Pouvoirs
Mohamed Bachir Rachdi: «Passer à une nouvelle ère dans la lutte contre la corruption»
Le président de l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption (INPPLC) dresse le bilan de l’institution dont il préside aux destinées depuis près de six ans.
La perception de la corruption reste assez forte au Royaume. Rétablir la confiance entre le citoyen ou l’entrepreneur et l’Administration nécessite une approche holistique que l’INPPLC tente de déployer tant bien que mal. Explications avec l’ancien secrétaire général de Transparency Maroc, nommé depuis décembre 2018 à la tête d’un organisme qui a encore du mal à trouver sa place et à montrer son efficacité.
Quel bilan peut-on dresser de l’INPPLC près de six ans après votre nomination ?
L’Instance a travaillé de manière soutenue pour construire les fondements les plus solides afin de passer à une nouvelle ère dans la lutte contre la corruption. Deux mois après ma nomination, nous avons produit une évaluation de la stratégie nationale anticorruption qui a été lancée en 2015. L’objectif ayant été d’identifier les réalisations qu’on devait consolider. Mais surtout de sonder les limites qui empêchent le Maroc de réaliser les objectifs escomptés. D’ailleurs, cette évaluation, accompagnée de recommandations claires et précises, a été présentée au Comité national anticorruption, présidé par le chef du gouvernement et qui intègre plusieurs départements ministériels ainsi que des institutions constitutionnelles impliquées dans le domaine. Le corpus a été approuvé et on est entrés dans une vraie dynamique avec, pour la première fois, la mobilisation de hauts responsables. Une dynamique, aussi, qui a été marquée par la tenue, sur six mois, d’une série de réunions pour coordonner les dix programmes constitutifs de la stratégie nationale anticorruption. Malheureusement, pour cause du Covid et d’autres facteurs, cette dynamique ne s’est pas poursuivie en 2019 et on est revenus à une approche sectorielle, alors que celle-ci a été identifiée comme étant un frein. Dans un domaine aussi complexe que la lutte anticorruption, le travail en silo ne peut en aucun cas donner des résultats.
Quelle est alors l’approche la plus appropriée ?
Seule une approche coordonnée, cohérente et holistique est capable de déboucher sur du tangible. Cette même année 2019 avait connu l’ouverture d’une dizaine de chantiers tendant à couvrir tous les aspects qui nécessitaient l’approfondissement des connaissances, mais aussi la structuration de l’action, particulièrement celle de l’Observatoire anticorruption. Ainsi, nous avons procédé à une lecture objective des engagements du Maroc, en rapport avec la ratification des conventions internationales et régionales en la matière.
De même que nous avons travaillé sur les limites législatives qui, malgré la dynamique que l’arsenal connaît, constituaient un frein pour la couverture réelle des faits de corruption. Nous nous sommes aussi intéressés à la promotion des valeurs de probité en définissant les populations cibles et les moyens d’interagir avec elles.
Surtout que l’un des défis majeurs auxquels nous faisons face consiste à trouver un cadre favorable à reconstruire la confiance dans les politiques publiques menées dans ce domaine.
Durant cette même année, nous avons couvert une quarantaine de chantiers ayant fait l’objet de rapports et d’études extrêmement détaillés et précis.
Comment sont-elles choisies les thématiques de vos rapports et autres études ? Ne sont-elles pas parfois orientées ?
Le choix des thématiques découle des analyses faites de la situation, de la façon dont on pourrait décliner les orientations stratégiques de l’Instance et les chantiers de son plan d’action. Il ne s’agit nullement de choix aléatoires, encore moins de thèmes inspirés des événements. Ainsi, nous avons couvert diverses thématiques se rapportant, entre autres, à la déclaration du patrimoine, l’enrichissement illicite, la société civile, l’engagement citoyen, la simplification des procédures administrative, la moralisation de la vie électorale et publique, la gouvernance du secteur privé, etc. Pour chaque domaine, nous avons procédé à des analyses approfondies tout en émettant des recommandations détaillées. Notre méthodologie de travail repose sur une analyse objective de la situation, en partant des appréciations des citoyens et des acteurs concernés, et ce, quelle que soit la thématique abordée.
Des études, des recommandations…, mais aboutissent-elles à du concret ?
Nous n’avons pas uniquement mené des études et décliné des recommandations, nous avons également agi. Depuis fin 2019 par exemple, nous avons lancé une action pilote qui est aujourd’hui mature et qui a donné des résultats probants avec le secteur financier. En effet, dans le cadre d’un partenariat avec Bank Al-Maghrib, l’AMMC et l’ACAPS, nous avons mené des actions de sensibilisation des hauts responsables des établissements sous tutelle de ces trois régulateurs, avec des formations qui ont bénéficié à quelque 1.700 personnes. Nous avons établi des cartographies des risques extrêmement détaillées pour le secteur bancaire et qui sont aujourd’hui en phase finale, de même que nous avons établi des guides de mise en place de systèmes anticorruption dans les établissements sous tutelle. Plus encore, nous avons été avec BAM jusqu’à la mise en place d’une directive anticorruption avec obligation de certification pour les plus importants établissements.
Des années de lutte contre ce fléau et on a l’impression que le Maroc ne fait que du surplace…
Oui, ça n’avance pas. Année après année, l’Instance présente la situation de la corruption dans le pays de manière factuelle et objective. Le fait est que cette situation ne s’améliore pas du tout et c’est un constat partagé par toutes les parties prenantes. Mais elle peut être dépassée, encore faut-il y aller rapidement et s’engager résolument dans la mise en œuvre des orientations stratégiques qui figurent dans tous les rapports annuels que nous avons produits au fil des années. Et le facteur temps joue un rôle prépondérant, puisque le fléau va en se complexifiant.
Vous avez annoncé la publication imminente d’une étude sur les orientations stratégiques de l’État en matière de lutte contre la corruption. Peut-on en connaître les premiers contours ?
Les orientations stratégiques de la politique de l’État, figurant dans la loi régissant l’Instance, nécessitent un cadre institutionnel pour coordonner l’action. Ce cadre a été justement élaboré et a fait l’objet d’échanges qui ont abouti à un accord de principe avec les services du chef du gouvernement. En définitive, tous les ingrédients sont réunis pour pouvoir aller vers une nouvelle ère de prévention et de lutte contre la corruption qui devrait être caractérisée par une baisse significative, perceptible par toutes les parties prenantes, à commencer par les citoyens et les acteurs économiques. En fait, c’est une stratégie nouvelle génération qui est soumise au gouvernement. Nous proposons à ce qu’on puisse créer les conditions du passage et de la mise en œuvre de ce qui a été construit comme fondement solide durant ces années. Nous proposons que cela se transforme de manière concrète pour l’ensemble des parties prenantes.
