Où les Marocains placent-ils leur argent ?

Hormis l’or et l’immobilier,
l’argent des épargnants va d’abord aux banques.
Les OPCVM et les produits d’assurance restent loin derrière,
même s’ils rémunèrent mieux.
Plusieurs facteurs expliquent les préférences des Marocains.

Le marché financier attire une partie non négligeable de l’épargne individuelle et cette dernière ne cesse de progresser d’une année à  l’autre. Hormis la part placée dans l’immobilier, les bijoux ou, tout simplement, thésaurisée, les Marocains optent de plus en plus pour les produits de placement financiers. Leurs atouts ? Une meilleure rémunération, une plus grande liquidité et des niveaux de risque adaptés à  chaque profil d’investisseur. Sans parler de la possibilité de faire gérer son épargne par des professionnels et de dépasser ainsi les freins liés à  la méconnaissance des marchés et de leurs rouages.
Bien évidemment, dans le lot des produits financiers (comptes bancaires, produits d’assurance, organismes de placement collectif en valeurs mobilières – OPCVM -, Bourse…), certains véhicules de placement sont plus prisés que d’autres, et ce pour plusieurs raisons.
D’o๠l’utilité d’avoir un petit aperçu sur l’orientation de l’épargne financière pour ces différents instruments, d’en apprécier l’évolution et de savoir ce qui motive les épargnants.

Le livret d’épargne reste prisé malgré une très faible rentabilité
Commençons par le système bancaire, niche qui attire les sommes les plus importantes de l’épargne individuelle au Maroc. En 2005, le total des dépôts des particuliers a dépassé les 258 milliards de dirhams, contre 230 milliards une année auparavant, soit un accroissement de l’ordre de 12%. Le nombre de comptes ouverts en 2005 n’a pas encore été arrêté, mais celui de 2004 dépassait les 6,6 millions. Les Marocains résidents à  l’étranger (MRE) détiennent un peu plus du tiers des dépôts, soit près de 88 milliards de dirhams, contre 81,7 milliards en 2004.
Si l’on détaille davantage, les dépôts des particuliers se divisent en trois catégories : dépôts à  vue, dépôts à  terme, et comptes sur carnet. La première catégorie occupe la première place, avec 139 milliards de dirhams d’encours, contre 117 milliards en 2004, soit près de 19% de progression. Les comptes à  terme ont par contre stagné entre les deux années, s’établissant à  fin 2005 à  68 milliards de dirhams. Enfin, les comptes sur carnet sont passés de 42 milliards de dirhams en 2004 à  47 milliards en 2005, soit une hausse de 12%. Au niveau de la poste, le livret de la CEN (Caisse d’épargne nationale) draine, lui, 10,7 milliards de dirhams, 15% de plus qu’en 2004, pour un nombre de comptes ouverts de 2,3 millions.

3,2 milliards de dirhams de primes émises pour l’assurance-vie
En ce qui concerne l’épargne «institutionnelle» des particuliers, celle placée dans le secteur des assurances et des retraites, les chiffres détaillés sur le montant des fonds gérés par les compagnies, ainsi que le niveau des provisions mathématiques pour l’année 2005 ne sont pas encore arrêtés. Seul le montant des primes émises au titre des produits d’assurance-vie et capitalisation a été rendu public jusqu’à  présent. On apprend que 3,26 milliards de dirhams de cotisations, regroupant toutes les catégories de contrats d’assurance-vie et de capitalisation y ont été placés. Ce montant est en hausse de 13,3% par rapport à  2004.
Cependant, cette hausse cache des variations, en fonction du type de contrat. Ainsi, les contrats d’assurance-vie individuels ont baissé de 22% pour s’établir à  776 millions de dirhams. Les produits de capitalisation, eux, n’ont cru que de 0,8%, à  768 millions de dirhams de primes émises. Les 13% de progression globale proviennent donc majoritairement de la hausse enregistrée sur les contrats d’assurance-groupe (+53,8%), qui se sont établis à  1,7 milliard de dirhams.

