Ecoles privées : des marges de plus de 30% !

Une école d’une capacité de 600 élèves construite sur un terrain de 1500 m2 peut nécessiter un investissement de 15,6 MDH. Les frais de scolarité dans le secteur démarrent à  1 000 DH par mois pour le préscolaire. Les cours de soutien et les activités para-scolaires pour doper les revenus.

Ouvrir une école privée est un business qui rapporte gros. Ces établissements se multiplient chaque année et pourtant les prix de leurs prestations augmentent sans cesse. C’est que la demande est très forte. En effet, face à la défaillance de l’école publique, de plus en plus de parents veulent offrir à leurs enfants un enseignement et une éducation de qualité dans le privé. Certaines familles aux moyens limités vont jusqu’à s’endetter pour faire scolariser leur progéniture dans des établissements de renommée. Ces derniers, vu l’engouement qu’ils suscitent, vont même jusqu’à inscrire les enfants sur une liste d’attente au moins une année avant l’entame de la saison scolaire.

Dans ce contexte, le secteur attire nombre d’investisseurs, malgré l’important coût que nécessite la création d’une école privée. Il faut dire que les prix pratiqués permettent de dégager des marges importantes et donc un retour sur investissement rapide. Mais cette course vers l’ouverture d’établissements d’enseignement privés a créé une certaine anarchie. Selon des professionnels contactés par La Vie éco, plusieurs écoles sont surchargées, ne disposent pas des équipements nécessaires (terrains de sport, ordinateurs…) ou font appel à des enseignants peu qualifiés, entre autres. Ceci afin de minimiser les charges et les coûts d’investissement et de maximiser les grains. La directrice d’une école privée à Rabat donne l’exemple de certains directeurs pédagogiques «irresponsables» qui transportent les élèves en dehors de l’établissement scolaire pour faire leur séance de sport hebdomadaire. «Ces pratiques sont formellement interdites car l’élève n’est pas censé quitter son école. En cas d’accident, l’assurance ne le couvre pas car celle-ci se limite à l’espace scolaire», explique-t-elle. Il faut savoir qu’une école privée d’enseignement préscolaire, primaire ou secondaire est soumise à des normes réglementaires et à un cahier des charges bien précis qui fixe en plus des obligations de construction et de superficie, les qualifications du corps des enseignants (voir encadré).

Quoi qu’il en soit, dans le secteur, on peut s’assurer un bon taux de rentabilité tout en respectant la réglementation et les bonnes pratiques. Selon les calculs réalisés par La Vie éco avec l’aide de professionnels, ouvrir une école privée d’enseignement préscolaire, primaire et secondaire d’une capacité d’un peu plus de 600 élèves peut nécessiter un investissement d’environ 15,6 MDH. Dans notre exemple, l’établissement est construit sur un terrain de 1 500 m2. Pour cette capacité d’accueil, les charges annuelles peuvent se monter à plus de 6 MDH. Et compte tenu des prix moyens pratiqués dans le secteur, l’affaire peut rapporter près de 3,2 MDH nets, sachant que les écoles privées sont soumises à un taux d’imposition réduit pendant les cinq premières années d’exercice. Précisons que ce bénéfice net est estimé sans compter les recettes des activités parascolaires (voyages, fêtes, organisation d’évènements…) ou encore les cours de soutien (voir encadré).

La création d’une école privée exige l’accomplissement d’un certain nombre de démarches administratives. Aziz El Azhadi, co-fondateur et gérant de l’école Al Moustakbal Al Ilmia à Témara, précise qu’il faut au préalable déposer une demande d’accord de principe au niveau de la délégation du ministère de l’éducation nationale de la ville concernée. Pour cela, ajoute-t-il, «il est obligatoire de préparer un dossier qui contient, entre autres, le plan de construction signé par l’architecte, le dossier juridique de l’entreprise, le certificat de propriété ou le contrat de bail, le CV du gérant accompagné d’une demande d’exploitation». Une fois l’accord de principe obtenu dans un délai d’un mois à partir de la date de dépôt, il faut déposer une demande d’autorisation de construction ou d’aménagement auprès de la municipalité de la ville. Cette autorisation n’est délivrée qu’après consultation d’une commission composée de 6 membres, à savoir la Protection civile, la préfecture, la municipalité, l’agence urbaine, la délégation du ministère de l’éducation nationale ainsi que le Service d’hygiène. C’est après avoir obtenu cette autorisation que les travaux de construction/aménagement peuvent commencer. Suite à l’achèvement des travaux et à l’obtention du permis d’habiter, il faut constituer le dossier d’autorisation définitive qui doit inclure l’identité du directeur pédagogique. Sur ce point, le ministère exige au minimum 3 ans d’expérience à temps plein dans le domaine de l’enseignement.

