Sociétés cotées en Bourse : des patrons racontent leurs angoisses et leurs joies

Une pression continue à  chaque mouvement du cours, des clients qui s’inquiètent, un personnel qui suit le marché en temps réel.
Une introduction en Bourse mobilise toutes les équipes d’une société et nécessite des investissements en temps et en argent.En dépit de leurs frayeurs, ils jugent bénéfiques les effets d’une cotation en Bourse.

«Quand le cours de mes actions baisse de 1%, je perds près de 4 MDH». Ces mots n’émanent pas d’un boursicoteur lambda mais de Hassan Amor, PDG de Microdata, en réaction à l’évolution du cours boursier de sa société.

Le patron de cette structure, introduite fin 2007, ne cache pas sa frustration quant au parcours boursier de sa société, son cours ayant chuté de plus de 45% depuis sa première cotation. Jusqu’à ce jour, il a suivi quotidiennement l’évolution du cours, vécu intensément chaque variation à la hausse ou à la baisse, retrouvé et perdu le moral en conséquence.

Le stress déjà durant les préparatifs de l’introduction
Si un petit porteur détenant quelques dizaines d’actions panique à la moindre correction, on peut imaginer ce que ressentent les patrons des sociétés cotées. A en croire ceux interrogés par La Vie éco, il s’agit d’un stress permanent, d’une pression quotidienne, de coups de fil culpabilisateurs de clients et fournisseurs demandant des explications et d’un personnel qui transforme son poste de travail en plateforme de suivi du marché boursier.

Cette pression, les patrons commencent déjà à la ressentir au démarrage des préparatifs des introductions en Bourse. Des préparatifs qui durent généralement de six mois à un an, voire plus, selon la taille de l’entreprise et le degré de restructuration nécessaire, et qui mobilisent toutes les directions et les équipes de l’entreprise. «Une opération d’introduction en Bourse est quelque chose de nouveau pour toute entreprise.

Certes, dans notre cas, la société était déjà prête à franchir le pas du côté organisationnel et managérial. Mais il nous a fallu expliquer à tout le monde notre métier, nos projets, fournir tous les documents nécessaires à l’introduction, nous conformer aux exigences réglementaires du marché boursier et, enfin, prévoir nos perspectives de croissance», explique Chakib Ben El Khadir, PDG de Stokvis Nord-Afrique.

Les sociétés qui s’apprêtent à s’introduire en Bourse sont certes accompagnées par des professionnels, en l’occurrence des banquiers d’affaires et des experts comptables. Mais il n’en demeure pas moins que la tâche est difficile et nécessite des efforts de nature variée. «Nous avons beaucoup investi en temps et en argent pour mener à bien notre introduction», déclare Brahim Berrada, directeur administratif et financier d’HPS.

En effet, outre l’implication à plein temps de plusieurs services de l’entreprise (comptabilité, juridique, finance, direction générale…) pour conduire plusieurs chantiers à la fois (élaboration de la note d’information, certification des comptes, négociation avec le syndicat de placement…), d’importants investissements financiers sont nécessaires pour garantir le succès de l’opération, notamment en communication, qui peuvent s’élever à plusieurs millions de DH. Et cela même avant l’obtention du visa du Conseil déontologique des valeurs mobilières (CDVM).

Une fois ce passeport décroché, c’est une autre série de travaux qui démarre : lancement de la campagne des souscriptions, organisation de journées avec les analystes financiers et la presse, road show pour les investisseurs institutionnels, organisation de l’opération avec la Bourse et le syndicat de placement…

Cela dit, pour certaines sociétés, cette phase a été beaucoup plus difficile. C’est le cas notamment de Label’Vie, dont les dirigeants ont dû faire avec le retard qu’a pris leur opération et la polémique qu’elle a créée au sein de la communauté financière après son annonce officielle.

«Nous devions nous introduire fin 2007 mais l’obtention du visa du CDVM a pris beaucoup de retard», affirme Riad Laissaoui, directeur général adjoint de Label’Vie. Et d’ajouter : «Nous avions la possibilité de lancer l’opération en février ou mars mais nous ne voulions pas sortir sur le marché en 2008 avec les comptes de 2006. Nous avons donc attendu la publication des résultats de 2007 pour lancer l’offre. Nous déplorons l’absence de visibilité et le manque de planification du CDVM. Le timing des opérations n’est jamais précis et nous étions obligés de démarrer notre campagne de communication institutionnelle sans savoir quand l’arrêter».

Après l’obtention du visa, c’est une autre histoire qui est venue perturber l’opération et semer la panique au sein du management de Label’Vie. Il s’agit de la polémique créée autour du niveau de valorisation de la société, notamment son degré de cherté, et qui menaçait la réussite de cette introduction en Bourse.

Finalement, plus de peur que de mal, l’opération de Label’Vie a été bouclée avec succès et l’action a été sursouscrite plus de 5 fois.
Quant aux autres introductions, elles ont toutes réussi et les patrons des sociétés concernées ont vécu les premières cotations avec soulagement et une grande joie. «Notre première cotation a été pour nous une consécration et l’aboutissement d’un long parcours de travail et de performance», explique Brahim Berrada, d’HPS.

