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Chronique

Conservateurs et réactionnaires

Une autre réflexion née de l’observation de quelques concitoyens et de leurs facettes cachées qui refont surface pendant ce mois béni. Revenant un peu plus à Dieu, ils laissent exprimer, plus librement et parfois avec ostentation, leur côté conservateur ou réactionnaire.

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Une de ces facettes commence même avant le Ramadan, celle des amateurs de boissons spiritueuses qui arrêtent de boire avant le mois sacré, exactement quarante jours avant le premier jour de jeûne. Il paraîtrait même que c’est scientifique, l’être humain aurait besoin de quarante jours pour se débarrasser de toute trace d’alcool dans le sang afin d’entamer Ramadan avec la plus absolue virginité alcoolique.

Une identité si fragile ?
Pour beaucoup, le Ramadan leur rappelant qu’il y a autre chose dans la vie que celle de courir à droite et à gauche pour «photographier» son morceau de pain, ils se mettent à rivaliser entre eux, pour les plus modérés de nostalgie conservatrice, pour les plus radicaux d’idées réactionnaires. Le mois est propice à ce genre de discours.

Quant à moi, ma réflexion au ventre creux m’amène à penser que le Ramadan réussit l’exploit de la synthèse en démontrant que nombre de nos concitoyens sont les deux à la fois et en même temps: conservateurs et réactionnaires. Ils finissent par rêver que l’avenir marche à reculons pour que nous puissions garder nos fondamentaux, croyant qu’ils sont si fragiles qu’ils ne survivront pas au progrès.

Le malheur de l’histoire est que ce jugement est davantage le résultat d’une fainéantise intellectuelle que d’une argumentation structurée. S’il fallait une démonstration, il suffirait de décortiquer la réaction de Benkirane et de ses partisans à la réforme de la Moudawana. Notre identité serait à ce point fragile que nous risquerions de la perdre si on essayait d’appliquer un début d’égalité entre les femmes et les hommes. D’aucuns vont jusqu’à brandir le risque d’une guerre civile. C’est dire.

L’exploit de la synthèse
Frédéric Rouvillois, juriste et coauteur du Dictionnaire du conservatisme (Éditions du Cerf), explique que «le progressiste est quelqu’un qui pense que l’Histoire est dirigée vers l’amélioration», alors que «le réactionnaire pense qu’avec le temps les choses ne vont qu’empirer». Le conservateur, lui, veut défendre ce à quoi il tient ou le peu de choses qu’il a ou qu’il croit posséder. Il n’est pas forcément contre le progrès, il se rend «simplement» compte de la fragilité des fondements qu’il jugeait éternels. Le réactionnaire est «vent debout» contre toute avancée, il est pour un avenir conçu à reculons. Gustave Flaubert les appelait, dans son Dictionnaire des Idées reçues, les Écrevisses, car ils marchent à reculons. Le conservateur critique l’approche trop négative du réactionnaire. Ce dernier dira que le conservateur adopte la politique de l’autruche et ne voit pas que tout peut finir par sauter.

Le réactionnaire caricatural est l’oncle Vania dans le roman de Roy Lewis «Pourquoi j’ai mangé mon père» qui, confronté aux inventions du feu et du silex d’une famille de l’ère préhistorique qui tentait d’évoluer, ne cesse de répéter la phrase : «retour aux arbres». Nous en avons pas mal d’oncles Vania qui courent nos rues et qui se multiplient pendant ce mois sacré tels des «Gremlins» éclaboussés par de l’eau bénite.

Pour avancer, l’introspection devrait durer toute l’année, à coup de débats respectueux, sans menaces et sans insulter l’intelligence des Marocains. Nous n’arriverons peut-être pas de sitôt à trouver un accord sur la voie à prendre : conservatrice, progressiste, traditionaliste, moderniste, avant-gardiste…, mais en attendant, le tout est d’en débattre respectueusement, ce sera toujours ça de fait. Car comme dit le proverbe africain : «Mieux vaut marcher sans savoir où aller que rester assis sans rien faire». La Culture est la solution.