Edito
Solidarité, si seulement elle devenait perpétuelle
Les actions facultatives ou ponctuelles resteront certes toujours importantes et bienvenues en tout temps, mais ne peuvent en compenser les contributions obligatoires.
L’élan de solidarité observé au Maroc au lendemain du séisme d’Al Haouz a atteint des proportions extraordinaires. On savait que l’empathie, l’entraide et la générosité sont des valeurs inscrites dans l’ADN du Marocain, le monde a été surpris par l’ampleur des aides acheminées aux zones sinistrées. Tout le tissu associatif s’est mobilisé, mais aussi des individus et des groupements se sont lancés dans des collectes spontanées et des livraisons personnalisées.
On peut imaginer le joyeux bordel : des denrées périssables en trop qui deviennent impropres à la consommation, des bouchons interminables qui entravent parfois la circulation des secours, la prolifération de la spéculation et des arnaques de charognards dépourvus de scrupule… L’État a mis le holà en réorientant les contributions vers les institutions publiques structurées pour gérer ce genre de catastrophe : le Fonds 126 spécialement créé pour l’occasion et la Fondation Mohammed V pour la solidarité pour assurer une rationalisation des aides.
Ce déluge de solidarité, jamais vu au Maroc, n’est pas à dissocier de la démocratisation de l’accès aux réseaux sociaux. C’est la première catastrophe naturelle survenue au Royaume à l’ère d’Instagram et de TikTok qui permettent à chaque individu de disposer de son propre média. La pandémie du Covid-19 avait déjà fait la démonstration que le Marocain, égoïste comme tout humain, peut se montrer ultra-altruiste quand les feux des projecteurs sont braqués sur lui.
Perpétuer et rendre efficace cette solidarité passe par instaurer les mécanismes d’une collecte équitable et d’une redistribution efficiente des contributions. En la matière, il y a déjà des millénaires que l’humanité a mis en place un système fiscal. Celui-ci repose en théorie, comme chacun le sait, sur une contribution individuelle basée sur le niveau de revenus de chacun, pour servir à financer des dépenses et des investissements de la collectivité.
Dans ce domaine, le Maroc a encore malheureusement beaucoup à faire. La fraude et l’évasion fiscale sont légion dans notre cher pays. Une bonne partie des recettes fiscales provient d’ailleurs des impôts indirects ou retenus à la source, signe que l’administration fiscale fait peu confiance à l’impôt déclaratif.
Même quand il s’agit de redistribution, force est de constater que certains Marocains n’ont aucun scrupule à tenter d’obtenir plus que leurs compatriotes. On le constate d’ailleurs à travers ce titanesque chantier de Registre social unifié (RSU) qui a montré l’ampleur des doublons (des citoyens qui bénéficient d’une pléthore d’aides incompatibles) ou des bénéficiaires non éligibles.
Pourvu que cette douloureuse épreuve qu’est le séisme d’Al Haouz puisse servir de catalyseur pour les citoyens pour une prise de conscience de l’importance du respect de son prochain en se conformant déjà aux principes de «solidarité obligatoire».
Les actions facultatives ou ponctuelles resteront certes toujours importantes et bienvenues en tout temps, mais ne peuvent en aucun cas compenser les contributions obligatoires. Car si les villages d’Al Haouz sont à reconstruire dans les plus brefs délais, il y a tout un État social à édifier et à stabiliser dans la durée.
