Marché de l’art : encore des opportunités à saisir !

Les artistes confirmés comme Gharbaoui, Cherkaoui et Belkahia ont toujours la cote. Certains jeunes peintres commencent à percer.

Le marché de l’art est connu pour être résilient en temps de crise. Face à l’effritement du rendement des produits financiers et le tassement du marché de l’immobilier, plusieurs investisseurs, en quête d’opportunités de placement, se tournent vers les œuvres d’art. En plus d’un potentiel de gain intéressant, l’investissement dans ce marché n’est frappé d’aucune fiscalité vu l’absence de réglementation.

Ce constat s’est confirmé surtout au début de la crise de 2008, période durant laquelle plusieurs collectionneurs avertis ont orienté leur épargne vers les œuvres d’art. Néanmoins, le prolongement de la crise n’a pas été sans effet. Actuellement, le marché est plus calme ; les acheteurs ne sont plus aussi présents qu’auparavant et la valeur des œuvres d’art ne monte plus en flèche. Cela dit, on peut soulever une conséquence positive de la crise : la spéculation sur certains tableaux a cessé. Aussi, les collectionneurs sont devenus de plus en plus prudents dans leurs acquisitions. Dans ce sens, Nawal Slaoui, propriétaire de la galerie Interface Cultures, explique : «Généralement, les gens achetaient l’œuvre et non l’artiste. Or, la connaissance de l’artiste, de son parcours, de son histoire ainsi que tous les éléments qui entourent une œuvre d’art est primordiale». Ce sont ces facteurs qui doivent influer sur la cote d’une œuvre d’art et non la spéculation à laquelle s’adonnaient nombre d’acheteurs.

Un autre élément caractérisait le marché de l’art au Maroc. Il s’agit des collectionneurs institutionnels, dits faiseurs du marché. En effet, le marché était porté essentiellement par les grands collectionneurs dont certains établissements publics, les banques et leurs fondations, les assurances et d’autres grands groupes. D’ailleurs, ce sont ces collectionneurs qui détiennent le gros des œuvres des artistes réputés. Les particuliers, eux, se contentaient de suivre les tendances de ces investisseurs de taille et misaient sur les artistes dont les œuvres sont achetées par tel ou tel institutionnel. «La donne change progressivement et le marché est en train de se réguler», estime Hassan Sefrioui, propriétaire de la galerie Shart. «Hormis le musée de Bank Al-Maghrib qui est toujours assez présent, les autres institutions sont de moins en moins actives. En parallèle, plusieurs collectionneurs, personnes physiques, s’intéressent de plus en plus à l’art, que ce soit pour le plaisir ou pour l’investissement, et ce, sans suivre forcément les tendances des grandes institutions».

Toutefois, ces particuliers ont tendance à privilégier les artistes confirmés, ayant au moins 30 années d’expérience en tant que peintres. Allusion faite à Farid Belkahia, Miloud Labied, Ahmed Cherkaoui, Jilali Gharbaoui, Abbès Saladi… Une attitude normale puisque dans tout marché en cours de régulation, miser sur les valeurs sûres est le premier choix des investisseurs. En tout cas, la cote de ces artistes est toujours intéressante pour la simple raison qu’ils sont connus aussi bien sur le marché national qu’international. Par exemple, «Ludmila III», une œuvre d’Ahmed Cherkaoui, de type huile sur toile a été adjugée lors d’une vente aux enchères à la CMOOA à 1,87 MDH, sachant qu’elle a été estimée entre 750 000 et 850 000 DH. De même, «le Talisman rouge» du même artiste, un tableau huile sur toile de jute de dimension 73×92 cm, estimé entre 1,2 et 1,4 MDH, a été finalement vendu en 2011 à 2,35 MDH. En 2014, une œuvre du même nom, du même type de peinture et du même artiste, mais de dimension 81×100 cm a été acheté à 3,5 MDH avec un prix estimatif variant de 1,8 à 2,2 MDH. Autre exemple, «L’expression bleue», une œuvre de Jilali Gharbaoui de 65x81cm a été vendue en 2011 à 830000 DH. Du même nom, une autre œuvre de dimension 50×61 cm a été cédée à 1,2 MDH, soit 50% de plus que le prix estimé.

Il faut dire que la valeur des toiles augmente lorsque les artistes sont décédés, en raison d’abord de leur réputation historique sur le marché et ensuite de la rareté de leurs œuvres. Il n’en demeure pas moins qu’à côté de ces artistes historiques, existe toute une panoplie de peintres vivants qui ont au moins une dizaine d’années d’expérience sur le marché. On peut citer à titre d’exemple Mohamed Melehi dont une œuvre prenant la forme d’un découpage cellulosique sur panneau de 100×93 cm a été vendue en 2013 à 160000 DH (prix estimé entre 130000 et 150000 DH). Une année plus tard, une œuvre similaire de 120×110 cm a été adjugée à 450 000 DH (près de 2 fois la valeur de la première) alors qu’elle a été évaluée entre 200 000 et 250000 DH.

