Le capital-investissement récolte ses premiers fruits

Quatre entreprises récemment introduites en Bourse étaient accompagnées par des capital-investisseurs.
2,5 milliards de dirhams levés en 2006 et 4,5 milliards depuis
le lancement du métier en 1993.
13 sociétés gérant 17 fonds d’investissement existent aujourd’hui.

Distrisoft, HPS, Involys et Matel PC Market, quatre sociétés que vous connaissez certainement… Du moins depuis quatre mois, puisqu’elles viennent de rejoindre la cote officielle de Casablanca et ont largement fait parler d’elles. Mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que ces quatre entreprises ont un point commun. Nous ne parlons pas ici du domaine d’activité – il est vrai qu’elles évoluent toutes dans le secteur de l’informatique – mais d’un tout autre aspect lié, cette fois-ci, à l’actionnariat. Les quatre entreprises ont en effet été accompagnées par des capital-investisseurs qui sont sortis du capital, totalement ou partiellement, à l’occasion de l’introduction en Bourse. C’est ce qu’on appelle, dans le métier du capital-investissement, la voie royale.

Les premières opérations du genre au Maroc
Ces sorties par la Bourse font partie des premières opérations du genre enregistrées depuis le lancement de ce métier au Maroc. C’est donc une consécration pour le secteur dans sa globalité et c’est encore plus vrai pour les fonds directement concernés par ces opérations.

Il s’agit, dans le cas de Distrisoft – introduite en Bourse le 26 septembre sur la base d’une valorisation de 198,5 millions de dirhams (307 MDH si l’on évalue au cours en Bourse du 20 avril)- de Capital Morocco LP. Ce fonds domicilié à Jersey, dédié au capital-investissement au Maroc, est doté de 25 millions de dollars et totalement investi dans 14 entreprises marocaines. Il est géré par Capital Invest, laquelle est détenue à hauteur de 74% par BMCE Capital, de 13% par Sigefi (filiale de Siparex France) et de 13% par CIC Finance (filiale du groupe Crédit industriel et commercial).

Dans le cas d’HPS, valorisée à 552,5 millions de dirhams lors de son introduction en Bourse le 27 décembre 2006 (1,23 milliard de dirhams actuellement en Bourse), trois fonds sont concernés. Upline Technologies : un fonds de capital-risque qui, comme son nom l’indique, est dédié au secteur des nouvelles technologies. Il est géré par Upline IT Management et détenu à parts égales (20% chacun) par Upline International, la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), Proparco, Mamda/MCMA et Investia ; Accès Capital Maroc, un fonds de capital risque détenu à 100% par la CDG ; et enfin Accès Capital Atlantique LP, un fonds de capital risque basé au Canada, détenu à 100% par la Caisse de dépôt et de placement du Québec (CDPQ).

Pour Involys, on retrouve encore le fonds Upline Technologies qui a accompagné la société depuis 2000 et qui est partiellement sorti du capital lors de son introduction en Bourse le 14 décembre dernier sur la base d’une valorisation de 120 MDH. Il a ensuite liquidé le reste de sa participation à différents cours, sachant que la société est désormais valorisée à 144 millions de dirhams. Un deuxième fonds est également présent dans le tour de table d’Involys, mais il n’a rejoint la société qu’en 2006, après le rachat des parts de Mercure.com (filiale de l’Ona) dans Involys. Il s’agit d’AM Invest Morocco, un fonds de Capital-investissement diversifié, dédié aux prises de participations dans des secteurs de croissance au Maroc (industrie, services et immobilier) et géré par Atlamed, une société de gestion présidée par Bassim Jaï Hokimi, l’ancien PDG de l’Ona. Ce fonds n’a pas participé à l’IPO.

Last but not the least, Matel PC Market. La société cotée depuis le 28 février dernier, introduite sur la base d’une valorisation de 420 millions de dirhams (673 millions aujourd’hui, au cours de 593 dirhams par action), couvait dans son capital deux fonds d’investissement : Maghreb Private Equity Fund, plus connu dans le secteur par son sigle MPEF, et Afric Invest. Ces deux fonds sont gérés par Maroc Invest, une société détenue à parts égales (1/3 chacun) par Upline International, TunInvest Investment et Brahim El Jaï.
Un impact de taille sur le secteur
Quel impact tout cela a-t-il eu sur le secteur ? «Cela nous a permis de grandir», nous dira en substance Mohamed Mekouar, directeur général en charge du pôle «capital-investissement» à Upline International (voir interview ci-contre).

