Les conséquences sur le marché peuvent être dangereuses

Effectivement, très peu de sociétés sont notées, même si le marché marocain de la dette est relativement important et présente un bon niveau de professionnalisme.

Le rating au Maroc n’arrive pas à décoller. Comment expliquez-vous cela ?
Effectivement, très peu de sociétés sont notées, même si le marché marocain de la dette est relativement important et présente un bon niveau de professionnalisme.
Les raisons de ce paradoxe se résument à mon avis en cinq points. Premièrement, les autorités marocaines n’ont pas opté pour la voie réglementaire pour imposer la notation des émissions de titres de dette et ont préféré laisser les forces du marché le faire progressivement. D’où des délais nécessairement plus longs d’émergence pour un concept aussi sophistiqué que le rating. Deuxièmement, la surliquidité des banques marocaines tend à freiner le développement du marché des capitaux en ce sens qu’elle conduit certaines banques à accorder des crédits à des taux trop faibles et ne couvrant vraisemblablement pas
le coût du risque.
Il a fallu que Bank Al Maghrib intervienne pour fixer des taux plancher. Devant cette large disponibilité de financements bancaires à faible coût, les entreprises marocaines préfèrent éviter les exigences de transparence qu’impose le recours au marché des capitaux.
Troisièmement, l’insuffisante offre de titres sur le marché et la nécessité pour les investisseurs d’investir leurs abondantes liquidités les contraint à accepter les opportunités d’investissement qui se présentent et ne leur laisse pas la possibilité d’imposer leurs exigences aux émetteurs.
Quatrièmement, les émetteurs phares du marché marocain de la dette n’ont pas donné l’exemple, notamment ceux qui sont assurés d’avoir un bon rating. Pour les autres émetteurs, il semble que personne ne veut être le premier à passer sous les fourches caudines d’une agence de notation.
Cinquièmement et finalement, il n’y a pas encore eu de sinistre majeur sur le marché marocain de la dette qui aurait joué un rôle d’électrochoc et redonné à la notation la place fondamentale qu’elle occupe sur tous les marchés de capitaux.

Quelles sont à votre avis les conséquences de l’absence de notation sur le marché marocain de la dette ?
Les conséquences sont aussi diverses que dangereuses.
– Les investisseurs n’ont qu’une maîtrise approximative de leur exposition au risque de crédit ;
– Ils préfèrent par prudence le papier de courte maturité. Le gros des levées de fonds sur le marché marocain de la dette se fait sur de courtes maturités alors que les émetteurs peuvent avoir intérêt à disposer de ressources plus longues et les investisseurs d’opportunités d’investissement à plus long terme ;
– La notoriété de l’émetteur ou «name lending» reste le principal critère de choix des opportunités d’investissement et les émetteurs nouveaux et/ou peu connus ont beaucoup de difficultés à sortir sur le marché ;
– Absence de cohérence dans les spreads à l’émission puis sur le marché secondaire ;
– Incapacité pour les gestionnaires d’OPCVM de profiler leurs SICAV et FCP en fonction de la qualité des signatures en portefeuille avec pour conséquence des épargnants mal informés sur les risques liés à leur investissement dans les OPCVM et des distorsions dans la comparaison des performances de ces véhicules d’investissement ;
– Le visa du CDVM pourrait enfin être indûment assimilé à une «garantie morale» de toutes les émissions de dette.

Avez-vous, dans ce contexte, des raisons d’être optimiste quant au développement du marché marocain de la dette ?
Fitch croit au développement du marché des capitaux marocain et est clairement engagée sur ce marché dans une démarche d’investissement
à moyen terme.
La politique de l’agence est confortée par plusieurs facteurs encourageants. D’abord, par la claire volonté manifestée par les autorités marocaines de développer le rating et la transparence des entreprises marocaines. Ensuite, parce que la situation de surliquidité ne peut pas durer éternellement, compte tenu des énormes besoins en investissement de l’économie marocaine. Par ailleurs, l’implémentation de Bâle II va, d’une part, pousser les banques marocaines à se faire noter et, d’autre part, les amener à exiger des ratings de leurs plus importants bénéficiaires de crédit. Autre motif d’optimisme, l’émission obligataire d’une institution aussi prestigieuse que la SFI a été accompagnée par la mise à la disposition des investisseurs d’un rapport de notation. On peut donc espérer que cette initiative hautement pédagogique fera des émules.

Ikbel BEDOUI Directeur général de Fitch North Africa.