Les dépôts bancaires reculent, la conjoncture inquiète

A fin avril, les dépôts à  vue ont reculé de 3,1% et les dépôts à  terme de 3,9% depuis le début de l’année. Les comptes des particuliers, des petits entrepreneurs et du secteur public se maintiennent, ceux des entreprises et des compagnies financières en forte baisse.

Qu’elles se financent de plus en plus au moyen de la dette privée ou en recourant aux avances de Bank Al-Maghrib, qu’elles se prêtent encore de l’argent entre elles ou qu’elles piochent dans leurs fonds propres, les banques continuent de dépendre dans une très large mesure des dépôts de la clientèle pour faire tourner leur activité. En effet, cette manne représente toujours plus de 70% des ressources bancaires. Une aubaine pour les différents établissements de la place (plus de la moitié des dépôts n’est pas rémunérée) mais qui est de plus en plus mise à mal par un ralentissement tendanciel de la collecte de ressources auprès de la clientèle par les banques.
Or, entre décembre 2011 et avril 2012, les dépôts bancaires, qu’ils soient non rémunérés (comptes à vue) et rémunérés (comptes à terme et bons de caisse) ont même baissé. Les premiers reculent de 3,1% pour s’établir à 376,60 milliards de DH, selon les statistiques de Bank Al-Maghrib (BAM), tandis que les seconds baissent de 3,9% pour se stabiliser à 144,70 milliards de DH.

L’effort de collecte des dépôts en fin d’année par les banques se traduit par une baisse mécanique les mois suivants

Plusieurs éléments dans la conjoncture actuelle expliquent cette baisse selon les professionnels, mais il est à préciser d’abord que cette variation reste bien conforme à un recul saisonnier caractéristique de l’entame de chaque année. En effet, les dépôts à vue avaient baissé de 1,18% sur les 4 premiers mois de 2011, de 3% en 2010 et ils avaient même reculé de 5,83% en 2009. Des variations similaires peuvent par ailleurs être constatées au niveau des dépôts rémunérés. «Ce phénomène s’explique par les opérations faites par les banques chaque fin d’année pour embellir leurs états financiers», justifie un directeur au sein d’un établissement de la place. En clair, les banques accentueraient leurs efforts de collecte, à grand renfort d’opérations exceptionnelles, à l’approche de la clôture des comptes semestriels pour doper leurs indicateurs commerciaux, et le soufflet retomberait dès les premiers mois de l’année suivante. Les hausses notables observées habituellement chaque mois de décembre tendraient à corroborer ce phénomène : +4,60% en décembre 2011, +3% en 2010, +4,60% en 2009…

Cette saisonnalité des dépôts semble affecter au premier rang les entreprises financières (compagnies d’assurance, organismes de retraite, OPCVM…). Celles-ci ont vu leurs dépôts à vue dégringoler de 21,1%, à 6,8 milliards de DH à fin avril 2012 par rapport au début de l’année. Une raison à cela selon les professionnels : les banques passent en priorité par leurs filiales de gestion d’actifs pour gonfler l’encours de leurs dépôts en fin d’année. Les mois d’après, ces entités sont donc les plus touchées par le reflux mécanique.   

Mais tout cela étant, il est à préciser que la croissance des dépôts il y a quelques années était telle que les opérations d’embellissement de compte n’entamaient pas la progression des collectes sur le début de l’année. Ainsi, en remontant à 2007, les 4 premiers mois de l’année avaient été caractérisés par une hausse des dépôts de 6% !

Les crédits à l’équipement et de trésorerie en baissent de 2,4% et 4,2%

Les facteurs conjoncturels qui sont venus amplifier la baisse saisonnière varient, eux, selon la catégorie de détenteur de compte. De fait, la baisse de 9,2% des dépôts à vue des entreprises non financières depuis le début de l’année, à 70,5 milliards de DH à fin avril se justifierait selon les  banquiers par le recul des crédits dont bénéficient ces entités. L’on pourrait s’en étonner mais il s’agit en fait d’une règle bancaire classique : l’évolution des dépôts au niveau des banques reste corrélée au comportement des financements octroyés par celles-ci. «Il ne faut pas oublier que les crédits accordés par les banques représentent autant d’argent qui vient alimenter les comptes de la clientèle», explicite un banquier. Vue sous cet angle, la baisse des crédits à l’équipement de 2,4% de décembre à avril 2012 ou encore le recul des crédits de trésorerie de 4,2% sur la même période impacte forcément les dépôts détenus par les entreprises. En outre, «dans l’actuel contexte de resserrement des liquidités et du crédit, les entreprises ont eu tendance à mobiliser toutes leurs réserves de cash pour faire face à leurs besoins de trésorerie», explique un directeur de banque.

