Normes IFRS : quel impact sur les sociétés cotées ?

L’incidence
est importante
en raison des divergences entre normes IFRS et normes marocaines.
+10,5 milliards de DH pour le total bilan d’Attijariwafa bank, +1 milliard
pour les fonds propres de l’Ona.
L’évaluation des actifs au prix du marché peut rendre volatile la valeur des
sociétés cotées.

L’importance de l’information financière pour les différents partenaires d’une entreprise n’est plus à  démontrer. Qu’ils soient actionnaires particuliers ou institutionnels, créanciers, administrations publiques ou analystes financiers, tous ont besoin de données comptables pour pouvoir analyser, contrôler ou prendre une décision d’investissement. Pour cela, l’information qu’ils utilisent doit être fiable. Elle doit refléter l’image réelle de la société, c’est-à -dire ce qu’elle vaut et ce qu’elle réalise en termes de performances.

Depuis 2004, plusieurs sociétés cotées à  la Bourse de Casablanca ont adopté les normes IFRS (International Financial Reporting Standards) pour l’établissement de leurs états financiers (Maroc Telecom, Holcim Maroc, Ona et Attjiariwafa bank). Il s’agit d’un référentiel utilisé à  l’échelle mondiale par les groupes faisant appel public à  l’épargne. Ses principaux objectifs sont de permettre la comparaison entre les entreprises du même secteur et ce, quel que soit leur pays d’origine, d’assurer une transparence financière et de produire une information comptable en cohérence avec la réalité économique.

En adoptant ces standards, les sociétés de la cote casablancaise ont fait état d’écarts importants entre leurs anciennes données comptables et les nouvelles. Attijariwafa bank a vu son total bilan du 31 décembre 2005 s’apprécier de 10,5 milliards de DH (+7,6%), passant de 138,7 à  149,2 milliards. Ses capitaux propres ont gagné plus de 800 millions de DH (+7,4%) pour s’établir à  11,7 milliards. Idem pour le groupe Ona dont les capitaux propres à  fin décembre 2006 ont progressé de plus d’un milliard de DH (+9,7%), à  11,8 milliards, et dont le résultat d’exploitation a perdu 247 MDH (-16%), passant à  1,5 milliard de DH.

Qu’est-ce qui explique l’impact de ces normes sur la valeur et les performances des sociétés cotées qui les appliquent ? Cela peut-il avoir une incidence sur leurs cours en Bourse ?
En réalité, l’influence du passage aux normes IFRS sur les cours boursiers dépend de plusieurs éléments, notamment l’importance des écarts dûs au changement de référentiel et le degré d’efficience du marché. Au Maroc, l’adoption du référentiel comptable international en est encore à  ses débuts et le sujet reste peu connu du grand public. En Europe, l’application des normes IFRS a influencé 52% des gestionnaires de fonds, selon une étude réalisée par The European investors. 21% d’entre eux ont pris des décisions d’achat uniquement suite aux changements induits par la publication des comptes en IFRS. 22% ont pris des décisions de vente, 17% ont renoncé à  investir dans des titres préalablement ciblés, et 11% ont été persuadés de conserver leurs placements.

Prééminence de l’économique sur le juridique
Quant à  l’impact des normes IFRS sur les comptes des sociétés qui les utilisent au Maroc, il se situe à  plusieurs niveaux, en relation avec les nombreuses différences que les IFRS présentent par rapport au référentiel comptable marocain. «Contrairement aux standards marocains, les normes IFRS se caractérisent par la prééminence de l’économique sur le juridique et par la notion de la juste valeur dans l’évaluation des actifs», précise Abdou Souleye Diop, associé-directeur au cabinet Masnaoui Mazars.

Pour illustrer ces différences, prenons quelques exemples concrets.
Selon les normes marocaines, une machine acquise en leasing ne figurera nulle part dans l’actif d’une société, même si celle-ci l’utilise dans sa production, même si elle la conserve pendant plusieurs années et pourrait la garder à  la fin, et ce, pour l’unique raison que, sur le plan juridique, la machine n’est pas sa propriété mais celle de la société de leasing. Dans les IFRS, cette machine sera intégrée dans les immobilisations corporelles de la société et sa contrepartie dans les dettes à  long terme.

