Tout le monde veut gagner au jeu de la Bourse

21 500 souscripteurs particuliers pour Addoha, 55 000 pour CGI, 111 800 pour
Atlanta…
Leur motivation : un gain sûr et rapide avec des plus-values pouvant aller
jusqu’à  180% en quelques jours.
La demande est dopée par les banques qui accordent des crédits-levier.
Effets et
risques. Analyse.

Mardi 23 octobre. Il est 11 heures. De nombreuses agences bancaires de Casablanca, et certainement d’autres grandes villes, ne désemplissent pas. Et pour cause… La période de souscription à  l’opération d’introduction en Bourse de la Snep sera clôturée à  midi. On ne veut pas rater cette opportunité de gain sûr. Ceux qui attendaient, comme d’habitude, la fin de la deuxième journée pour souscrire ne savaient pas que l’engouement allait être tellement fort que la période de souscription serait limitée à  une journée et demie.

Le soir du même jour, des centaines de familles suivront avec attention le «Flash Bourse» sur 2M, bulletin d’information jusque-là  souvent zappé par les Marocains. L’action Atlanta a dépassé la barre des 2 000 DH, tout le monde s’en félicite.

Mais que se passe-t-il ? Les particuliers n’ont jamais porté un aussi grand intérêt à  la Bourse. Des dizaines de milliers d’entre eux ne ratent plus aucune introduction en Bourse et n’hésitent pas à  mettre toutes leurs économies dans le marché des actions, voire à  s’endetter. Il s’agit là  d’un phénomène nouveau qui suscite plusieurs interrogations.

Qu’est-ce qui pousse les Marocains à  investir massivement en Bourse à  travers les offres publiques de vente ? Qu’est-ce qui a changé depuis le krach de 1999, suite auquel beaucoup de petits épargnants avaient fui la place ? D’o๠vient tout cet argent qu’on annonce dans les résultats des introductions ? Les Marocains épargnent-ils autant? Les banques y sont-elles pour quelque chose ? Que fait l’autorité de marché pour réguler tout cela ? Ce phénomène est-il sain pour le marché ? Va-t-il durer ? Y a-t-il un risque d’inversion de tendance ? Autant de questions qu’il est aujourd’hui important de soulever dans un contexte d’euphorie généralisée… que certains trouvent excessive.

170 milliards de DH de demande des particuliers dans l’opération de la CGI
Avant d’apporter des réponses, d’abord quelques chiffres pour donner une idée de l’ampleur du phénomène.
Pour l’opération d’introduction en Bourse d’Atlanta, le montant des souscriptions a atteint 125 milliards de DH pour seulement 1,2 milliard de DH d’actions offertes. Plus de 110 000 personnes physiques ont participé à  l’opération. Elles ont manifesté une demande de plus de 66 milliards de DH, soit plus de la moitié de la demande globale. La souscription théorique moyenne par personne a ainsi atteint près de 600 000 DH et le taux d’attribution des actions ressort à  0,97% seulement.

Dans le cas de la CGI, la demande s’est élevée à  500 milliards de DH pour une offre de 3,5 milliards de DH seulement. Plus de 54 000 particuliers ont participé à  l’opération, représentant une demande de 170 milliards de DH, soit 35% des souscriptions globales. La demande moyenne par souscripteur s’est établie à  cet effet à  plus de 3 millions de DH et le taux de satisfaction n’a pu dépasser 0,71%.
La médiatisation de la Bourse a renforcé le rush

Matel PC Market et M2M, opérations de taille moyenne, ont drainé pour leur part des demandes respectives de 9,4 milliards et 13 milliards de DH pour des montants offerts de 138 millions et 141 millions de DH seulement. Plus de 13 000 personnes physiques ont participé à  chacune des introductions pour une demande moyenne unitaire de près de 400 000.
Quant à  la fameuse opération Addoha, intervenue en 2006, il convient de rappeler que la demande a franchi les 48 milliards de DH pour une offre de 2,7 milliards. 21 000 particuliers ont apporté 18 milliards de DH, soit une moyenne de 850 000 DH par personne.

Il faut dire qu’hormis Maroc Telecom, le marché n’avait pas l’habitude d’enregistrer de tels chiffres pour les introductions. Les taux de satisfaction de la demande étaient à  deux chiffres en 2004 et 2005 (par exemple pour la BCP et Sothema) et les personnes physiques ne dépassaient les 1 000 que pour les opérations moyennes et grandes. Aujourd’hui, les taux d’attribution arrivent à  peine à  s’établir à  1% et le nombre des souscripteurs particuliers dépasse le plus souvent la barre des 10 000 (Risma, Distrisoft, Fénié Brossette…).