Plus de 25 000 souscripteurs particuliers pour les OPCVM en 2005
Autre instrument de placement, l’investissement en Bourse et en bons du Trésor. Actuellement, il n’existe pas d’étude chiffrée sur le nombre et le montant des investissements directs des particuliers dans ces deux marchés. Un responsable du Conseil déontologique des valeurs mobilières (CDVM) parle toutefois de l’opération d’introduction en Bourse de Maroc Telecom comme étant un repère qui a permis de quantifier le potentiel des personnes physiques susceptibles d’investir dans le marché financier. L’opération en question a en effet drainé 130 000 souscripteurs, dont la moitié était constituée par des particuliers.

Concernant l’investissement indirect des particuliers dans ce marché, il est de l’ordre de 16 milliards de dirhams sous forme d’actifs nets gérés par les sociétés de gestion pour l’année 2005. Ce montant représente près de 18,5% de l’actif net global des OPCVM. Il est détenu à  hauteur de 88% par des Marocains résidents, soit 14,3 milliards de dirhams, de 5,6% par des personnes non résidentes, et de 5,3% par des MRE. La répartition de cet actif sous gestion entre les différentes catégories d’OPCVM fait ressortir l’attribution suivante : 6,3% en actions, 3,8% en OPCVM diversifiés, 16,9% dans le monétaire, 12,4% dans les obligations à  court terme, et 60,5% dans les obligations à  moyen et long termes. Le nombre de personnes ayant souscrit aux différents OPCVM en 2005 est en hausse de 28% par rapport à  l’année dernière. Elles sont plus de 25 700, dont plus de 87% de personnes résidentes. Néanmoins, le nombre de souscripteurs non résidents a presque doublé en une année, passant de 1 640 à  3 240. Mais, malgré cette hausse, les souscriptions nettes ont enregistré une baisse importante chez les particuliers. Elles se sont établies à  1,56 milliard, soit 62% de moins qu’en 2004.

Les facteurs qui influent sur le choix des produits de placement
Qu’est-ce qui fait que certains produits drainent beaucoup plus l’épargne des particuliers que d’autres ? Il existe sans doute plusieurs raisons à  cela. Certaines sont imputables aux épargnants, mais d’autres sont à  mettre sur le compte des produits eux-mêmes, et des organismes qui les commercialisent.
Le directeur d’une agence bancaire pour les particuliers estime que ses clients, en plus du fait q’ils recherchent la sécurité même avec un rendement faible, connaissent mal les différents produits de placement. «Le réseau bancaire commercialise, en plus des produits classiques de la banque, des produits d’assurance, d’épargne retraite ou éducation, ainsi que les parts d’OPCVM. Nos clients, ne maà®trisant pas les mécanismes de ces produits ou désirant maintenir leur épargne disponible et en sécurité, optent sans trop réfléchir pour les comptes sur carnet ou les dépôts à  terme, instruments faciles à  comprendre pour la majorité d’entre eux», explique-t-il.

En effet, une grande partie des épargnants individuels connaà®t mal les mécanismes de l’assurance-vie. Et c’est encore plus vrai pour les produits boursiers ou obligataires. Cela est dû en partie, selon ce même directeur, au manque de communication de la part des organismes commercialisant ces produits. A titre d’exemple, le responsable du pôle «vie» d’une compagnie d’assurance affirme qu’une grande partie des clients potentiels posent des questions sur le mécanisme de fonctionnement des produits «vie» et leur caractère probabiliste, mais ne trouvent pas de réponses claires et simples de la part des distributeurs.
A ce déficit de communication s’ajoutent d’autres facteurs de blocage au développement de l’épargne individuelle. Il y a notamment le rendement faible d’un certain nombre de produits et le niveau de fiscalité élevé, la complexité des procédures, le risque financier ainsi que la non-conformité de certains produits à  la religion musulmane.
En effet, des produits comme les actions et les OPCVM investis en actions ne bénéficient pas de la confiance des épargnants marocains en raison, entre autres, de la forte volatilité des cours en Bourse. Les bons du Trésor souffrent du même mal : un mécanisme compliqué pour le commun des épargnants. «En plus de cette complexité et du montant élevé qu’il faut engager, le rendement demeure faible», fait remarquer un particulier. Pour un autre, c’est plutôt le frein religieux qui le dissuade de placer ses économies dans ce type de produits.

