Diplomatie
Algérie : Comment le régime s’est délibérément isolé du reste du monde
Au moment où le Maroc étend ses partenariats stratégiques avec ses alliés à travers le monde, le voisin de l’Est, enfermé dans un cycle d’ostracisme, s’isole géographiquement et idéologiquement. Analyse.
Plusieurs événements se sont succédé ces dernières semaines, accélérant les changements dans le Maghreb.
Il y a près de deux semaines, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, ont évoqué, lors d’un appel téléphonique, le Sommet du Néguev, dont la prochaine réunion aura lieu au Maroc.
Le lieu exact de la rencontre n’est pas encore annoncé officiellement, quoiqu’il ait été question que les Etats-Unis, Israël et les pays signataires des accords d’Abraham devraient se retrouver dans une ville du Sahara, probablement Dakhla.
Des médias israéliens ont évoqué fin juin comme date probable, avec la possibilité de participation d’un État africain à majorité musulmane. Plusieurs analystes avancent qu’il s’agirait probablement de la Mauritanie qui entretenait déjà, il y a quelques années, des relations diplomatiques avec Israël.
La Mauritanie, bien qu’ayant reconnu la RASD, a adopté une position neutre sur la question du Sahara, se soustrayant progressivement à l’influence algérienne. La perspective très prochaine d’entrée en exploitation du gisement gazier Grande Tortue-Ahmeyim (GTA), conjointement avec le Sénégal, ouvre de nouvelles perspectives pour ce pays.
Lequel n’a d’ailleurs pas participé à la dernière réunion d’un mécanisme militaire créé au sein de l’UA, auquel ont pris part la milice du Polisario, l’Algérie, l’Égypte et la Libye. Dans la région du Sahel, le processus d’Alger est au point mort. Cela au moment où tout porte à croire que des mouvements terroristes, ayant pris naissance en Algérie, continuent de peser sur la stabilité régionale dans toute cette zone.
La Libye, en quête d’une unité nationale, suivant la ligne tracée lors des rencontres de Skhirat, évolue loin de la sphère des intérêts algériens. Seule la Tunisie, aujourd’hui sous l’emprise d’une crise multidimensionnelle (institutionnelle, économique et sociale) semble jouer le jeu d’Alger, notamment sur la question du Sahara. Dans le Maghreb, ce pays, qui a toujours fait obstacle à une éventuelle intégration régionale, est isolé. La récente mise au point du secrétariat général de l’Union du Maghreb en est une manifestation apparente. Premier cercle d’isolement.
Alger-Damas-Téhéran vacille
Le 19 mai, s’est tenu le 32e Sommet de la Ligue arabe, à Djeddah, dans un contexte particulier dominé par le retour de la Syrie, après 12 ans d’exclusion, et la reprise des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite.
Vu la solidité de l’axe Alger-Damas-Téhéran, on s’attendait à ce que l’Algérie, qui a assuré la présidence tournante du sommet avant de passer le témoin à l’Arabie saoudite, ait voix au chapitre. Il n’en fut rien : les responsables algériens ont été purement et simplement écartés des travaux préparatoires de ce sommet.
Une première ! Même le mini-Sommet qui a balisé le terrain pour le retour de la Syrie n’a réuni que les ministres des Affaires étrangères de l’Arabie saoudite, du Maroc, de l’Égypte, du Bahreïn et de la Jordanie. Mais pas d’Algérie. Un isolement diplomatique davantage accentué par la nature complexe des relations entre Alger et Le Caire et entre l’Algérie et l’Arabie saoudite. «L’Arabie saoudite a irrité l’Algérie durant la préparation du Sommet de Djeddah, en omettant de l’inviter aux réunions préparatoires, notamment au mini-Sommet d’Amman sur la Syrie», commente un opposant algérien installé en France. Et cela est d’autant plus vrai que depuis que l’Arabie saoudite, après la normalisation avec l’Iran, et le retour de Damas au giron de la Ligue arabe, l’axe Alger-Damas-Téhéran a volé en éclats, neutralisant ainsi toute influence algérienne dans la région. Deuxième cercle d’isolement.
Perte d’influence en Afrique
Depuis que l’Algérie n’a plus la mainmise sur le Conseil de paix et sécurité (CSP), organe subsidiaire de l’UA, son emprise sur les instances de l’organisation panafricaine s’est nettement affaiblie. Avec l’appel de Tanger, signé par 19 pays, la mise à l’écart se poursuit.
