Normes IFRS : quel impact sur la valeur des sociétés cotées ?

Le CDVM recommande leur application aux entreprises cotées à  partir de 2007.
Plusieurs éléments bilantiels et d’exploitation changent,
ce qui affecte la valorisation et le résultat.
Quatre sociétés cotées publient déjà  en
IFRS et quatre autres s’y préparent.

Les informations comptables ont toujours constitué, pour les différents partenaires d’une société, le support d’analyse, de contrôle et de prise de décision. Actionnaires particuliers ou institutionnels, créanciers, administration fiscale et analystes financiers, tous utilisent ces informations, chacun dans un but, et a besoin qu’elles soient fiables et qu’elles reflètent l’image réelle de la société. Au Maroc, les normes comptables ont été en grande partie inspirées des normes françaises, conçues pour mettre en avant davantage l’aspect juridique et fiscal des états financiers que leur aspect économique. A titre d’exemple, une machine acquise en leasing ne figurera nulle part dans l’actif d’une société, même si celle-ci l’exploite dans son process de fabrication, qu’elle va la conserver pendant plusieurs années et qu’elle pourrait la garder à  la fin, et ce pour l’unique raison que, sur le plan juridique, la machine n’est pas inscrite à  son nom. Ces considérations biaisent ainsi la sincérité des informations comptables qui, entre autres, servent à  des analystes financiers pour émettre des recommandations au sujet d’une société donnée, à  des actionnaires actuels ou potentiels pour acheter, vendre ou conserver leurs actions.

Aux Etats-unis, en Europe, et, de manière générale, dans les pays développés, cette manière de présenter les comptes a changé. Tous les groupes cotés en Bourse publient désormais leurs comptes selon des normes appelées IFRS (International Financial Reporting Standards) qui, elles, font ressortir la réalité économique de l’entreprise. Elles s’adressent à  ce titre, en priorité, aux investisseurs et aux créanciers. De plus, l’adoption de normes uniques dans toute l’Europe, par exemple, a facilité la comparabilité entre les sociétés, vu que les normes de chaque pays étaient différentes.

Ce changement de référentiel comptable a révolutionné les marchés financiers étrangers. Le passage aux normes IFRS a fait ressortir des écarts dans la valorisation des sociétés ainsi qu’au niveau de leurs résultats, qui ont eu de l’influence sur les décisions des investisseurs.
Le Maroc, lui, rattrape son retard lentement. Une circulaire du Conseil déontologique des valeurs mobilières (CDVM) précise qu’à  compter de l’année 2007, les groupes cotés au premier compartiment de la Bourse de Casablanca peuvent publier leurs comptes consolidés soit selon la législation marocaine, soit selon les normes IFRS. Toutefois, le CDVM encourage le passage à  ces normes pour différentes raisons : encourager l’investissement étranger dans les sociétés marocaines cotées, préparer dès maintenant le passage généralisé vers ces normes, offrir aux investisseurs des comptes transparents et économiques.

Actuellement, quatre groupes cotés publient déjà  selon les normes IFRS et quatre autres s’y préparent selon le CDVM. Maroc Telecom a été le premier à  franchir le pas. Sa cotation à  la Bourse de Paris en a été la principale raison. Holcim Maroc l’a fait, entre autres, pour se conformer aux normes de sa maison-mère en matière de reporting. Mais quelle que soit la raison du choix, la publication selon ces normes constitue pour les dirigeants des instruments de gestion plus efficients, pour les analystes des informations économiques plus proches de la réalité afin d’émettre les bonnes recommandations, et pour vous, actionnaires actuels ou futurs, un support fiable pour prendre les bonnes décisions d’investissement.

Selon une étude sur l’impact du passage aux normes IFRS publiée en Europe, les décisions d’investissement ont été sensiblement modifiées. Il faut dire qu’il existe de nombreuses différences entre les normes IFRS et celles de chaque pays. Dans le cas du Maroc, il existe des différences tant au niveau de la présentation des comptes qu’au niveau de leur formation. A commencer par le bilan.

Au niveau de la présentation des comptes, le classement n’est pas le même dans les normes marocaines que dans les IFRS. Ces dernières répartissent en effet les actifs d’une société en actif courant et non courant, de même pour le passif. Le non courant représente les ressources et les emplois dont la durée dépasse une année, et le courant ce qui est inférieur à  cette durée, et ce quel que soit l’objet de ces emplois et ressources. A titre d’exemple, même si une société contracte un crédit d’investissement, il sera classé parmi les passifs courants si sa durée est inférieure à  une année.