Enquête
17% des épargnants s’orientent vers l’immobilier

Selon une enquête réalisée par la Bourse de Casablanca en 2004 sur l’épargne individuelle au Maroc, plus de 23% des enquêtés orientent leur épargne vers l’immobilier. 17% sont motivés par la couverture des risques de santé alors que 16% d’entre eux épargnent pour investir, dans l’avenir, dans la création d’affaires personnelles. 15% réservent par ailleurs leur épargne à  l’éducation de leurs enfants et près de 10% entendent l’utiliser pour l’acquisition de voiture. Dans 6% des cas, cet argent servira à  garantir une retraite plus confortable. Les 2% restants épargnent pour faire face à  des dépenses ponctuelles telles que les loisirs, le mariage, l’émigration ou encore le pélerinage. L’enquête explique que la raison de cet attrait pour l’immobilier réside dans le fait que les individus s’efforcent de conserver au moins la valeur réelle de leur patrimoine. Aussi, ils prennent leurs décisions d’épargne de telle sorte que la valeur nominale moyenne du patrimoine augmente à  un rythme au moins égal à  celui du niveau général des prix. La variation de la valeur du patrimoine aura donc des effets sur la décision de l’épargne. Ainsi, l’importance du besoin en logements semble bien favoriser la spéculation immobilière et la mobilisation de l’épargne vers des placements dans ce secteur.
Témoignages
17% des épargnants s’orientent vers l’immobilier

Souad B.
Comptable dans une société industrielle
Depuis que j’ai commencé à  travailler, j’ai ouvert un compte sur carnet auprès d’une agence bancaire pour y déposer mes économies. Je savais qu’il existait d’autres produits d’épargne mais que je ne maà®trisais pas. Quelque temps après, le responsable clientèle de ma banque m’a parlé d’un produit de capitalisation avec lequel je pourrais épargner et gagner beaucoup plus que ce qui est offert par le compte sur carnet. Quand j’ai demandé quel était le taux d’intérêt, le responsable m’a dit qu’il varie chaque année, mais qu’il y a un taux minimum garanti qui est plus élevé que celui du compte sur carnet. Après qu’il m’ait bien expliqué le fonctionnement de ce produit, j’ai décidé de signer le contrat. Cela fait maintenant trois ans que j’effectue des versements, et chaque fin d’année je reçois un relevé contenant le niveau auquel est arrivé mon capital. Au final, c’est effectivement plus intéressant que si j’avais conservé mon argent dans le compte sur carnet.

Abdallah M.
Cadre commercial
Avec les affaires que je rapporte chaque mois à  la société qui m’emploie, je dégage des commissions importantes en dehors de mon salaire fixe. Cet argent dormait tranquillement dans mon compte. Mon banquier m’a donc persuadé d’ouvrir un compte en actions pour placer une partie de cet argent sur le marché boursier, en bénéficiant des conseils de la société de Bourse. J’ai suivi sa recommandation, et j’ai effectivement participé à  l’introduction en Bourse d’une société, tout en achetant un certain nombre d’actions par la suite que la société de Bourse m’avait recommandées. Quelques mois plus tard, je voulais acquérir un nouveau logement et donc j’avais besoin de mon épargne. Hélas, en cédant mon portefeuille d’actions, j’ai réalisé une perte de 40% par rapport au montant que j’avais investi. La Bourse avait beaucoup baissé entre temps…