L’Initiative atlantique africaine (IAA), avec ses 23 pays membres, vient grignoter davantage de l’influence algérienne au sein de l’UA. Envoyé en éclaireur, dans ce qui pourrait être considéré comme la diplomatie du phosphate, l’OCP, leader mondial de la fertilisation et grand acteur de la sécurité alimentaire en Afrique, défriche le terrain jour après jour. Il permet à la diplomatie de conquérir davantage de territoires en Afrique centrale, orientale et même septentrionale.
Les pays de l’Afrique de l’Ouest étant des alliés traditionnels, dont les liens ne cessent de se renforcer avec le Maroc, inquiètent non seulement l’Algérie, mais également la France, l’ancienne puissance coloniale. L’activisme du Maroc sur plusieurs plans – émigration, climat et développement, sécurité alimentaire -, ouvre de nouvelles perspectives en termes de marchés étrangers. Partant de là, de plus en plus de pays africains considèrent la question du Sahara comme un dossier qui relève de l’ONU et qui ne devrait pas entraver le développement de leurs relations avec le Royaume.
La création de la troïka a permis d’évincer progressivement ce dossier dans les travaux de l’UA. Le dernier Sommet d’Addis-Abeba en est un exemple. La question du Sahara n’est plus évoquée que l’Algérie et les seuls alliés qui lui restent encore, à savoir l’Afrique du Sud et le Zimbabwe.
C’est ce qui a poussé, sans doute, ce pays à annoncer un programme d’aides financières d’une valeur de 1 milliard de dollars. Une diplomatie de chèques maquillée en programme d’aide au développement. Sauf que si 2022 a été une année faste, les cours de l’énergie ne sont plus ce qu’ils étaient. Depuis le début de l’année, les cours du gaz ont été divisés par deux, alors que depuis une année, le pétrole a perdu 33% de son prix.
«En 2023, le déficit budgétaire de l’État algérien a dépassé les 30 milliards de dollars pour la première fois et, en 2024, ce seuil sera encore largement dépassé pour atteindre l’équivalent de presque 40 milliards de dollars après 2025, fragilisant ainsi dangereusement la situation financière du pays et sa stabilité économique», précise ce même opposant. Plus encore, il y a quelques années, un ancien ministre de l’Énergie, alors en poste, affirmait officiellement que d’ici 2028, l’Algérie n’aurait plus de gaz à exporter. Ses ressources en hydrocarbure suffiraient à peine pour couvrir ses besoins de consommation interne. Cette politique de subornation n’est donc pas partie pour durer.
En définitive, le seul allié objectif de l’Algérie en Afrique pour le moment se trouve à l’extrême sud du continent. Quant au Nigéria, autre membre de l’Axe Alger-Abuja-Pretoria, il a depuis revu la nature de ses alliances en fonction de ses intérêts. Troisième cercle d’isolement.
Politique du gaz, de l’effet pervers
Au nord, dans le pourtour méditerranéen, le président de la République algérienne vient de rééditer un geste familier, automatisé même, de la diplomatie dans son pays. Il y a une dizaine d’années, un diplomate marocain encore en poste dans un pays occidental nous confiait qu’à chaque initiative entreprise par des diplomates marocains envers un pays donné, leurs homologues algériens s’empressent d’engager une «contre-initiative» avec le même pays.
Le 12 mai dernier, le chef du gouvernement Aziz Akhannouch co-présidait à Lisbonne la Haute commission mixte Maroc-Portugal. À peine une semaine après, c’est le président de l’Algérie qui débarque, sans agenda préalable, dans le même pays, précédé par un avion cargo de l’armée.
Il est clair que l’objet de la visite, qui n’était donc pas préparée, n’est autre que de contrer les intérêts du Maroc. «Tebboune est à Lisbonne pour contrer les manœuvres du régime marocain», commente la presse proche du pouvoir algérien. Seulement, elle n’a pas précisé comment il comptait s’y prendre pour briser la dynamique qui mène droit vers le Mondial 2030.
N’ayant pas une emprise directe, ou ce qui est supposé comme tel, sur ce pays comme ce fut le cas de l’Espagne (avec le gaz), Alger opte pour une autre voie : ouvrir son marché aux entreprises portugaises pour justement combler le vide laissé par les exportateurs espagnols qui font face depuis mars 2022 à toute sorte d’entraves administratives.
