Secteurs
Sidérurgie : Une reprise en fer se profile
Le secteur reprend du poil de la bête dans le sillage d’une reprise de la demande. Les capacités de production sont en hausse, tandis que la Zlecaf offre de nouvelles opportunités. Mais des défis de compétitivité persistent. On fait le point.
Le ciel s’éclaircit pour le secteur sidérurgique national. Après avoir traversé une période difficile, marquée au niveau mondial par une forte volatilité des prix des matières premières et de l’énergie, et au niveau local par une baisse de la demande, ainsi qu’une concurrence acharnée, parfois déloyale, qui exerce une pression à la baisse sur les prix, les professionnels du secteur se projettent désormais avec optimisme dans la deuxième moitié de la décennie 2030.
Au niveau international d’abord, on observe une certaine stabilité des minerais de fer. Une bonne nouvelle pour les sidérurgistes nationaux, dont l’activité est fortement sensible à la fluctuation des prix. «Le prix du minerai de fer est relativement stable. Traditionnellement, ce minerai se situe autour de 70 dollars la tonne.
Cependant, ces derniers temps, les prix ont dépassé cette valeur, oscillant actuellement autour de 100 dollars la tonne», indique Ismail Akalay, directeur général du Groupe Sonasid et président de l’Association des sidérurgistes marocains (ASM).
Une demande qui reprend
Sur le marché national, la demande, amorphe ces dernières années, montre enfin des signes de redressement. Bien que l’activité immobilière, grande consommatrice d’acier, reste pour le moment peu encline à dynamiser la demande (en attendant que le programme gouvernemental d’aide au logement atteigne son rythme de croisière), les grands chantiers d’infrastructures initiés par le gouvernement agissent comme des catalyseurs du marché de la construction et, par conséquent, de la consommation d’acier. Et les producteurs au Maroc ne devraient avoir aucun mal à répondre à cette reprise, tant l’offre est abondante.
«La capacité installée des aciéries au Maroc est de 4 millions de tonnes d’acier. Au niveau des laminoirs, nous sommes à 3 millions de tonnes pour les capacités de production du rond à béton et du fil machine», explique Akalay, qui assure que ces capacités peuvent totalement satisfaire les besoins du pays.
«En tenant compte des grands projets annoncés par le gouvernement, nous jouerons un rôle clé dans les chantiers liés aux infrastructures ferroviaires, aéroportuaires, hôtelières, hydrauliques, etc. Nous pourrions ainsi augmenter notre production de 20 à 25%», indique notre interlocuteur, qui fait remarquer que plusieurs investissements importants ont été réalisés ces dernières années pour augmenter les capacités de production.
Les derniers en date sont ceux de Riva Industries, qui a inauguré un complexe sidérurgique à Jorf, et Sonasid qui a investi plus de 800 millions de dirhams, comprenant un programme d’extension de ses capacités.
La hausse des capacités de production donne aussi de l’appétit pour l’export, notamment vers l’Afrique, où la zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) offre des opportunités nouvelles pour les sidérurgistes marocains. «Le marché africain offre de grandes perspectives de développement», confirme Akalay.
«Ce marché englobe une consommation annuelle de 8 millions de tonnes de rond à béton. Actuellement, nos produits font l’objet d’une taxation de 22% dans les pays africains. Dès lors que cette charge fiscale sera levée, nous pourrons considérablement renforcer notre compétitivité par rapport à nos concurrents internationaux. La mise en place de la Zlecaf représente, de ce fait, une réelle opportunité de croissance de notre secteur».
Défi de la compétitivité
Les questions en lien avec le renforcement de la compétitivité restent au cœur des priorités stratégiques des sidérurgistes au Maroc. Celle-ci est impactée par plusieurs facteurs. Le premier est lié au fait qu’une partie importante de la ferraille nécessaire pour la production est importée.
«Le marché sidérurgique marocain est dépendant des variations des prix de la ferraille sur le marché international, tandis que d’autres acteurs à l’échelle mondiale disposent soit de minerai du fer, soit d’un approvisionnement local en ferraille suffisamment stable. Cela nous rend sensibles aux fluctuations de ces prix», indique le directeur général de Sonasid, leader du marché sidérurgique marocain.
Le deuxième facteur qui impacte la compétitivité est la fiscalité. Le rond à béton marocain est en effet taxé à hauteur de 100 dirhams la tonne, pour alimenter le Fonds spécial pour l’habitat. Pour Akalay, «cette taxe nous désavantage considérablement à l’exportation.
Contrairement à une idée reçue, la marge opérationnelle du rond à béton est extrêmement réduite, oscillant autour de 2 à 3%. Nos écarts de compétitivité avec nos concurrents internationaux se situent entre 5 et 10 euros par tonne, représentant ainsi un impact significatif. Dans ce contexte, nous avons déposé une requête auprès de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) afin que cette taxe ne soit pas appliquée sur les produits destinés à l’exportation».
Un troisième facteur est le coût de l’énergie. Ce dernier reste important. Pour l’électricité, le coût du kWh reste élevé par rapport à des pays comme ceux du Moyen-Orient. En ce qui concerne le fuel, les prix varient très fortement d’une semaine à l’autre.
Raison pour laquelle les sidérurgistes misent beaucoup sur le gaz naturel et même sur l’hydrogène vert. «Le gaz naturel représentera une opportunité stratégique pour nous, notamment pour notre site industriel de Nador, à proximité du gisement de Tendrara.
Toutefois, cela nécessitera un investissement substantiel afin de mettre en place un laminoir hybride utilisant à la fois du fuel et du gaz. Par ailleurs, si une offre d’hydrogène venait à émerger à l’avenir, il serait possible de remplacer, partiellement ou totalement, le gaz par cet hydrogène».
