De plus en plus d’OPV, de moins en moins de satisfaits…

La surenchère des souscripteurs favorisée par les instruments de financement mis en place par les banques dope la demande.
Le taux de satisfaction a chuté à 3% en 2006. Les petits porteurs
dépités.
Explications
des analystes.

Il est 8h30 en ce jeudi 14 décembre. Raoûf, cadre dans une entreprise, reçoit un appel du directeur de son agence bancaire qui lui propose de participer à l’opération d’introduction en Bourse de la société HPS (Hightech Payment Systems). Raoûf ne dispose que de 50 000 dirhams sur son compte. Il sait que s’il souscrit uniquement pour cette somme, il n’aura droit qu’à une faible quantité d’actions. Mais son banquier, lui, a une solution. Il lui propose de souscrire pour 250 000 dirhams, soit 5 fois plus que ce qu’il a. Le montage consistera alors à lui accorder un crédit par décaissement de 50 000 dirhams pour totaliser les 100 000 dirhams correspondant à 40% du montant de la souscription, le minimum exigé en espèces lors de cette opération, plus un crédit par engagement pour souscrire aux 60% restants.

Raoûf accepte car il sait que la Bourse peut lui rapporter beaucoup en peu de temps. Il cédera ses actions au bout de 2 ou 3 semaines maximum (ce que fait une bonne partie des souscripteurs) et réalisera une plus-value à deux, voire trois chiffres. Il remboursera ainsi son prêt, récupérera sa mise et gagnera quelques milliers de dirhams. Mais ce que Raoûf ne sait pas, c’est que la solution que lui propose son banquier pour avoir un nombre suffisant de titres est en partie la cause d’un problème dont souffre aujourd’hui la Bourse, à savoir un faible taux de satisfaction de la demande. A l’occasion des dernières introductions, ce taux a été très bas : 4,59% pour Involys, 2,43% pour Fenié Brossette… En 2004 et 2005, il était plus élevé (jusqu’à 13%). Et cela a, bien sûr, eu des conséquences.

Le faible taux de satisfaction traduit l’engouement du public
En effet, de nombreuses personnes ne veulent plus participer à ces opérations étant donné qu’elles se voient attribuer un nombre très faible d’actions, parfois même aucune. De plus, le faible taux de satisfaction accentue la demande sur les titres au niveau du marché secondaire, créant ainsi une sorte de bulle en raison de l’inadéquation entre l’offre et la demande.
Il faut savoir que le taux de satisfaction de la demande est fonction de plusieurs facteurs. Certains sont liés au comportement du public, d’autres aux caractéristiques des opérations et à celles de la société qui s’introduit ou encore aux acteurs qui y participent (syndicat de placement).

Les opérateurs du marché s’accordent sur le fait qu’il y a bel et bien un retour des investisseurs à la Bourse de Casablanca, à la fois du côté des personnes physiques et des personnes morales et institutionnelles. Les raisons de ce retour sont nombreuses : bonne performance du marché durant les deux dernières années, bonne santé des sociétés cotées, faiblesse des rendements des autres instruments de placement, situation de surliquidité, afflux de capitaux étrangers… Ces éléments ont fait que la demande, lors des introductions en Bourse, surtout celles de 2006, a été importante, face à une offre de titres limitée.

Mais, selon certains, cette forte demande n’est pas uniquement motivée par le bon comportement du marché boursier et la volonté d’investir à long terme. Un responsable de la société de Bourse Finergy explique en effet que pour beaucoup, une introduction en Bourse signifie une plus-value rapide. C’est pourquoi, certains investisseurs, notamment des personnes physiques, participent aux introductions en Bourse, réalisent 20% ou 30% de plus-value au bout d’une à deux semaines, puis se désengagent pour attendre une autre opération.

Le syndicat de placement et les instruments de financement y sont pour quelque chose
Cela dit, et quelle que soit la motivation des investisseurs, l’engouement est là. La demande est devenue tellement importante que les Offres publiques de vente (OPV) sont sursouscrites, jusqu’à 40 fois pour certaines d’entre elles. Dans ce contexte, la réaction du public a été la surenchère : pour prétendre à 10 actions, il faut souscrire pour 200 voire 300. C’est un cercle vicieux, car la surenchère réduit davantage le taux de satisfaction de la demande.

Les banques, pour leur part, ont contribué à cet accroissement de la demande en mettant en place des instruments de financement en faveur des souscripteurs. Engagement bancaire, crédit levier par signature, nantissement de portefeuille de titres financiers ou encore un simple crédit à la consommation, ce sont là autant de moyens que les banquiers utilisent pour inciter leurs clients à souscrire. Et au passage, cela leur rapporte évidemment des commissions et des intérêts avec un niveau de risque raisonnable puisque, suite au faible taux de satisfaction, le montant alloué (réellement financé) est généralement inférieur au montant souscrit.

L’autre facteur qui influe sur le taux de satisfaction de la demande est lié au syndicat de placement. «Le faible taux de satisfaction de la demande observé lors de ces dernières introductions est dû, en partie, à un mauvais dimensionnement des syndicats de placement par rapport à la taille des opérations», explique Omar Amine, directeur associé à Euro Bourse. En effet, le réseau de collecte des souscriptions est un élément déterminant du niveau de la demande. Si on prend, à titre d’exemple, l’introduction en Bourse de Risma, on constate que le syndicat de placement était composé de deux banques (BMCE Bank et la SGMB) et de quatre sociétés de Bourse (BMCE Capital Bourse, CFG Marchés, SogeBourse et Dar Tawfir). L’opération a été sursouscrite plus de 24 fois, soit un taux de satisfaction de la demande de 4% seulement. Il est clair que si le syndicat était composé d’une seule banque et de deux sociétés de Bourse, le taux de satisfaction aurait été plus élevé. Et il n’y a pas que le nombre de placeurs qui influe sur la demande. Il faut aussi tenir compte de la taille du réseau des banques impliquées et de l’effort commercial pour attirer les souscriptions.

Outre ces facteurs, il existe d’autres éléments qui déterminent le niveau du taux de satisfaction de la demande. Il s’agit de la taille de l’opération (nombre de titres offerts), du niveau de la décote offerte, de la popularité de la société qui s’introduit auprès du public et de la qualité de la campagne de communication lancée au titre de l’introduction en Bourse. Au vu de ces éléments, on peut penser que la demande restera importante lors des offres publiques de vente et que, du coup, on continuera à être faiblement servi. Mais les professionnels du marché pensent, eux, que la situation changera à terme. «Avec le temps, plus il y aura d’introductions en Bourse, moins il y aura de demandes», pronostique l’un d’entre eux.