le 10 janvier 1975 devant le congrès extraordinaire de l’USFP : «Nous pensons que la mise en place d’institutions démocratiques, sans manipulation ou dénaturation de la volonté populaire, est à même de créer des conditions objectives et subjectives, dans une dynamique nouvelle et constructive».
Dès que l’avis de la Cour de justice de La Haye eut été prononcé et que Hassan II s’en prévalût pour annoncer la Marche Verte, l’ensemble de l’arc politique marocain se rangea aussitôt derrière le Souverain.
À partir de la Marche Verte, l’intégrité territoriale a rejoint l’islam et la monarchie pour former le triptyque des fondamentaux inaliénables et sacrés du Royaume. Durant cinquante ans, majorités et oppositions ont rivalisé en marques d’attachement aux provinces sahariennes, tant l’opinion publique marocaine en est profondément férue.
Le combat de Mohammed V pour l’indépendance avait offert à la dynastie alaouite une fraîcheur après un siècle de dégénérescence. La Marche Verte lui a offert une nouvelle jeunesse, y compris au chapitre de l’engagement démocratique.