Une fois ce moment d’émotion passé, c’est un stress d’un autre genre qui s’empare des patrons. Dès leur retour de la Bourse de Casablanca, après la cérémonie de première cotation, ils restent les yeux rivés sur l’écran de la Bourse, depuis l’ouverture des séances jusqu’à leur fermeture et ce, pendant les jours, voire les mois qui suivent l’introduction. En effet, une baisse de quelques points et ce sont des millions de DH en moins pour la valorisation de la société, même si aucun d’entre eux ne compte vendre.

«Je surveillais l’évolution du cours chaque jour durant des heures pendant les premières semaines de cotation. Par la suite, en constatant certaines variations, j’ai fini par accepter le fait que les fluctuations n’ont rien à voir avec la réalité», se console Jean Puech, PDG de Timar. Même réaction chez Mohamed Khalil, PDG de Dari Couspate, qui avoue avoir connu des nuits difficiles durant les premières semaines de cotation de la valeur.

L’évolution du cours pèse sur le moral des patrons

Dans d’autres structures, c’est tout le personnel qui a cessé de travailler pour surveiller le cours des actions. «Les premières journées de cotation furent des journées de suivi général du cours. C’était le sujet de discussion privilégié des cadres, et non-cadres aussi, autour du café du matin, et même celui de l’après-midi», raconte Riad Laissaoui, DGA de Label’Vie.
Pour ce dernier, le niveau actuel du cours de la société est conforme aux attentes du management. «Tant que le cours reste entre 900 et 1 150 DH, c’est bien pour nous. Si ça avait progressé rapidement, cela aurait voulu dire que nous sommes une valeur spéculative, ce qui n’est pas notre objectif», précise le DGA.

Pour d’autres patrons, c’est la frustration qui domine lorsqu’ils suivent le cours boursier de leurs actions. «Au terme de ces six mois de cotation, je suis déçu par le parcours boursier de mes actions qui n’a aucune explication économique vu que l’activité de ma société se porte bien. J’espère que cette situation ne va pas durer», déplore Hassan Amor, PDG de Microdata, qui regrette par ailleurs le fait de ne pas avoir suffisamment approché les institutionnels pour soutenir son cours.

Chez HPS, on affirme que «le cours actuel des actions ne reflète pas du tout les fondamentaux de la société. Il y a vraiment un manque d’intérêt des investisseurs pour notre secteur. Ils sont davantage tournés vers les grosses capitalisations et les valeurs immobilières». Tandis que chez Stokvis, on précise qu’«on ne veut pas garder l’œil figé sur le cours. L’important pour nous est de faire de la croissance».

Ceci dit, malgré cette pression et ces perturbations, tous les patrons interrogés affirment que le bilan de leur cotation en Bourse est globalement positif. Car, outre le financement, ces introductions leur ont apporté plusieurs avantages non négligeables.

Notoriété, financement bancaire plus facile, nouveaux business…, le jeu en valait la chandelle

A commencer par la notoriété de ces sociétés qui s’est plus que renforcée. «Nous avons gagné en notoriété auprès de tous nos partenaires (clients, fournisseurs…) qui nous font plus confiance qu’avant car, pour eux, le fait d’être coté en Bourse est un gage de sérieux et de transparence», explique M. Puech, PDG de Timar. Du côté d’HPS, on abonde dans ce sens : «La société est devenue plus crédible sur les marchés internationaux et étant donné que les projets que nous menons durent longtemps et nécessitent un accompagnement permanent, nos clients étrangers, qui ne connaissaient auparavant ni le Maroc ni HPS, devaient être sûrs que leur partenaire continuerait d’exister d’ici 5 ans», explique-t-on.

Auprès de Microdata, on avance le fait qu’«après sa cotation, la société est devenue plus attractive en matière de ressources humaines qui sont un facteur important dans le secteur informatique».
Les apports d’une introduction en Bourse touchent aussi au volet du financement car, pour les banques, être coté change tout. «Nos relations avec les banques sont devenues beaucoup plus fluides depuis notre cotation.

Elles nous accordent désormais plus facilement les lignes de crédit que nous demandons et, parfois, elles-mêmes prennent l’initiative de nous en proposer. Sans parler des investisseurs étrangers et des fonds d’investissement qui nous sollicitent pour nous accompagner dans notre développement», confie Mohamed Khalil, PDG de Dari Couspate.

Autre apport d’une cotation en Bourse : cela «ramène» de nouvelles affaires. Cela peut ne pas se vérifier pour certaines sociétés, en raison de leur appartenance sectorielle, mais c’est le cas d’autres, notamment Stokvis et Dari Couspate. «Notre cotation en Bourse nous a réellement ramené du business.

De nouveaux partenaires étrangers sont venus d’eux-même nous solliciter pour que nous représentions leurs marques au Maroc», tient à signaler Chakib Ben El Khadir. Pour le spécialiste du couscous et pâtes alimentaires, ce sont clairement des points de croissance de l’activité qui ont été gagnés à travers l’introduction. «Notre cotation en Bourse nous a permis de vendre davantage de volume. Avant l’introduction, la progression annuelle de notre chiffre d’affaires était de l’ordre de 20%. Après, nous avons gagné pratiquement 10 points de croissance pour atteindre les 30%», se vante le PDG Mohamed Khalil.

Finalement, s’introduire en Bourse est-il bénéfique même si le cours chute par la suite ? En tout cas, ces patrons affirment que si c’était à refaire, ils le referaient.