Les artistes marocains commencent à percer à l’international

Par ailleurs, certains jeunes artistes, émergents, sont en train de tisser leur toile sur le marché, que ce soit dans la peinture ou dans les autres formes de l’art, à l’instar de la photo, la vidéo ou les installations techniques (voir encadré). Dans ce cadre, les galeristes contactés citent Mahi Binebine, Yassine Balbzioui, Ilias Salfati… Pour ne citer que le premier, une œuvre d’art réalisée en cire et pigments sur panneau, d’une dimension de 160×110 cm a été adjugée en 2008 à 250000 DH, pour un prix estimé entre 230 000 et 260000 DH. Six mois plus tard, la même œuvre a été revendue à 315 000 DH. Ce qui correspond à une plus-value nette de 26% en moins d’une année, soit nettement mieux que ce que rapportent les produits de placement, tous types confondus.

Si ces artistes commencent à percer, ce n’est pas seulement grâce à la qualité de leur production. Ils bénéficient d’un levier de promotion important : les galeries les représentant. Mme Slaoui assure que pour être connu, un artiste doit être bien représenté par sa galerie. Autrement dit, elle doit l’accompagner dans ses œuvres aussi bien au niveau de la production qu’au niveau des grandes manifestations (expositions, foires, biennales…). Elle doit aussi le promouvoir à travers des publicités et l’organisation de vernissages. Pourtant, «bien des galeries rechignent sur les moyens et ne jouent pas leur rôle, non à cause d’une insuffisance de moyens financiers, mais plutôt par manque de volonté de prendre des risques», rapporte la galeriste qui souligne par ailleurs la multiplication des galeries marchandes, dont la vocation est à l’opposé de celle des galeries professionnelles. En effet, leur seul objectif sur le marché de l’art est de réaliser un gain intéressant suite à un vernissage d’un artiste quelconque, sans que ce dernier ne bénéficie d’un certain accompagnement. Leur prolifération a un double effet négatif. D’une part, l’image de la profession est ternie, et, d’autre part, ces galeries n’aident pas l’artiste à se faire une place parmi les autres.

Quoi qu’il en soit, les galeristes et professionnels du secteur recommandent de miser sur les artistes à valeur sûre, à savoir les artistes décédés. Cela n’empêche aucunement de suivre certains artistes émergents qui participent à des évènements internationaux, «surtout que certaines institutions internationales commencent à s’intéresser aux artistes marocains», fait savoir Mme Slaoui.

Et M. Sefrioui d’ajouter : «Les marchés internationaux de l’art ont depuis longtemps eu une mauvaise perception du marché marocain, jugé en décalage avec l’actualité. Mais cette perception commence à changer graduellement. Cela dit, il reste fortement recommandé d’être à l’affût de l’actualité artistique, à l’écoute des critiques d’art… et aussi de se faire conseiller en vue de réaliser le bon achat».

Le marché de l’art au Maroc est représenté en grande partie par les tableaux. Mais plusieurs jeunes artistes émergents se sont orientés vers d’autres types d’art comme la photographie, la vidéo, les installations… D’ailleurs, le marché de l’art à l’échelle internationale prend la direction de l’art conceptuel qui reprend des formes ou des conceptions ayant trait à l’actualité, qu’elle soit politique, environnementale, sociale… Plusieurs artistes marocains représentent la locomotive de cet art contemporain, comme Ytto Berrada, Latifa Echekhch, Mounir Fatmi, Hassan Darsi, Leila Alaoui, Khalil Nemmaoui… Dans ces types d’art émergents, c’est la photo et les installations qui semblent les plus développées. Khalil Nemmaoui par exemple, artiste photographe, a réussi à vendre une œuvre d’art intitulée «série de l’arbre» en 7 exemplaires au prix de 35 000 DH chacune. Hassan Sefrioui précise que les photographies sont éditées entre 5 et 7 exemplaires au maximum. En Europe, le nombre d’éditions s’élève à 25. C’est dire que la photo commence à percer petit à petit sur le marché marocain. De son côté, Naoual Slaoui recommande de miser sur Hicham Berrada et Simohamed Fettaka, connus pour leurs installations surtout dans les foires internationales. Il y a lieu de noter que l’achat de ces installations consiste en l’acquisition d’un protocole ; une sorte de mode d’emploi servant à montrer le montage et le démontage d’une installation.

Il aura fallu l’éclatement de la crise économique et financière pour que le marché de l’art se régule. Certains artistes ont maintenu leur cote à un niveau élevé, d’autres ont perdu de leur valeur car elle était surévaluée par des collectionneurs. Le marché intéresse toujours, mais les investisseurs sont plus regardants et plus exigeants en matière d’information. Et selon les dires de Hassan Sefrioui, le marché devrait continuer à stagner. «On ne devrait pas assister à une montée illogique des prix des œuvres des artistes, qu’ils soient jeunes ou émergents». Dans ces conditions, seuls les artistes «honnêtes» devraient rester sur le marché. D’autant que «l’on attend la mise en place de la commission d’acquisition du musée d’arts moderne et contemporain Mohammed VI qui se chargera entre autres de fixer la cote générale de l’art plastique au Maroc», conclut M.Sefrioui. Et même du côté des galeries, le secteur devrait s’assainir. Autrement dit, celles attirées juste par le gain qu’elles peuvent réaliser à travers un vernissage ou une exposition devraient disparaître pour céder le terrain aux plus professionnelles.