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Société

Récidive criminelle : Faut-il s’en inquiéter ?

Certains chiffres concernant ce phénomène au Maroc, en plus d’être anxiogènes, sont parlants à bien des égards, si on prend la peine de les regarder isolément et de plus près. Chose qui s’avère nécessaire, car, pour la société marocaine, la récidive criminelle est une pilule qui ne passe et ne passera pas.

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Une récente étude de la Délégation générale à l’Administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR), datant de mi-2023, informe sur certains chiffres qui se révèlent fort inquiétants. Les détenus sortants de prison étaient «suivis» pendant une période de 4 ans, et ce, afin de définir divers paramètres liés au phénomène de la récidive. Résultat : 24,6% des sortants de prison ont récidivé dans les 4 ans suivant leur libération. Une personne sur quatre ! Et loin de s’arrêter là, l’étude dévoile qu’environ la moitié des récidivistes (49,4%) ont été recondamnés dans la première année seulement suivant leur libération.

Ce pourcentage grimpe aux trois quarts (74,7%) si on y ajoute les personnes qui ont récidivé lors de la deuxième année. Un simple calcul permet de comprendre, pour ne parler que des récidivistes les plus précoces, qu’une personne sur huit récidive la première année de sa sortie de prison. Et ce qui est encore plus étonnant, c’est que ces durées concernent en fait la date de réincarcération, non celle de la commission de la ou de nouvelles infractions.

La période réelle sans récidive, soit le temps passé entre la sortie de prison et le moment de commission de l’infraction qui mène à la nouvelle réincarcération, est beaucoup plus courte, car il faut du temps, et souvent beaucoup de temps, avant une incarcération : enquête de police, durée avant l’arrestation, etc. Cela peut aller d’une durée d’un mois à plusieurs années, selon les rédacteurs de cette étude. Et cela fausse, bien entendu, beaucoup de chiffres de cette étude, car ce qui importe c’est bien quand le détenu a commis une nouvelle infraction, et non quand il a été réincarcéré. Sans oublier les crimes impunis, ou non déclarés, et plusieurs personnes nous ont avoué avoir déjà été, par exemple, agressées et volées, sans avoir pris la peine de se rendre à la police.

D’autres chiffres intéressants
Les détenus ayant plusieurs condamnations antérieures (3 fois ou plus) ont un taux de récidive très important (63,3%). Ce taux est de 51,5% pour ceux qui ont deux condamnations antérieures. Et ce n’est pas sans gravité, car pour parler du type d’infractions concernées par la récidive, les crimes contre les personnes «jouissent» d’un taux de récidive de pas moins de 20,6%, les délits financiers, eux, atteignent un taux de récidive de 27,3%, les crimes et délits liés à la moralité publique de 15,5%, les atteintes à la sécurité et à l’ordre public de 18,7% et les atteintes à la vie privée de 30%.

On peut également énoncer la durée de la peine, comme variable intéressante et influente, en notant que les personnes ayant été emprisonnées plus de trois ans ont un taux de récidive de 23,7%, contre 30,9% pour ceux ayant été emprisonnés de deux à trois ans, 37,4% entre 1 et 2 ans et, finalement 23,2% pour les récidivistes ayant déjà été emprisonnés moins d’un an.

En parallèle, on établit souvent une corrélation entre le chômage et la criminalité, mais cette étude de la DGAPR montre que ce n’est pas un facteur déterminant puisque les chômeurs ont un taux de récidive de 25,9% alors que les personnes qui étaient en activité ont un taux de récidive de 24,6%.

Aussi, peut-on constater que les personnes sans éducation ont un taux de récidive de 20,8% alors que les personnes ayant le niveau d’enseignement secondaire collégial ont un taux de 27,3%, le niveau lycéen un taux de 21,4% et le niveau universitaire un taux de 13,1%. Ce sont des chiffres éloquents qui viennent bouleverser beaucoup d’idées préconçues au sujet de la récidive et, plus généralement, du comportement criminel. Et qui de surplus viennent, peut-être, apporter de précieuses informations pour la lutte contre le crime… si les autorités compétentes voudraient bien s’y référer.

Toujours est-il que ce sujet de la récidive criminelle est perçu de bien des manières, mais toutes les personnes interrogées s’accordent sur une chose, en l’occurrence le fait que la récidive ne passe ni ne passera pas ! C’est quelque chose d’intolérable pour les citoyens marocains.
Et ceci est un fait indubitable… Mais qu’en est-il donc pour les récidivistes eux-mêmes ?

 

La parole aux anciens détenus

On ne peut pas parler de récidive criminelle sans essayer de comprendre certains récidivistes, loin de toute étude sociologique. Bien entendu, il n’est pas question d’être exhaustif, mais juste d’essayer de montrer que derrière chaque récidive, il y a une histoire.

