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Les banques à l’épreuve des risques climatiques

Elles se préparent tant bien que mal à l’intégration des risques environnementaux, sociaux et de gouvernance dans leur manière de fonctionner, et même dans leurs process d’octroi de crédits. Un changement de paradigme aux nombreux enjeux.

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Un sujet «complexe», «technique», «tentaculaire»… C’est peu dire que l’intégration des risques climat et ESG (pour Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) par les banques marocaines n’est pas une mince affaire. On a pu s’en rendre compte lors d’une rencontre, organisée par le cabinet PwC, autour de cette question, réunissant un parterre de professionnels, de banquiers et d’experts.

Les acteurs du marché financier national se préparent en effet à un nouveau big bang, venu d’Europe, qui doit les amener à un changement global de leur stratégie, de leur offre de produits, mais aussi de leurs dispositifs de reporting et de régulation. Conformément à son objectif d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, la Commission européenne a institué deux mécanismes qui ne manqueront pas d’impacter les entreprises marocaines : d’abord la taxe carbone, qui entrera en vigueur de manière progressive le 1er octobre 2023, pour une application effective en 2026 et pour laquelle le Maroc se prépare d’arrache-pied, et ensuite (surtout) la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive). Cette directive européenne introduit pour la première fois une obligation de reporting et de vérification d’informations normées en matière de durabilité pour les entreprises européennes, ainsi que ceux de leurs parties prenantes, et donc leurs fournisseurs marocains. Ces derniers disposent de quelques années seulement pour se conformer à cette nouvelle directive qui va les concerner directement à partir de 2030. «À compter de cette date, on devra tous s’y plier», prévient Mamoun Tahri Joutei, directeur central en charge de l’intelligence économique et du développement durable à Bank of Africa. En cas de non-application, des pénalités en capital sont prévues.

«C’est un sujet très technique et d’ingénierie qui impacte en profondeur les processus de production», souligne Rami Feghal, associé PwC EMEA & France Head of Risk Service.

Une directive de BAM donne le ton
Face à ces nouvelles règles du jeu, les institutions financières au Maroc, et plus particulièrement les banques, en tant que pourvoyeuses de fonds de l’économie nationale, auront un rôle clé à jouer pour accompagner les entreprises vers ces pratiques nouvelles et orienter les financements vers les initiatives durables et responsables. Cela passe par l’intégration dans leur gestion de tous les risques liés aux changements climatiques et environnementaux. Car au-delà de la nécessité de se conformer aux nouvelles directives européennes, les banques sont elles-mêmes directement exposées aux risques climatiques comme l’a montré un rapport choc de la Banque mondiale (voir encadré).

Pour relever ce challenge, les établissements de crédits ne partent pas d’une feuille blanche. Comme souvent sur ces questions, Bank Al-Maghrib a pris les devants avec une directive réglementaire entrée en vigueur le 5 mars 2021, qui a identifié trois types de risques : les risques physiques, de transition et judiciaires. La directive de BAM constitue en quelque sorte un référentiel de bonnes pratiques pour la mise en place, par les établissements de crédits, d’un dispositif de gestion des risques financiers liés à l’environnement et au changement climatique. Il s’agit concrètement d’identifier ces risques, mesurer les impacts induits par les projets financés sur l’environnement et suivre les actions correctives à mettre en œuvre.

Vers une politique globale de place
À ce jour, quelques institutions bancaires et financières marocaines ont commencé à prendre en compte les enjeux environnementaux et sociaux dans leurs procédures et modes de fonctionnement interne. Certaines d’entre elles le font même dans leurs process d’octroi de crédits, en indexant, par exemple, le spread, en fonction de l’impact ESG du crédit. Mais le mouvement n’est pas général et s’opère à un rythme progressif et de façon différenciée, selon les établissements, ce qui n’est pas sans occasionner quelques problèmes de concurrence. «Vu que nous sommes dans un marché où nous sommes parmi les seuls à le faire, et vu que nous sommes contraignants, le client peut aller voir une banque qui n’applique pas ces mécanismes», prévient Mamoun Tahri Joutei. Et d’ajouter : «Il y a aujourd’hui une fonction de régulation qui est fondamentale, et qui doit s’appliquer à tout le monde. Il faut que ce soit une politique globale de place».

Consciente de ces enjeux, la banque centrale est sur le qui-vive. Un rapport plus détaillé devrait paraitre incessamment sur l’évaluation des risques financiers liés au climat dans le secteur bancaire marocain, pour comprendre l’exposition réelle des portefeuilles des banques, mais aussi les impacts potentiels futurs de ces risques sur les agrégats financiers, banque par banque. Ces résultats devraient faire l’objet d’une restitution avec les banques, car comme l’a souligné une responsable de BAM présente à la rencontre, l’objectif n’est pas de «pénaliser les banques, mais de les accompagner pour acquérir les compétences et avoir les données nécessaires qui pourraient faciliter la mise au point de leur propres outils et réajuster leur système d’informations». L’objectif, in fine, est de parvenir à une législation claire selon une approche globale, fournissant un cadre propice à l’intégration des critères ESG.


Risques climatiques : un impact qui se chiffre en milliards

Une première évaluation de l’impact potentiel des risques climatiques sur le secteur bancaire marocain a été rendue publique en novembre dernier, dans un rapport de la Banque mondiale. Sur la base d’un test de vulnérabilité mené avec Bank Al-Maghrib, il ressort que l’exposition directe et indirecte des banques marocaines aux risques physiques (inondations, sécheresse, etc.) est estimée à environ 35% du total des actifs ! L’exposition directe atteint, selon la même source, 8% des actifs et couvre les prêts aux secteurs de l’agriculture et de l’agro-industrie. Le secteur du tourisme et les prêts immobiliers aux ménages sont, quant à eux, indirectement exposés aux risques physiques à hauteur de 27% des actifs.Les scénarios de sécheresse pourraient entrainer une augmentation des créances en souffrance comprise entre 2,1 et 3,3 points de pourcentage, et une baisse du ratio d’adéquation des fonds propres comprise
entre 1 et 1,6 point de pourcentage.