Pour les actifs immobiliers et financiers, le référentiel international exige leur inscription dans les comptes à  leur juste valeur, c’est-à -dire au prix auquel ils pourraient être échangés sur le marché entre des parties bien informées, consentantes et agissant dans des conditions de concurrence normale (cours boursiers, transactions comparables…). Alors que, pour respecter le principe de prudence, les normes comptables marocaines stipulent qu’ils doivent être comptabilisés à  leur coût historique, ce qui peut créer un décalage important entre les comptes d’une société et sa réalité économique.

En ce qui concerne les engagements sociaux futurs d’une entreprise (indemnités de licenciement, primes de départs en retraite…), les normes IFRS indiquent qu’ils doivent être comptabilisés et calculés en utilisant des méthodes statistiques bien déterminées. Dans le référentiel marocain, les engagements à  long terme en faveur du personnel ne sont tout simplement pas pris en compte.

Ce ne sont là  que des exemples des différences observées entre les normes marocaines et les normes IFRS. En effet, les divergences concernent pratiquement tous les comptes d’une société, qu’il s’agisse des stocks, des dotations aux amortissements et aux provisions, des devises ou des impôts.

Dans le cas du groupe Ona, par exemple, l’appréciation de 9,7% des capitaux propres (1,05 milliard de DH) résulte de la variation de plusieurs éléments. Parmi les impacts positifs, on peut citer l’augmentation de 2,7 milliards de DH de la valeur des immobilisations corporelles suite au retraitement des amortissements et à  la réévaluation des terrains, le rajout de 100 MDH de contrats de leasing, l’amélioration de 272 MDH du niveau des provisions et l’annulation des écarts de conversion de change pour 55 MDH. Les impacts négatifs concernent, pour leur part, la constatation des avantages futurs au personnel pour 608 MDH, la comptabilisation des produits dérivés de change et l’évaluation à  la juste valeur des titres financiers pour 1,6 milliard de DH et la dépréciation de certains actifs incorporels pour 216 MDH.

La notion de juste valeur constitue-t-elle un risque ?
Par ailleurs, des différences existent entre les normes IFRS et le référentiel marocain au niveau même de la présentation des états financiers. Le bilan est divisé, selon les standards internationaux, entre éléments courants et non courants. Les premiers regroupant les actifs et les passifs dont la durée est inférieure à  une année et les deuxièmes les ressources et les emplois à  long terme et ce, quel que soit leur objet. Quant au compte de résultats, il peut être présenté soit par nature de produits et de charges, soit par centres de recettes et de dépenses (administration, production, commercial…). Ce compte doit par ailleurs comporter plus d’informations que dans le compte de résultats établi selon les normes marocaines, notamment en ce qui concerne les intérêts des minoritaires et l’endettement.

Finalement, l’adoption des normes IFRS par les sociétés cotées constitue une importante évolution en matière de communication financière, même si elle peut se traduire par la baisse d’un indicateur d’activité ou la dépréciation d’un actif. Les investisseurs en Bourse auront en effet une image sincère des sociétés dans lesquelles ils placent leur argent ; les analystes financiers pourront émettre des recommandations fondées et les partenaires institutionnels (banques, fonds d’investissements…) disposeront d’une information professionnelle, riche et détaillée.

Cela dit, la notion de la juste valeur, principe fondamental des normes IFRS, peut poser problème. En effet, dans un marché boursier jeune, qui réalise depuis 2004 des taux de progression importants (71% en 2006) et dont les actions sont très volatiles (hausses et baisses à  trois chiffres dans certains cas), la valeur d’une société peut varier considérablement d’un arrêté comptable à  l’autre suite à  la constatation des plus ou moins-values latentes des titres détenus. Et quand on sait que, par exemple, le total bilan des banques est constitué à  plus de 80% d’instruments financiers, on peut se demander ce qui arriverait en cas de krach boursier ou de variation brutale des taux d’intérêt.