Ouvrir une crèche : 30% de marge et 4 ans pour récupérer sa mise

Une crèche de 100 enfants ouverte dans un local loué nécessite un investissement de près de 3 MDH. Avec un tarif de 1 800 DH par mois et par enfant, le bénéfice net annuel tourne autour de 640 000 DH.

Les crèches et garderies d’enfants poussent comme des champignons depuis quelques années. Et pour cause, une demande galopante, d’une part, car les jeunes couples marocains n’ont d’autre choix que de recourir à ces établissements étant donné leur vie active, et, d’autre part, il s’agit d’un business juteux qui attire nombre d’investisseurs compte tenu des prix pratiqués dans le secteur.

En effet, malgré les investissements nécessaires pour l’ouverture d’une crèche (construction ou location d’une maison, aménagement de l’espace, achat du matériel…) qui peuvent être lourds, les crèches permettent, selon plusieurs professionnels, un retour sur investissement rapide, qui peut être atteint en quatre ans seulement, grâce notamment aux prix sans cesse croissants pour un même niveau des charges. Par exemple, pour une crèche d’une capacité de 100 enfants, l’investissement en aménagement du local (loué) et achat de matériel s’élève à 3 millions de DH, alors que le bénéfice annuel net des charges, pour un tarif mensuel de 1 800 DH par enfant, s’élève à près
640 000 DH en tenant compte de l’amortissement, ce qui permet un retour sur investissement au bout de 4 ans et demi (voir tableau).

Mais commençons par les prérequis. Une personne souhaitant investir dans une crèche doit au préalable trouver le local idéal. Certains préfèrent opter pour la location, d’autres optent pour l’acquisition d’un terrain et la construction d’un bâtiment adapté. Dans ce dernier cas, le coût d’investissement monte en flèche. L’acquisition du terrain peut représenter 60% du coût d’investissement global, à l’instar de cette crèche à Casablanca dont le propriétaire a investi pour près de 20 MDH. Ce dernier précise que 12 MDH ont été absorbés par l’acquisition du terrain et 8 MDH pour la construction, l’aménagement et l’achat du matériel (couvertures, lits, serviettes, armoires de rangement, ustensiles de cuisine…), des jeux d’éveil, des fournitures (crayons à couleur, pates à modeler, feutres, papier, livres..) et la décoration d’intérieur. Si la crèche est créée dans un bâtiment en location, le coût peut être réduit à une fourchette variant de 3 à 5 MDH.

Cela étant, la construction ou l’aménagement des classes doit obéir à certaines règles énumérées dans la loi 40-04 portant statut des crèches privées. Celles-ci ont trait essentiellement à la superficie des classes et au nombre d’enfants par salle. A ce titre, la capacité d’accueil requise est de 4 m2 par enfant âgé de 18 mois et de 2,75 m2 par enfant dépassant cet âge. Par ailleurs, les salles qui servent aux cours d’éducation et aux jeux ne doivent pas dépasser 10 et 15 enfants respectivement pour ces deux tranches d’âges. Dans la pratique, ces standards ne sont pas toujours respectés. Certaines crèches peuvent comporter jusqu’à 18 enfants par classe.

Les éducatrices qualifiées sont rares sur le marché

Des normes doivent également être respectées en matière d’aération, d’issues de secours, de sécurité et d’hygiène. Ainsi, une crèche a l’obligation de mettre en place des extincteurs dont le nombre et le volume doivent correspondre à sa superficie, un parterre couvert qui assure la sécurité des enfants ainsi que des stérilisateurs. Parallèlement, elle ne doit pas comporter des tables, chaises ou autres éléments à rebords saillants. A la fin de l’ensemble des travaux, une délégation de la commune vient inspecter les lieux pour s’assurer de la conformité des constructions et apposer, le cas échéant, les modifications nécessaires. Si le local est conforme aux standards, la crèche peut ouvrir après inspection et autorisation du ministère de la jeunesse et des sports.

Indépendamment de l’emplacement de la crèche, les tarifs applicables varient sensiblement d’un établissement à un autre et n’obéissent à aucune règle spécifique. Plutôt tributaires de la politique d’éducation adoptée par chaque crèche, ils oscillent autour d’une moyenne de 1 500 DH par mois, mais peuvent démarrer à 900 DH pour aller jusqu’à 3 000 DH.
Il faut souligner que les tarifs pratiqués augmentent chaque année, portés par l’accroissement de la demande. Au début des années 2000, par exemple, ils se situaient à peine entre 700 et 1 000 DH. Les responsables des crèches justifient les hausses de prix par l’amélioration de la qualité des prestations en termes d’encadrement et d’éducation. Mais, en réalité, selon une enquête menée par La Vie éco auprès de plusieurs crèches, il en ressort que pour des prestations similaires, chacune mène une politique tarifaire qui lui est propre.