La consécration se situe à plusieurs niveaux, selon d’autres spécialistes du secteur.

D’abord sur le plan financier : la sortie à travers la Bourse permet en effet de valoriser correctement la participation et de réaliser en conséquence des plus-values substantielles. Ceci vient en rémunération du risque pris car, contrairement aux banques qui accordent des crédits aux entreprises et reçoivent en contrepartie des intérêts dont le montant est connu d’avance selon un échéancier bien déterminé, les capital-investisseurs ont une autre logique. Ils acquièrent des participations dans le capital de quelques sociétés à fort potentiel, en prenant le risque de perdre la mise initiale, mais en espérant toucher le jackpot à la sortie. Ce fut le cas par exemple du fonds Upline Technologies, impliqués notamment dans Involys et HPS et qui a pu réaliser, au bout de six ans d’existence, un taux de rendement interne (TRI) de 18,5%. Sa mise initiale de 50 millions de dirhams s’est transformée en un cash de 136 MDH aujourd’hui, peut-on apprendre auprès de ses gérants.

L’apport de l’investisseur concerne aussi l’accompagnement dans la gestion
La consécration vient aussi du fait que ces capital-investisseurs ont pu mener à bien leur mission et, mieux encore, participer à la création d’entreprises vedettes. Car l’apport d’un investisseur dans le capital ne se limite pas au financement, mais il s’étend également à l’accompagnement dans la gestion, particulièrement pour la prise de décisions stratégiques. Il permet également de créer de la valeur pour les actionnaires, les dirigeants, les salariés et les clients. A ce niveau, et contrairement à ce qui est communément véhiculé, le capital-investissement ne se limite pas au «capital-risque». Ce denier n’est qu’un segment parmi d’autres consistant en l’apport du capital, des réseaux et expériences à la création et aux premiers stades de développement d’entreprises innovantes à fort potentiel. Le terme «risque» traduit d’ailleurs mal l’aspect d’aventure entrepreneuriale. La combinaison anglaise «venture capital» illustre mieux ce trait du métier d’investisseur en capital, fondamentalement différent du métier de bailleur de fonds.

Le capital-investissement englobe en réalité plusieurs types d’intervention. Il y a d’abord le «capital-amorçage», qui intervient avant même le lancement des projets, soit au stade de la recherche et développement.

Il y a aussi le «capital-développement» qui concerne, quant à lui, des entreprises qui ont déjà franchi le stade du capital- risque et donc validé le potentiel de leur marché, et qui n’ont plus besoin que de financements additionnels pour soutenir et accélérer leur croissance, qu’elle soit interne (financement du besoin en fonds de roulement) ou externe (acquisitions).

Il intègre aussi le «capital-transmission», également connu sous le terme anglais LBO (leverage buy-out), ou acquisition par emprunt. Ce type d’intervention permet à un dirigeant, associé à un fonds de capital-investissement, de transmettre son entreprise rentable, évoluant généralement sur un marché mûr, par une combinaison de capitaux et de financements bancaires (dette structurée).
On identifie enfin le «capital-retournement». Dans ce cas, les capital-investisseurs acquièrent la quasi-totalité du capital d’une société en difficulté, puis y injectent les ressources financières permettant la mise en œuvre d’un plan de redressement.

Un potentiel énorme
Au Maroc, pays où le montant levé par les fonds de capital-investissement ne dépasse guère 4,5 milliards de dirhams depuis leur lancement, il y a près de 15 ans, tous ces métiers du capital-investissement ne sont évidemment pas clairement identifiés. En l’absence de statistiques précises, les acteurs parlent plutôt de fonds «généralistes», à quelques exceptions près. Cela se comprend parfaitement puisque, dans les pays où la spécialisation est très nette, les chiffres sont d’une tout autre dimension. A titre d’exemple, les fonds de capital-investissement en Europe ont pu lever, rien qu’en 2006, 4,1 milliards d’euros. Un chiffre important, peut-être, mais qui reste ridiculement bas par rapport au marché américain qui a pu drainer des fonds de l’ordre de 25 milliards de dollars en 2006, en hausse de 12% par rapport à 2005. Ce niveau est lui-même timide par rapport aux 40,7 milliards de dollars levés en 2001, avant l’éclatement de la bulle internet.