Et jamais les «offres publiques de vente» n’ont mieux mérité leur nom puisque c’est véritablement le grand public qui est concerné. La preuve en est que toutes les catégories socioprofessionnelles participent aux opérations d’introduction en Bourse. A titre d’exemple, les salariés du secteur privé ont représenté 41% des souscripteurs dans l’offre publique de vente d’Atlanta. Cette tranche, et c’est le plus étonnant, est suivie par celle des sans-emploi (!), qui représente près de 17% et les étudiants à  plus de 12%. La présence de ces deux catégories est expliquée par le fait que les souscripteurs ouvrent des comptes bancaires sur la base de procurations à  leurs proches pour avoir le maximum d’actions possible.

Les professions libérales viennent en quatrième position avec 8,17%, suivies par les fonctionnaires (5,65%), les salariés du secteur public (5,57%), les commerçants (5,07%) et les retraités (3,95%). Cette structure reste quasiment identique dans toutes les opérations d’introduction en Bourse.
Plusieurs éléments expliquent la ruée des particuliers vers la Bourse. «L’une des raisons de l’engouement des particuliers pour le marché des actions réside dans la forte médiatisation de la Bourse», affirme M’hamed Skalli, PDG de Dar Tawfir. En effet, le marché des actions a beaucoup fait parler de lui ces deux dernières années. Tous les opérateurs ont commencé à  communiquer à  travers l’ensemble des supports médiatiques. La société gestionnaire (Bourse de Casablanca) qui change d’identité visuelle, les sociétés de Bourse qui lancent leurs sites de Bourse en-ligne, les sociétés introduites qui font des campagnes de publicité et n’hésitent pas à  faire venir des célébrités pour attirer le grand public, le bouche à  oreille…, tous ces éléments font que la Bourse est très présente dans le quotidien de milliers de personnes.

Le succès des opérations d’Addoha et CGI ont lancé la machine
«La performance exceptionnelle qu’a enregistrée le marché boursier ces dernières années a également fini par attirer les personnes physiques», signale Omar Amine, DG d’Eurobourse. Ce deuxième facteur a en effet joué un rôle très important dans l’afflux des particuliers. Rappelons que, depuis 2003, le marché des actions s’est inscrit dans une tendance positive qui s’est accélérée ces dernières années. En 2006, la performance annuelle s’est établie à  71%. La majorité des valeurs cotées avaient progressé et les grosses capitalisations avaient enregistré des performances record. Aujourd’hui, le marché affiche 40% de progression par rapport à  2006 et des titres comme BMCE Bank, Wafa Assurance et Taslif ont réalisé des performances à  trois chiffres.
Le troisième facteur qui explique cette fièvre chez les particuliers est le succès phénoménal qu’ont connu certaines opérations. Tout le monde se souvient en effet de l’engouement qu’avait suscité l’introduction en Bourse d’Addoha. Le cours de l’action avait évolué de record en record avec l’annonce des partenariats et projets de la société jusqu’à  dépasser les 2 500 DH en quelques semaines. Le public, frustré d’avoir raté une telle opportunité de gain, s’est mis par la suite à  participer à  toutes les opérations d’introduction en Bourse. Et quand celle de la CGI a été annoncée, tout le monde était sûr que son cours allait enregistrer au moins la même performance que celle d’Addoha. Cela s’est effectivement produit et le cours de l’action est actuellement à  2 600 DH pour un prix d’introduction de 950 DH.

Après ces deux opérations, le public a désormais une certitude : les introductions en Bourse rapportent gros et presque tous les coups sont sans risque. Des particuliers ont gagné des dizaines de milliers de DH en quelques semaines. Actuellement, tout le monde salive à  l’idée de réaliser des plus-values confortables sur une seule opération. A l’heure o๠nous mettions sous presse, les résultats de l’introduction en Bourse de la Snep n’étaient pas encore annoncés. Mais selon quelques directeurs d’agences bancaires, l’engouement pour cette opération a été plus fort que pour Atlanta.

Le crédit-levier fait de la création inflationniste
Il faut dire par ailleurs que les banques ont joué un rôle très important dans ce phénomène. Un rôle sévèrement jugé par certains acteurs du marché. En effet, la majorité des souscripteurs dans les opérations d’introduction en Bourse passent par le réseau bancaire. Ce qui a donné lieu à  trois pratiques qui en ont assuré le succès.

La première est le surdimensionnement des syndicats de placement. Dans certaines opérations, presque toutes les banques et leurs sociétés de Bourse sont associées, ce qui fait exploser la demande étant donné l’importance des réseaux d’agences de certaines banques comme Attijariwafa bank, BMCE Bank et la Banque Populaire. Souvent, la taille des syndicats de placement n’a pas été corrélée à  la taille des opérations, ce qui a fait croà®tre le volume demandé, conduisant ainsi à  des taux d’attribution très faibles.