A côté de cela, les frais d’inscription et d’assurance, qui sont versés en début d’année, s’élèvent désormais à 1 500 DH et peuvent atteindre jusqu’à 5 000 DH par enfant. Les professionnels justifient ces frais par la nécessité de couvrir les coûts de l’acquisition ou de renouvellement du matériel et fourniture pour les élèves ainsi que les différentes dépenses inhérentes à l’entretien. Plus que cela, «ces frais servent à financer les dépenses d’aménagement et de rénovation effectués au début de chaque année», soutient ce propriétaire de crèche qui prélève 4 500 DH au titre des frais d’inscription et d’assurance. Il ajoute : «Avec des charges de près de 300 000 DH par an affectées à la rénovation du plancher, à l’achat des jouets et des fournitures et au remplacement du matériel usé, les frais d’inscription servent à peine à compenser ce type de dépenses».
Ainsi, pour une crèche dont la capacité d’accueil est de 100 enfants, par exemple, les revenus mensuels au titre de la garde d’enfants peuvent totaliser 180 000 DH mensuellement, soit 1,8 MDH sur l’année scolaire de 10 mois. En y ajoutant le montant global des frais d’inscription d’une moyenne de 2 500 DH par enfant, soit 250 000 DH, le revenu annuel brut d’une crèche de 100 enfants peut s’élever à plus de 2 MDH.

Il va sans dire que parallèlement à ces revenus, les crèches ont des charges qui englobent la masse salariale, le loyer, le cas échéant, les factures d’eau, d’électricité et de téléphone et bien entendu l’impôt sur les sociétés.
Tout d’abord, le salaire des éducatrices pèse dans les charges globales d’une crèche puisque la moyenne des salaires tourne autour de 5 000 DH par mois. Au nombre d’une par 8 à 10 enfants, la masse salariale se chiffrerait dans notre exemple à 50 000 DH par mois, soit 500 000 DH sur l’année scolaire. En plus des éducatrices, les crèches emploient facultativement environ 2 aides payées à un maximum de 2 500 DH par mois, ce qui totalise 50 000 DH par an.
Ensuite, dans le cas où la crèche est en location, le prix du loyer diffère d’un emplacement à un autre. Parallèlement, les factures d’eau, d’électricité et de téléphone se chiffrent en moyenne à 3 000 DH par mois pour une crèche de 100 enfants, soit 30 000 DH pour toute l’année scolaire.

Au total, les charges annuelles dans cet exemple s’élèvent à près de 700 000 DH hors amortissement (600 000 DH par an pour un investissement de 3 millions de DH amorti sur 5 ans). A noter que la plupart des crèches sont constituées sous forme de SARL, ce qui les rend imposables à l’impôt sur les sociétés au taux de 15% si leur chiffre d’affaires annuel est inférieur à 3 MDH.
Précisons par ailleurs qu’au delà de l’aspect extérieur et intérieur de la crèche, la loi 40 04 impose également des conditions à respecter en matière de gestion, que ce soit pour le directeur de l’établissement ou pour les éducatrices. A ce titre, la loi impose que le directeur de la crèche dispose d’une licence ou d’un diplôme du 1er cycle de la filière de l’enseignement supérieur, en plus d’une expérience dans des établissements éducatifs, sanitaires, administratifs ou financiers.

Pour ce qui est des éducatrices, la réglementation exige qu’elles soient formées dans un institut spécialisé, à l’instar d’Al Manar, pour pouvoir accomplir leurs fonctions au sein d’une crèche. Sauf que leur rareté sur le marché pousse certains établissements à employer des éducatrices non spécialisées, avec un niveau Bac dans certains cas. La directrice d’une crèche à Casablanca justifie cette indisponibilité des éducatrices qualifiées et le recours aux profils non conformes par l’ouverture en grand nombre de crèches au cours de ces dernières années. «A force de perdre mes éducatrices à qui la concurrence offre de meilleurs salaires, j’ai fini par recruter des personnes non formées et par leur offrir une formation en interne», reconnaît-elle.