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Pouvoirs

Gagner la «guerre universelle» de l’eau

Nul besoin d’être un fin géostratège et encore moins un éminent futurologue pour affirmer que les guerres tant transfrontalières que civiles les plus dévastatrices auront désormais pour principal enjeu les ressources hydriques. Chronique d’une guerre mondiale qui ne dit pas son nom.

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D’ores et déjà, le nombre de conflits autour de l’eau en Afrique et au Proche-Orient ne se compte plus. Le Nil que partagent une dizaine de pays oppose crescendo l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie. Le Tigre et l’Euphrate constituent un enjeu vital pour l’Irak et la Syrie. La Turquie en a fait un outil de chantage vis-à-vis de ces deux pays en multipliant les barrages lui permettant de les priver du flux vital ou en dispenser à sa guise et selon son bon vouloir. Le 24 février 2022, la Russie fit sauter le barrage de Kherson sur le Dniepr qui limitait l’approvisionnement en eau de la Crimée envahie et annexée en 2014. Le conflit triangulaire du Tigré qui a fait plus de 600.000 morts trouve sa source dans le fait que la région du même nom abrite la majorité des barrages éthiopiens et jouxte à la fois l’Érythrée et le Soudan. De nombreux autres conflits autour des ressources hydriques ont lieu partout dans le monde. Certains ont pu être limités ou apaisés. Ainsi, le Jourdain dont les eaux avaient été accaparées par Israël au détriment de la Jordanie avait longtemps empêché la signature, le 26 octobre 1994, du Traité de paix de «Wadi Araba» jusqu’à ce que les Israéliens concèdent à la Jordanie des droits de pompage pour le stockage à hauteur de 50 millions de m3 d’eau par an. L’enjeu de l’eau avait également failli opposer les deux puissances nucléaires que sont le Pakistan et l’Inde à propos de l’Indus. Cet enjeu n’est pas non plus absent dans les guerres civiles du Yémen et de la Libye.

D’ailleurs, les seules guerres efficacement gagnées contre l’islamo-jihadisme meurtrier d’Al Qaïda et de Daech au Cham, en Mésopotamie et au Sahel l’ont été par l’occupation des points d’eau et la déshydratation des groupes terroristes.
En vérité, au-delà de l’angoisse nucléaire universelle, l’avenir de notre planète est suspendu aux deux menaces apocalyptiques que sont les bombes démographique et climatique. Conjointement, ces deux bombes menacent l’ensemble de l’humanité, y compris dans des zones aussi improbables que le sud de l’Europe, une grande partie des États-Unis et une foultitude de pays enclavés, notamment en Afrique.

Même les pays qui ont précocement prévu le stress hydrique et, à l’instar du Maroc, déployé une grande politique de barrages, pâtissent aujourd’hui de la conjonction du réchauffement climatique et de la raréfaction des eaux souterraines. Les humains ont longtemps négligé la vérité tangible que voici : seules 3% des eaux sur terre sont douces, même si les deux-tiers de notre planète sont couverts d’eau.

Si le Maroc peut légitimement se féliciter du fait qu’il ne partage aucune ressource aquatique visible avec ses voisins algérien et mauritanien, il ne peut aujourd’hui éluder la nécessité vitale pour lui de revoir drastiquement son rapport à l’eau. Outre la multiplication des stations de traitement des eaux usées et des infrastructures de dessalement des eaux de l’Atlantique et de la Méditerranée, il y a lieu de criminaliser la surconsommation dans les activités agricoles, le remplissage indu, à des cadences trop rapprochées, des piscines par le pompage à-tout-va des nappes phréatiques ou encore l’arrosage à profusion de la quarantaine de golfs que compte le Royaume et ce, en lieu et place du goutte-à-goutte qui doit désormais constituer la règle. Par ailleurs, dans une douzaine de grandes villes marocaines, la déperdition de l’eau par la faute des canalisations vétustes est estimée à plus de 30%, alors que les contrats de gestion déléguée soulignent expressément la responsabilité des sociétés gestionnaires quant à l’entretien constant desdites canalisations.

La question de l’eau devient existentielle pour notre pays, et cela même au moment où le pourcentage de familles qui ont un raccordement au réseau hydraulique ne dépasse guère les 65%. Qu’en sera-t-il lorsque ce taux rejoindra celui de l’électrification, notamment rurale (99,85%) ?

La problématique du stress hydrique peut aliéner les ambitions marocaines de décollage économique si des mesures radicales ne sont pas mises en route. En effet, comme le précise Mohamed Jalil, ingénieur météorologiste et hydraulicien, DG d’Hydraumet, «le potentiel des ressources en eau renouvelables du pays est estimé actuellement à environ vingt-deux milliards de mètres cubes (seulement 18% d’eaux souterraines), soit un peu plus de 560 m³ par habitant et par an. Une valeur moyenne très en deçà du seuil de pénurie (1.000m3), qui frôle le stress hydrique chronique et masque d’importantes disparités régionales». Certes, en 2019, un projet de Plan national de l’eau (PNE) a vu le jour. Doté d’un budget de 35milliards d’euros pour affronter les trente années à venir, il prévoit notamment la mise en place, à l’horizon 2030, d’une vingtaine de stations de dessalement, ainsi que des ouvrages d’interconnexion entre bassins excédentaires et déficitaires pour lutter contre les disparités territoriales en eau agricole et potable. Mais le temps presse et les ressources financières se rarifient de plus en plus.

En attendant la réalisation optimale de l’ambitieux PNE, commençons déjà par joindre à la sensibilisation soutenue des populations des mesures coercitives drastiques visant à rationaliser l’utilisation des eaux aujourd’hui disponibles ! Le Maroc ne peut relever le challenge de son développement durable et humain sans gagner la «guerre universelle» de l’eau… à travers une traque sans merci du gaspillage hydrique !