Femmes et argent

Les Conseils de Laila El Andaloussi, Expert-comptable, Membre élue au Conseil national de l’Ordre des experts-comptables.

Le développement d’une économie portée par les femmes est aussi une question d’argent. Les femmes entrepreneuses rencontrent encore le plus de difficulté à accéder au financement. Or, booster la création d’entreprises pérennes par les femmes passe nécessairement par un accès plus inclusif au système bancaire.

Ce système est jugé non équitable aujourd’hui. D’après les données de la banque africaine de développement. Seules 20% des femmes disposent de comptes bancaires en Afrique. Selon les derniers résultats de l’enquête Findex de la Banque Mondiale menée en 2017, l’écart entre les hommes et les femmes est plus important au Maroc comparativement à des pays similaires et concluent que 17% des femmes adultes ont accès à un compte bancaire contre 41% des hommes. Les femmes sont confrontées encore à deux fois plus de rejets que les hommes, lors des demandes de prêts bancaires. La première cause invoquée pour justifier cette situation est dans notre culture patriarcale, l’accès limité des femmes à la propriété et donc l’insuffisance de garantie.

Aussi, l’Etat à travers la Caisse centrale de garantie, avait déployé dès 2014 des garanties préférentielles des prêts en faveur d’entrepreneurs, personnes physiques femmes ou entreprises détenues majoritairement par les femmes. Ce dispositif est à peine en train de connaître sa vitesse de croisière. Les institutions financières internationales encouragent aussi les banques à soutenir davantage les femmes. L’Union européenne, dans le cadre de son initiative en faveur de l’inclusion financière, a lancé récemment le programme «Women in business» soutenant les femmes d’affaires, financièrement, dans le domaine du conseil et du réseautage. Mais les femmes entrepreneuses, d’après certaines études, méconnaissent aussi toute la nature de l’appui qui est susceptible de leur être apporté par les banques. En matière de culture financière de base, gestion des placements, connaissances des produits bancaires, les hommes s’en sortiraient mieux. En fait, il ne devrait pas y avoir de produits réservés et de segmentation fondée sur le genre. Nous autres, les femmes, étant confrontées aux mêmes problématiques de financement, que ce soit à la création, lors du développement d’une entreprise, en phase d’investissement.

Si les femmes ne sont pas desservies de la même manière par le système bancaire que les hommes comme relevé par les statistiques, c’est parce qu’elles préfèrent créer de petites entreprises, stables, afin de concilier leur rôle d’entrepreneuses et celui de mère de famille. Souvent, ce sont des micro-entreprises, désavantagées face aux standards de financement des institutions financières, orientées plus vers des institutions de micro-crédit. Et quand il s’agit de petites entreprises, les femmes se lancent plus dans les secteurs des services et commerce de détail qui ne sont pas très capitalistique et ne nécessitent pas un recours massif aux fonds bancaires. Cependant, du fait qu’elles souffrent d’un accès au financement limité, cela contraint leur émergence et leur développement. Aussi, les politiques publiques devraient s’atteler à encourager les femmes entrepreneuses à passer du statut de micro-entreprise à celui de petite, ensuite moyenne, puis grande entreprise. Les politiques en faveur de la circulation de l’information et du renforcement des capacités de gestion devraient être améliorées et permettre d’augmenter l’utilisation des produits et services financiers. Quant aux banques, au Maroc, elles devraient jouer le jeu, avec un suivi personnalisé et des démarches d’obtention de crédits plus aisés, plus de transparence sur les critères de sélection des projets et un assouplissement dans les critères de garantie. Le projet de Loi de finances 2020 prévoit un fonds de 6 milliards de DH en faveur de l’inclusion financière. C’est une occasion idoine pour mettre en avant et envisager une approche novatrice en faveur des femmes dans un programme dédié.