Les immobilisations en non- valeur ne figurent pas dans un bilan IFRS. Etant par nature des charges et non pas un patrimoine, leur constatation se fait au niveau du compte de résultat (CPC au Maroc). Au passif, la part des fonds propres qui revient aux actionnaires minoritaires est mise en exergue, contrairement au système actuel. En outre, le bilan IFRS intègre une partie du hors bilan actuel, comme les produits dérivés. Les immobilisations prises en crédit-bail, elles, sont intégrées dans l’actif et leur contrepartie figure dans les dettes à  long terme. Et ce n’est pas tout, il y a plusieurs autres reclassements qui peuvent changer de manière significative la valeur des entreprises. Mais c’est incontestablement la notion de la juste valeur ou fair value qui affectera nettement leur patrimoine. En ce sens qu’elle impose aux sociétés l’évaluation à  la valeur du marché de certains biens qu’elles possèdent. Cette notion vient s’opposer à  celle employée actuellement, basée sur les coûts d’acquisition (coût historique) et leur amortissement éventuel ainsi que sur la nécessité de prudence. Ce principe rend la valeur des sociétés plus volatile, car à  chaque publication elles doivent comptabiliser les gains et les pertes latents, si la valeur de marché des actifs évolue.

Au niveau du compte de résultats, les normes marocaines exigent une présentation par nature de produits et de charges, alors que les IFRS donnent le choix aux entreprises entre cette présentation et une autre basée sur un classement par centres de dépenses (administration, production, commercial…). Pour le chiffre d’affaires, il doit tenir compte des remises et rabais accordés, contrairement aux normes marocaines o๠ils sont comptabilisés dans un compte spécifique. Concernant le calcul des amortissements, il obéit au rythme de dépréciation économique des actifs. Aucun mode ni durée d’amortissement fiscale ne sont imposés. Du côté des frais financiers, il y a lieu dans le compte de résultats, selon la méthode IFRS, de déterminer le coût de l’endettement net. Et au niveau du résultat net, les normes internationales exigent de mentionner le bénéfice par action. La liste est loin d’être exhaustive, d’autres différences existent presque partout dans les états financiers. En plus, la publication du tableau des flux de trésorerie est obligatoire en IFRS, et les documents annexes sont beaucoup plus riches en informations que ce qui est publié actuellement.

Tout cela est bien entendu dans l’intérêt des investisseurs et des créanciers, vu le degré élevé de la transparence et la logique plus économique dans l’établissement des comptes. Ce changement représente pour une entreprise un investissement lourd en termes d’argent et de temps, ce qui peut constituer un frein au passage à  ces normes. Mais, tôt ou tard, toutes les entreprises, même celles qui ne sont pas cotées en Bourse, devront changer de référentiel. Autant s’y préparer dès maintenant.

Ailleurs
Comment les investisseurs ont réagi en Europe

Quel sera l’impact du passage aux normes IFRS sur le comportement des boursicoteurs ? Une étude a été faite par The European investors concernant les conséquences de l’adoption de ces nouvelles normes sur les décisions d’investissement en Europe. Les résultats publiés montrent que 52% des gestionnaires de fortunes (gestionnaires par délégation des fonds des particuliers) ont été directement influencés par les informations publiées en IFRS au moment de prendre des décisions d’investissement. 21% d’entre eux ont pris des décisions d’achat uniquement suite aux changements induits par la publication en IFRS, 22% ont pris des décisions de vente, 17% ont renoncé à  investir dans des titres préalablement ciblés, et 11% ont été persuadés de conserver leurs titres.

Mieux comprendre
IFRS : définition, objectifs et historique

Les IFRS (International Financial Reporting Standards) sont un ensemble de normes issues de recommandations de plusieurs pays pour une harmonisation internationale de l’information financière dans tous ses aspects, y compris comptable, pour une meilleure transparence des états financiers publiés par les entreprises et les groupes.
Objectifs : rendre la comptabilité compréhensible, reconnue dans le monde entier, capable de fournir une information de qualité, transparente, destinée aux utilisateurs (dirigeants, investisseurs, membres du personnel, fournisseurs, clients, EtatÂ…) afin de les sécuriser et les aider dans leur prise de décision.
Ces normes sont l’aboutissement d’une longue période d’études, de débats et de formalisation qui a duré plus d’une trentaine d’années, le projet ayant vu le jour au début des années 1970.
Les pays qui ont travaillé sur ce projet sont l’Australie, le Canada, la France, l’Allemagne, le Japon, le Mexique, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, l’Irlande et les Etats-Unis.
Leur ancien nom est IAS (International Accounting Standards).
En 2000, la commission européenne a proposé l’application de ces normes pour les comptes consolidés des sociétés cotées des pays membres. En 2005, tous les groupes cotés ainsi que leurs filiales sont passés aux normes IFRS.