Le prix du terrain plombe le budget d’investissement

Le coût de l’investissement peut aller du simple au double selon si le propriétaire opte pour l’acquisition-construction, l’aménagement d’un immeuble ou encore la location. Dans notre exemple, l’investisseur a acquis un terrain de 1 500m2 à 5 000 DH/m2, soit un coût global de 7,5 MDH. Notons que le prix du terrain dépend de la ville, du quartier ainsi que de son emplacement. De son côté, la construction de l’école pour une capacité de plus de 600 élèves dans l’ensemble de niveaux d’étude, de la maternelle au baccalauréat, nécessite un budget de 4 MDH.

A cela, il faut ajouter un budget de 1,5 MDH pour l’équipement. Ceci comprend les tables, les chaises, les tableaux standards et numériques, les vidéoprojecteurs, la bibliothèque, le matériel de la salle ou du terrain de sport, les équipements de la salle de musique/théâtre/art plastique ou autres, en plus de tout le matériel nécessaire au personnel de direction tels que les bureaux, les imprimantes, le matériel informatique…

Notre modèle d’école est établi sur la base de deux classes pour chaque niveau d’études, à raison de 22 élèves par classe. Du coup, il faut prévoir au minium 5 minibus pour le transport des élèves à un coût unitaire de 400 000 DH, soit 2 MDH.

Parallèlement, il est indispensable de faire connaître son école et pour ce faire, il faut consacrer un gros budget à la communication et à la publicité. M. El Azhadi recommande d’établir des caches-travaux sous forme d’affiches sur l’immeuble en construction. En outre, il faut prévoir des affiches publicitaires, l’habillement de véhicules ainsi que la distribution de flyers, et ce, pendant l’ouverture des inscriptions. Une présence sur le web est également indispensable via un site internet ainsi que sur les réseaux sociaux. Pour cela, il faut allouer une enveloppe de 150 000 DH au minimum.

Comme l’affaire ne peut être rentable dès son lancement, il faut envisager un fonds de roulement équivalent à au moins 2 mois de charges récurrentes liées surtout aux salaires, aux frais de service et de carburants, soit 500 000 DH.
En somme, le coût d’investissement peut s’élever à 15,6 MDH. Néanmoins, si l’investisseur opte pour l’acquisition d’un bien immeuble et pour son aménagement, le montant de son investissement peut se réduire à 8 MDH ou même moins.

64% des charges vont à la masse salariale

Pour démarrer l’activité, il faut recruter aussi bien un corps enseignant pour chaque niveau d’études que le personnel de direction. Les propriétaires d’écoles contactés affirment que les enseignants du pré-scolaire et du primaire sont recrutés à temps plein alors que ceux du collège et du lycée travaillent en tant que vacataires.

Ainsi, 2 maîtresses et une aide maîtresse ayant au moins le bac sont nécessaires à la maternelle qui comprend 2 niveaux (moyenne et grande) pour un salaire mensuel global de 18 000 DH, sachant qu’au début de leur carrière, elles sont payées au Smig. Au primaire, il faut recruter 6 enseignants correspondant aux 6 matières enseignées. Ainsi, pour les 6 niveaux d’études, il faut tabler sur une masse salariale mensuelle minimum de 108 000 DH. Comme les enseignants du collège et du lycée sont payés à l’heure, en moyenne à 200 DH brut, il faut compter 64 800 DH par mois pour chaque niveau, pour tous les enseignants, tous niveaux et matières confondus et ce, compte tenu d’un nombre d’heures enseignées de 27 par semaine, selon la réglementation en vigueur.