La deuxième pratique concerne le crédit-levier. Les banques n’hésitent pas en effet à  proposer aux souscripteurs des crédits allant jusqu’à  dix fois les montants réels qu’ils ont décidé de miser. Les chargés de clientèle vont parfois jusqu’à  imposer cet instrument aux clients, avançant pour argument face à  ces derniers qu’ils n’auront pas à  l’utiliser du fait que le nombre d’actions distribuées est souvent faible, et que l’opération ne coûte rien. Cette pratique gonfle substantiellement les chiffres de la demande (170 milliards de DH dans le cas de la CGI) et génère une situation inflationniste vu que les taux de satisfaction de la demande sont très faibles. En effet, étant donné que tous les investisseurs sont mal servis, les cours s’envolent après la cotation suite à  la forte demande, au point de se déconnecter complètement des fondamentaux économiques des sociétés qui s’introduisent.

Troisième pratique : contrairement aux sociétés de Bourse, le réseau bancaire n’assure pas un service de conseil en placement pour sa clientèle. Cette dernière pense que la Bourse se limite aux seules offres publiques de vente, alors que le marché offre des opportunités de gain en dehors de ces opérations ponctuelles. Même la manière de participer aux introductions est dictée par les chargés de clientèle. Beaucoup de souscripteurs signent des ordres de vente juste après la cotation des actions avec des plus-values de 40%, 50%, voire plus. Le manque d’information fait aussi que les particuliers ne connaissent le nombre d’actions qu’ils ont acquises que trois jours après la cotation, ce qui limite l’offre sur le marché et fait rapidement grimper les cours les premiers jours. Dans le cas de la CGI, par exemple, le cours a rapidement atteint 2 600 DH, soit 540 fois les bénéfices de la société. Interrogés sur ce niveau de cours, certains opérateurs affirment qu’il est correct par rapport aux fondamentaux de la société. Si c’est le cas, le fait d’avoir vendu les actions à  950 DH au départ ne constitue-t-il pas un manque à  gagner pour l’actionnaire initial ?

Le risque de renversement de tendance est présent
Que fait le CDVM face à  cette situation ? Les crédits-levier continuent d’être octroyés de manière irrationnelle et les syndicats de placement sont toujours constitués de plus d’établissements qu’il n’en faut. Sans parler des banques d’affaires qui sollicitent les investisseurs étrangers lors de road-shows en faisant miroiter une plus-value assurée au bout de quelques jours seulement.
Finalement, si le marché boursier a gagné en investisseurs et en performance des cours suite à  cet engouement, il semble que les bonnes pratiques de ses acteurs n’ont pas toujours suivi. Il ne faut pas nier en effet que l’intérêt des particuliers pour les OPV a créé un grand dynamisme sur le marché. Le volume quotidien moyen des transactions de l’année 2007 est de plus de 900 MDH, alors qu’il se situait à  peine à  100 MDH en 2001. Cependant, un afflux démesuré des particuliers accompagné de quelques entorses à  la déontologie peut conduire à  un renversement de tendance. Avec la forte demande, les cours progressent fortement et rapidement, ce qui alimente le risque de correction surtout que le marché boursier est inscrit dans une tendance haussière depuis quatre ans. «Une correction de l’ordre de 20% est fortement envisageable», affirme le PDG d’une société de Bourse.

D’autres acteurs du marché pensent au contraire que le risque de chute n’est pas très important. «Plus il y a d’introductions en Bourse, moins il y a de risque de correction», tient à  signaler Omar Amine. Pour lui, la succession des OPV présente de plus en plus d’opportunités de placement et dilue le risque, le marché étant de moins en moins concentré sur un petit nombre de valeurs. Cela semble logique, encore faut-il que ce rythme d’introductions se maintienne et que les sociétés concernées intéressent le grand public. De nombreuses opérations de taille sont attendues. Hormis Chaâbi Lil Iskane dont l’entrée en Bourse en 2008 est quasi certaine, on parle de RMA Watanya, Méditel, SGMB et d’autres sociétés, petites et grandes. Motivées principalement par l’avantage fiscal que leur procure l’entrée en Bourse (-50% sur l’IS durant les cinq premières années suivant l’introduction), elles seront sans doute nombreuses à  franchir le pas jusqu’à  fin 2009.

Finalement, même si la Bourse est en bonne santé et que les opérations d’introduction sont plébiscitées, il est important de sensibiliser le grand public, de lui faire comprendre que la Bourse n’est pas un placement gagnant à  tous les coups.