Affaires
Conflit Chine-Occident : Le Maroc «bénéficiaire collatéral»
Le Royaume, pays stratégiquement situé au carrefour de l’Europe et de l’Afrique, se retrouve propulsé au cœur d’une nouvelle guerre froide économique sino-occidentale. Le Maroc navigue dans ce paysage géopolitique mouvant et tire profit de la situation.
Alors que la rivalité sino-occidentale s’intensifie sur l’échiquier mondial, le Maroc joue une carte gagnante en attirant les investissements des deux puissances. Loin de se ranger d’un seul côté, le Royaume mise sur sa position géographique stratégique et ses politiques économiques avisées pour engranger des retombées positives sans tomber dans des embûches.
L’enjeu est complexe. L’essor économique fulgurant de la Chine, propulsé par des investissements massifs et l’initiative La Ceinture et la Route (BRI), est en train de remodeler le paysage économique mondial. Cependant, les pays occidentaux appréhendent leur dépendance vis-à-vis de la production chinoise et refusent de céder le terrain, ce qui les a menés à mettre en place des mesures spécifiques pour renforcer la résilience de leurs chaînes d’approvisionnement. Le paradoxe, qui est aussi un souci pour les décideurs, réside dans le fait que pour de nombreuses entreprises occidentales, la Chine représente un partenaire commercial incontournable pour leur expansion internationale. De ce fait, il est assurément délicat de concilier les positions politiques des gouvernements occidentaux et les ambitions économiques de leur secteur privé.
Un modèle pertinent qui matérialise cette résistance face à la Chine était la décision du Parlement européen, du 19 mars 2019, établissant un cadre pour le filtrage des investissements directs étrangers dans l’UE. Les États membres de l’Union se sont octroyé alors le pouvoir d’examiner et, le cas échéant, d’obstruer les accords d’investissements directs étrangers (IDE) jugés menaçants pour la sécurité nationale. Cette mesure pourrait freiner, voire stopper net les OPA chinoises sur les entreprises européennes. Or, l’Union européenne n’est pas la seule à se doter d’un arsenal juridique pour contrer l’expansion des investissements chinois. Des mesures similaires ont été prises dans les pays de l’Amérique du Nord, les États-Unis et le Canada en l’occurrence. Face aux pressions croissantes exercées par leurs gouvernements respectifs, les entreprises occidentales adoptent une stratégie de délocalisation de leurs partenariats avec des entités chinoises, en choisissant des pays tiers, à l’instar du Maroc.
Multilatéralisme économique
«Le Maroc se positionne ainsi comme un “bénéficiaire collatéral” de la rivalité sino-américaine», commente Christian Géraud Neema Byamungu, analyste et observateur des relations sino-africaines, dans l’un de ses posts sur les réseaux sociaux. En effet, grâce aux accords de libre-échange et aux partenariats conclus avec l’UE, les États-Unis et d’autres pays, les sociétés chinoises ont trouvé en le Royaume un tremplin idéal pour accéder aux marchés américain et européen. La proximité géographique du Maroc avec l’Europe et son ALE avec les États-Unis, conjuguée à une main-d’œuvre qualifiée au coût attractif, en font un terrain fertile pour les coentreprises sino-occidentales.
Des exemples sont déjà là. Le 29 novembre 2023, SRG Mining du Canada a annoncé un accord avec le groupe chinois Carbon-One New Energy. Cet accord, faisant suite à un précédent accord signé en juillet, prévoit le développement d’une usine d’anodes à base de graphite pour batteries VE au Maroc. Il confirme également un investissement de 12,7 millions de dollars de Carbon-One dans SRG qui accepte de se délocaliser hors du Canada pour éviter le passage par l’Investment Canada Act. Autre exemple, plus récent, une convention d’investissement a été signée avec le groupe sino-européen Gotion High-Tech qui a choisi le Maroc pour implanter sa gigafactory à Kénitra, malgré des offres plus alléchantes d’autres pays. Cette gigafactory, prévue pour 2026, représente un investissement significatif avec une capacité de production de batteries électriques de 20 GWh, extensible à 100 GWh à terme, et devrait générer des retombées économiques et sociales considérables pour le pays.
L’élément clé de la stratégie globale de la Chine réside dans la volonté des entreprises des pays alliés des États-Unis de collaborer avec des entreprises chinoises à différents segments de la chaîne de valeur. Avec cette stratégie chinoise, les grands gagnants seront des pays comme le Maroc, avec un paysage industriel solide, un environnement politique et économique stable et un coût de la main-d’œuvre compétitif, comparé à des pays développés comme la Corée du Sud et le Canada.
Le Maroc est à son tour servi, et cela convient parfaitement à ses plus nouvelles aspirations. Ayant porté ses relations avec l’Europe au stade du «statut avancé», le Royaume explore désormais de nouvelles opportunités stratégiques et économiques en se tournant vers les pays du BRICS+, avec la Chine en tête. Cette démarche s’inscrit dans une logique de diversification des partenariats du Royaume.