MOHAMED
«El Jadida»
Toutes les histoires qu’il a vécues sont intimement liées à son addiction aux drogues, et spécialement au cannabis. Issu d’une famille très pauvre, et n’ayant aucune formation, Mohamed a commencé à vendre de la drogue, juste pour avoir de quoi consommer. Mais il fut arrêté et passa une peine de prison. Après sa sortie, même problème, cette dépendance qui le suit partout, une dépendance qui représente quasiment toute sa vie, sa vie entière tournant autour de son addiction. Mais, cette fois-ci, il pense que le trafic de drogue est trop «dangereux» pour lui, notamment le fait de devoir rester à un endroit précis, et le fait que ces clients pouvaient le dénoncer à la police s’ils se faisaient eux-mêmes arrêter. C’est là, sous l’effet de la drogue sûrement, ou du manque, qu’il décide de commencer à voler les gens, sous la menace d’une arme blanche. «Je n’avais pas d’alternative», tels sont ses propos. Et c’est cela qui lui a valu sa seconde condamnation, et son second retour en prison. Toute sa vie perdue en raison de l’unique addiction au cannabis et des frais qu’elle requiert…

ABDERRAHIM
«Région d’Agadir»
C’était une personne honnête avant d’être condamné à une année de prison pour violence et viol conjugal. Ce qui mérite bien entendu des sanctions, mais là n’est pas le propos. Le nœud du problème consiste en le fait qu’Abderrahim, qui avait une famille avant d’entrer en prison, n’en avait plus à sa sortie. Son épouse avait obtenu le divorce et la garde de son fils. Et les choses ne s’arrêtent pas là. Abderrahim était commerçant, de bonne réputation. Comme on peut s’y attendre, il n’avait plus, en sortant de prison, ni réputation ni même, par la force des choses, de travail, malgré le fait que tout le monde savait que son séjour à la prison n’avait absolument rien à voir avec son activité professionnelle. Mais les choses sont ce qu’elles sont. Cela a fait qu’Abderrahim est devenu pauvre, vivant avec sa mère, et ne pouvant même plus payer la pension alimentaire à son ex-épouse, ce qui, d’ailleurs, lui a valu son deuxième séjour en prison, pour une période de trois mois. En sortant cette fois-ci de prison, il se mit en tête de trafiquer de la drogue.

Mais après une histoire rocambolesque, il fut arrêté une troisième fois et passa un nouveau séjour en prison. Après cette énième sortie de prison, et souffrant de problèmes d’addiction évidents, il fut à nouveau arrêté quelque temps après, car il agressait et volait des gens sous la menace d’une arme blanche, et passa cette fois-ci deux années en prison. Question : est-ce la prison qui a fait d’Abderrahim un criminel notoire ? Difficile d’y répondre, mais impossible de ne pas la poser. Quant à lui, il dit : «J’ai gâché toute ma vie. Je n’aurais pas dû être si mauvais avec mon ex-épouse…» Boutaina Amribet, psychologue clinicienne, estime que «cette personne n’ayant pas d’emploi et ne pouvant pas travailler du fait qu’il a un casier judiciaire se retrouve sans rien. Une intervention peut être faite à ce niveau pour réhabiliter ces personnes et leur donner une possibilité de vie loin de la criminalité, la possibilité de travailler est une solution». Et il semble qu’il faille également un effort de conscientisation de la population pour éviter de stigmatiser et de marginaliser les anciens détenus sans raison probante.

FETTAH
«Safi»
Il voyait, lui, la criminalité comme un style de vie. Il vit à Safi. Son premier séjour en prison est d’une durée de 8 mois, à l’âge de 16 ans seulement, pour vol et agression, lui et ses copains. Deux ans après sa sortie, il fut arrêté pour vol et condamné à deux ans de prison, toujours lui et ses copains. Puis, quelque temps après être sorti de prison, il fut condamné une nouvelle fois mais cette fois-ci pour viol sur mineure. Pour Fettah, ce sont ses mauvaises fréquentations qui lui ont gâché la vie. Mais il a tourné cette page, à présent, et travaille dans un petit commerce, heureux de sa nouvelle vie.

YOUSSEF
«Safi»
Il a été condamné de nombreuses fois (six) pour trafic de drogue (il vendait des comprimés psychotropes). Les raisons de sa criminalité ? Selon ses propres dires, c’est «l’attrait de l’argent facile… Je voulais gagner le maximum d’argent possible, le plus rapidement possible. Et je pensais que c’était la seule chose que je savais faire. Mais c’était un mauvais raisonnement !». Aujourd’hui, Youssef vend des sandwichs dans une grande avenue de la ville, et on peut dire qu’il s’en sort franchement bien. «Vivre honnêtement, il n’y a rien de mieux», dit-il, toujours en riant, satisfait d’avoir pu s’extraire de cette «douwama», ce cercle vicieux.