Loin d’être déprimants, ces niveaux renseignent sur l’énorme potentiel du métier du capital-investissement au Maroc, avec tous les besoins exprimés pour la mise à niveau des entreprises et l’exploitation des opportunités de plus en plus apparentes de la mondialisation. Un potentiel à valoriser également grâce à l’apprentissage des équipes, acquis à travers notamment ces multiples sorties en Bourse.

Interview
Mohamed Mekouar : «Nous tirons une grande satisfaction de notre expérience avec HPS et Involys»

Mohamed Mekouar,
Directeur général en charge du Pôle Gestion d’Actifs de Upline Group

La Vie éco : Upline Technologies a cédé l’essentiel de ses participations et est en voie de devenir le premier fonds à être totalement liquidé au Maroc. Quel bilan faites-vous de cette première expérience ?

Mohamed Mekouar : Aujourd’hui, nous pouvons dire que nous avons réussi notre premier challenge dans le secteur du capital investissement. La cession des participations d’Upline Technologies, fonds dédié au financement des entreprises actives dans le secteur des technologies de l’information, nous a permis de dégager un très bon TRI (taux de rendement interne, NDLR) de 18,5% en seulement 6 années.
Nous en tirons une très grande satisfaction et de grands enseignements qui nous seront très utiles puisque nous sommes en cours de création d’un nouveau fonds.

Dans le cas d’HPS et d’Involys, vous avez opté pour la voie royale, à savoir la sortie par la Bourse. Comment avez-vous négocié cette opération et quel impact a-t-elle eu sur votre rentabilité et votre activité ?

L’option de l’introduction en Bourse est un choix que j’avais beaucoup défendu, depuis que la notion de sortie est devenue un sujet d’actualité lors des conseils d’administration des fonds. Nous avions eu le choix, notamment pour HPS, entre une sortie transactionnelle et une sortie en Bourse. Finalement, les avantages de cette seconde alternative l’ont emporté et les deux introductions en Bourse, que ce soit celle d’HPS ou celle d’Involys ont rencontré
un franc succès.

Vous avez encore quelques parts dans Mughamarat. Comment se déroule le partenariat ?

Mughamarat est une entreprise qui se développe correctement, son chiffre d’affaires est en hausse et nos rapports sont au beau fixe.

Vous vous apprêtez à lancer un nouveau fonds. Quels seront ses caractéristiques et à qui comptez-vous faire appel pour souscrire ?

En effet, nous sommes en cours de création d’un nouveau fonds, généraliste cette fois-ci, et de plus grande taille. Les souscripteurs seront essentiellement des institutionnels.

Un nouveau cadre légal régit la profession, mais il n’est pas encore appliqué. Va-t-il encourager ou limiter l’activité du capital-investissement ?

Le nouveau cadre légal n’est entré en vigueur que dernièrement et la réglementation actuelle est plus profitable à tous les intervenants.

Investisseurs
Qui sont les pourvoyeurs de fonds

Les fonds d’investissement marocains sont détenus aussi bien par les banques (Attijariwafa bank, BMCE Bank, BMCI, Crédit agricole, Crédit du Maroc et SGMB) que par
des compagnies d’assurance (Atlanta Sanad, AXA Assurances, La Marocaine- Vie, RMA Watanya et Wafa Assurances) et les mutuelles et caisses de gestion et de retraite (CDG, CIMR et Mamda/MCMA).

Les agences multilatérales de développement sont également très présentes. Une analyse du tour de table des différents fonds actifs au Maroc nous permet d’identifier Averroès Finance (collectif de fonds méditerranéens), la BEI (Banque européenne d’investissement), BIO (Belgique), la Caisse de dépôt et de consignation (France), DEG (Allemagne), FMO (Pays-Bas), IFC (Filiale de la Banque Mondiale), Proparco, Seco (Suisse) et Unigrains. Il en est de même pour les investisseurs du Moyen-Orient (Somed, CMKD, Saudi arabian monetary agency et Faïsal Finance)