Faut-il rappeler que la suspension du traité d’amitié et de bon voisinage avec l’Espagne lui a valu une sévère mise en garde de la Commission européenne ? L’Union européenne, faut-il le préciser, reste le principal partenaire économique de l’Algérie. Ce qui n’a pas empêché Alger de jouer le jeu de la Russie, avec laquelle les échanges économiques se limitent aux régulières livraisons d’armes, lorsque cette dernière a tenté d’asphyxier l’Europe en la privant du gaz.
Avec la France, les relations entre les deux pays passent par des hauts et des bas. Le déplacement du chef de l’État algérien a été reporté sine die. «Prévue initialement au début de ce mois de mai 2023, la visite tant attendue du président algérien Abdelmajid Tebboune à Paris a été reportée à la deuxième moitié du mois de juin prochain. Mais jusqu’à l’heure actuelle, aucune date n’a été fixée et plusieurs dossiers de coopération bilatérale entre les deux pays demeurent suspendus, retardant ainsi la programmation définitive de ce voyage tant important pour le président algérien».
Il faut dire qu’en France, on ne tolère guère plus, et cela a été bien signifié à Alger, que son ancienne colonie continue de jouer sur la corde sensible de «la mémoire». Pour les Français, ce titre d’un article publié dans Le Monde, il y a un peu moins de deux années, résume bien la situation : «En Algérie, la polémique mémorielle cherche à masquer l’isolement et la fragilité d’un régime».
Un système à la place d’un État
Le fait que l’Algérie mette aujourd’hui tous ses œufs ou presque dans le panier italien ne semble pas la tirer d’affaire.
La preuve, juste après avoir bouclé, en janvier dernier, le contrat de fourniture du gaz, la nouvelle présidente du gouvernement, Giorgia Meloni, s’est rendue, moins d’une semaine plus tard, en Libye, avec dans ses valises un investissement de 8 milliards de dollars annoncés en janvier par le géant pétrolier ENI et destiné au développement de sites gaziers offshore.
Un accord historique, puisque «le secteur de l’énergie n’a pas connu d’investissement de cette ampleur depuis plus d’un quart de siècle». Une gifle pour l’Algérie qui, même avec son gaz, n’arrive pas à s’imposer en tant que partenaire stratégique et fiable en Méditerranée. En termes de politique du gaz, l’Algérie aura définitivement raté son «momentum».
Avec le gaz offshore égyptien, israélien, turc, et, à une échéance un peu plus éloignée, la mise en service du futur gazoduc Maroc-Nigéria, l’Algérie ne fait plus le poids, d’autant que dans l’attente d’une éventuelle mise en exploitation de son gaz de schiste, les ressources conventionnelles sont sur une tendance baissière. Quatrième cercle d’isolement.
Pour des raisons évidentes, l’Algérie est également courtisée par la Chine mais aussi la Turquie qui y voient un des nombreux points d’ancrage en Afrique. Mais cela reste cantonné au niveau économique. En tout cas, pas au point de mettre en péril le partenariat de ces deux pays avec le Maroc.
Pour la Chine, le cas de la mine de Ghar Djebilet est souvent cité en exemple. Signe de cet isolement, s’il en est encore besoin, l’Algérie a changé de ministre des Affaires étrangères deux fois en l’espace de trois ans.
On comprend sans doute pourquoi Alger se montre très enthousiaste à l’idée d’intégrer, même en tant qu’observateur, le club très fermé des BRICS. Sauf que la liste des candidats potentiels, qui comprend également l’Arabie saoudite, ne cesse de s’allonger, comprenant jusque-là une trentaine de pays. Et dire que l’Algérie, «un pays dont les atouts humains, naturels, agricoles, industriels auraient dû en faire un géant du Maghreb et de l’Afrique. Et qui se trouve dans une impasse redoutable, tant pour lui, pour la région, que pour la France, empêtré qu’il est dans une mondialisation où l’affrontement l’emporte sur la solidarité, le mercantilisme sur la coopération».
Ce sont deux experts français qui l’affirment. Jean-Louis Levet et Paul Tolila, deux universitaires de renom, qui ont passé plus de cinq ans et demi à analyser et décortiquer le système algérien et dont le résultat de leur travail vient d’être publié («Le Mal algérien», éditions Bouquins, collection «Essai», 384 p.). Ils ont bien précisé qu’il s’agit de «Système» car le pouvoir algérien n’a rien d’un État. Toute la différence est là.