Du coup, la masse salariale du corps enseignant tourne autour de 3 MDH annuellement.

Notons que le recrutement des enseignants vacataires ne doit se réaliser qu’après approbation du ministère de l’éducation nationale, car leur emploi du temps dans l’école privée ne doit en aucun cas empiéter sur celui de l’enseignement public. Cette pratique prendra bientôt fin puisque le gouvernement a donné aux écoles privées un délai de 2 ans pour régulariser leur situation en vue de recruter des enseignants à temps plein.
Pour sa part, le personnel de direction engendre une charge salariale de 70 000 DH par mois. Il comprend, en plus du directeur pédagogique, une secrétaire, un comptable, un surveillant général, 2 femmes de ménage, 2 gardiens (jour et nuit) et 5 chauffeurs de minibus. Ce qui génère une charge annuelle de 840 000 DH.

A côté, il faut compter les frais de service (eau, électricité, téléphone et internet) pour 800 000 DH par an ainsi que les charges liées au carburant d’une moyenne de 7 000 DH par semaine pour les 5 minibus acquis, soit 280 000 DH par an. En outre, le propriétaire de l’école doit faire face aux frais d’assurance d’un montant de 60 000 DH par an, sachant qu’ils incluent l’assurance de l’établissement, des véhicules, des élèves, des enseignants et des chauffeurs. Il faut ajouter à cela les dépenses liées aux fournitures scolaires (livres, cahiers, ramettes de papier, encre…) d’un montant de 30 000 DH et les dépenses diverses (produits d’hygiène, outils d’art plastique…) de 50 000 DH par an. Il faut noter que les écoles privées sont obligées de suivre le programme d’enseignement imposé par le ministère de l’éducation nationale. Cela dit, il est possible d’opter pour d’autres livres d’enseignement, référence faite au programme d’enseignement français, à condition de demander et d’obtenir une autorisation de la tutelle.

En plus des frais d’entretien de l’école de 50 000 DH par an, des charges d’amortissement du matériel d’équipement de 700000 DH et du bien immeuble construit de 160000 DH, les charges récurrentes se montent à 6 MDH annuellement.
 

Les tarifs augmentent de 20% chaque année dans certaines écoles

Les tarifs pratiqués par les écoles privées n’obéissent à aucune règle particulière. Entre celles qui maintiennent leurs prix au fil des années en vue de fidéliser les parents d’élèves et celles qui essayent de casser les tarifs pour se faire une place dans le secteur ou encore les écoles qui relèvent leurs prix, la différence peut atteindre jusqu’à 70%. Dans notre exemple, nous avons donc retenu un prix moyen fourni par les professionnels pour chaque niveau de scolarité.

Ainsi, les frais de scolarité sont de 1 000 DH par mois à la maternelle, 1300 DH au primaire, 1500 DH au collège et 1 800 DH au lycée. Compte tenu d’un nombre d’étudiants de 22 par classe, de deux classes par niveau scolaire et de 14 niveaux allant de la maternelle au baccalauréat, les recettes au titre des frais de scolarité s’établissent à 8,7 MDH par an. En comptant les frais d’assurance et d’inscription d’un montant de 2 000 DH pour tous les niveaux, soit 1,2 MDH et les frais de transport de 500 DH par élève et par mois, sachant qu’un minibus dispose de 24 places, les recettes globales se hissent à 9,9 MDH.

Il ne faut pas oublier que les écoles privées sont assujetties à un taux réduit de 17,5% au titre de l’impôt sur les sociétés (IS) pendant les 5 premières années d’activité. Par la suite, c’est le taux normal qui est appliqué. Dans notre exemple, après déduction de l’IS, le bénéfice net annuel s’élève à 3,2 MDH, soit une marge nette de 32%.

Cette marge augmente d’année en année suite à l’augmentation des frais de scolarité, d’inscription et de transport.

En effet, certains établissements n’hésitent pas à appliquer des hausses de 20% chaque année, en les justifiant par la cherté du coût d’entretien de l’établissement, les travaux d’aménagement réalisés pendant l’été ou encore par le renouvellement du parc de véhicules.