Au passage, cela vaut également pour les entreprises publiques qui ont vu leurs dépôts à vue baisser de 14,6% sur les 4 premiers mois de l’année, celles-ci étant pour rappel étouffées surtout par un amoncellement des crédits de TVA.
Les difficultés de trésorerie des entreprises privées ont également affecté leur encours de dépôts à terme et de bons de caisse. Ceux-ci ont en effet baissé substantiellement de 28,2% à 22,4 milliards de DH à fin avril 2012. Mais d’autres raisons ont précipité cette régression selon les explications des banquiers. D’une part, certains établissements de la place auraient choisi de ne pas reconduire les conditions très avantageuses accordées à certains grands clients sur les dépôts rémunérés. On évoque notamment l’exemple de la Banque centrale populaire qui n’aurait pas reconduit ce début d’année les conditions accordées auparavant au groupe OCP. Il faut rappeler du reste que la concurrence que se sont livré les banques sur certains grands clients ces derniers mois avait porté les rémunérations de comptes à des niveaux élevés.

Les particuliers s’orientent par prudence vers les comptes d’épargne

D’autre part, les banquiers lient la baisse des dépôts rémunérés des entreprises à la suppression des bons de caisse anonymes décidée par BAM en octobre dernier. Quoique cette mesure vise à combattre le blanchiment d’argent, elle aurait été introduite de manière trop brutale sur le marché national, de l’avis unanime des banquiers, causant d’importantes déperditions de liquidité pour le système bancaire sur une très courte période, étant à rappeler que les bons de caisse (nominatifs et anonymes) représentent 19% du total des dépôts à terme. «A l’échéance de leurs bons de caisse anonymes, la quasi-totalité de nos clients n’ont pas renouvelé leurs souscriptions et ont même retiré du cash, préférant l’investir ailleurs», justifie un directeur de banque.      

Dans tout cela, les dépôts des particuliers et ceux des entrepreneurs individuels (artisans, commerçants, petits promoteurs immobiliers…) semblent relativement épargnés et connaissent une croissance au niveau des comptes à vue, de 0,4% pour les premiers, à 268 milliards de DH sur les 4 premiers mois de l’année, et de 1,1% pour les seconds, à 20,4 milliards. Cependant, les banquiers sont unanimes à nuancer ces croissances qui sont nettement moins importantes comparées aux années passées, ce qui s’explique par plusieurs facteurs. Comme pour les entreprises, on pourrait évoquer un tassement des crédits profitant aux particuliers. Les crédits à l’habitat et à la consommation affichent en effet des progressions relativement contenues de 1,8% et 3,8%. S’ajoute à cela, selon les banquiers, l’effet des Avis à tiers détenteur (ATD). La multiplication sur les dernières semaines de ces instruments qui permettent à un comptable public (fisc ou autre administration) de saisir des fonds sur un compte bancaire aurait poussé plusieurs particuliers à garder le moins d’argent possible en compte, selon les banquiers.

On serait également tenté d’avancer que les détenteurs de comptes auraient une tendance plus marquée à retirer leur argent de la banque pour maintenir leurs avoirs sous forme d’argent liquide dans le contexte d’incertitude pesant sur l’économie nationale. Cependant, cela ne se vérifie pas au niveau des chiffres : la circulation fiduciaire (billets et monnaies) a baissé de 0,9%, à 165,4 milliards de DH tout au long des premiers mois de l’année, selon les chiffres de BAM. Pour mettre leur argent à l’abri, les particuliers semblent en effet plutôt s’orienter vers les comptes d’épargne (comptes sur carnet et livret d’épargne) qui enregistrent une hausse de 3,1%, à 104,7 milliards de DH. Les entrepreneurs individuels sont dans la même logique, puisque leurs comptes d’épargne progressent de 5%, à 1,3 milliard.