La locomotive Sonasid
Entre défis et opportunités, les sidérurgistes sont résolument amenés à repenser leur stratégie. Et Sonasid, en tant que leader et locomotive du secteur, montre la voie. Son directeur général résume: «Notre principale interrogation était la suivante : convenait-il de demeurer sur une stratégie axée sur les commodités, sensible aux variations des prix à l’international, ou bien d’adopter une stratégie de diversification et de production d’aciers à haute valeur ajoutée».
Un changement de paradigme qui passe par des investissements importants dans la R&D, l’innovation et le lancement de nouveaux produits à forte valeur ajoutée qui non seulement améliorent les marges, mais aussi offrent de nouveaux débouchés. «Le 1er laboratoire R&D du secteur sidérurgique au Maroc a vu le jour au sein du site de Sonasid de Jorf Lasfar en 2023, un centre qui accompagne le développement de nouveaux produits et l’optimisation de nos processus de fabrication.
Notre portefeuille produits a ainsi été renforcé, avec des aciers à haute valeur ajoutée, tels que la fibre en acier, qui contribuent à faire rayonner le Made in Morocco dans des projets de construction importants en Europe, en Amérique du Nord, en Afrique et au Moyen-Orient. Nous avons aussi réalisé en 2023 nos premières ventes au segment automobile, ce qui ouvre des perspectives de développement prometteuses pour Sonasid».
Sur le plan énergétique, les usines de Sonasid sont alimentées à 90% par des énergies vertes. Les produits à haute valeur ajoutée développés à Nador, tels que la fibre en acier, bénéficient d’une énergie verte à 100% grâce au parc photovoltaïque de Nador de 4 MW, qui passera à 6 MW.
Cette capacité énergétique nous permet de produire des aciers verts», se félicite Akalay. Par ailleurs, en décembre 2024, Sonasid a lancé la production du fil précontraint, un produit à forte valeur ajoutée, qui était jusqu’alors totalement importé. «Le fil pour béton précontraint joue un rôle clé dans l’optimisation des projets de construction modernes, contribuant à des infrastructures plus sûres et durables.
Nous répondrons en priorité aux besoins du marché marocain et n’excluons pas la possibilité d’exporter», explique-t-il. Au final, résume-t-il, «notre objectif est d’installer chaque année une nouvelle unité industrielle. En 2025, nous commencerons la production de cuivre et d’aluminium par recyclage. Ces nouveaux produits viendront enrichir le portefeuille produits de Sonasid».
En 2026, l’extension de l’aciérie est prévue. «Nous avons lancé, en 2023, un programme visant à moderniser notre aciérie et à augmenter ses capacités de production. Actuellement, notre aciérie produit 700.000 tonnes par an, et notre objectif est d’atteindre 1 million de tonnes à l’horizon 2026.
Un budget de 250 millions de dirhams a été alloué à ce projet. À terme, nous prévoyons également une amélioration significative de la performance environnementale des sites», détaille notre interlocuteur. Depuis 2021, ce sont plus 800 millions de dirhams d’investissement qui ont été consentis par le sidérurgiste.
«L’essentiel est de faire évoluer cette chaîne de valeur», affirme-t-il, avant de conclure en évoquant l’un des slogans emblématiques de l’entreprise : «Nous construisons le Maroc depuis 50 ans et nous continuerons à le faire».
Taxe carbone UE : Sonasid est prêt
La sidérurgie fait partie des secteurs concernés par la mise en place de la taxe carbone aux frontières de l’Union européenne, comme toutes les industries qui émettent du CO2. À en croire Akalay, Sonasid a fait le nécessaire pour ne pas être pénalisé. «Nous sommes prêts et avons obtenu, l’année dernière, la certification EPD pour nos aciers longs.
En Europe, l’acier est qualifié de «vert» lorsqu’il émet moins de 500kg de CO2 par tonne. Lors de notre certification, nous étions à 460 kg, et à ce jour, nous approchons des 400 kg».
Ainsi, poursuit-il, «nous pourrons commercialiser nos produits sur le marché européen sans avoir à payer cette taxe.
À ce jour, nous sommes les seuls au Maroc à détenir cette certification pour l’acier long». Pour l’acier plat, il faut noter que Maghreb Steel produit aussi de l’acier vert.
Concurrence
L’environnement concurrentiel est toujours aussi rude dans le secteur de la sidérurgie. Pour la Chine, qui connaît un recul du secteur immobilier, la demande a diminué par rapport à l’offre, ce qui a poussé la Chine à exporter massivement. «Les exportations ont dépassé le seuil des 100 millions de tonnes entre 2023 et 2024».
Dans la région MENA, des pays comme l’Égypte, la Turquie et un certain nombre de pays du Golfe sont des exportateurs importants. Certains producteurs ont développé leurs exportations vers le Maroc à partir de 2023 avec des pratiques de dumping dans certains cas.
«Au Maroc, toutes les billettes sont produites par des aciéries électriques émettant moins de CO2. En revanche, les produits fabriqués à partir de hauts fourneaux génèrent d’importantes émissions de CO2. Les hauts fourneaux émettent environ 2 tonnes de CO2 par tonne d’acier, tandis qu’une aciérie électrique classique émet 800 kg par tonne.
Chez Sonasid, nous sommes à moins de 400 kg par tonne et restons engagés à réduire davantage notre empreinte carbone». Ces exigences environnementales deviendront de plus en plus des critères d’évaluation de la performance
des opérateurs sidérurgiques.
