Bourse de Casa : pourquoi cet emballement soudain ?

Le Masi a pris 6% en moins de dix séances et sa performance s’établit à  22% depuis janvier 2010.
Les professionnels avancent plusieurs hypothèses pour expliquer la hausse, dont les opérations d’allers-retours des institutionnels et le début d’un nouveau cycle de hausse.
Reprise pérenne ? Il faudra attendre janvier 2011 pour se faire une idée sur la tendance de fond.

Que se passe-t-il vraiment à la Bourse de Casablanca ? Depuis le 29 novembre, la hausse entamée depuis le début de l’année s’est brutalement accélérée, au point d’inquiéter investisseurs et professionnels. Le Masi, indice de toutes les valeurs cotées, a en effet gagné près de 6% en neuf séances seulement, avant de corriger très légèrement et établir, au 13 décembre, sa performance depuis janvier à près de 22%. Le volume des transactions a également augmenté de manière significative, totalisant durant la semaine du 6 au 12 décembre un montant de 4 milliards de DH, soit deux fois plus que celui de la semaine précédente. Plusieurs valeurs sont à l’origine de cette envolée du marché. Il y a principalement Attijariwafa bank, dont le cours a progressé de plus de 25% entre le 29 novembre et le 13 décembre, et dont le volume a représenté 43% des transactions de cette fameuse deuxième semaine de décembre (1,7 milliard de DH). La hausse a également concerné d’autres valeurs bancaires, notamment BMCE Bank qui a pris 9,8% et la BCP qui a gagné 3,1%. Les principales filiales d’Ona n’ont pas manqué non plus à contribuer à la performance du marché, avec une hausse de cours de 20,7% pour Managem, de 12,1% pour Cosumar et de 10% pour Lesieur. Et, bien entendu, les autres grosses capitalisations de la cote étaient de la partie, avec 4,5% de performance pour Maroc Telecom, 3% pour Lafarge et 2,3% pour la CGI.
Pris au dépourvu, les acteurs du marché boursier n’arrivent pas à trouver une explication exacte à cette hausse soudaine. «Aucun fait économique ou financier majeur n’est venu changer la donne, et les fondamentaux actuels et prévisionnels des valeurs cotées, que les investisseurs ont déjà intégré dans leurs valorisations, n’ont subi aucun changement», s’étonne un gestionnaire de fonds.

Des rumeurs derrière la récente hausse du marché ?

Les rumeurs sont donc allées bon train. Pour certains, c’est une grosse opération stratégique, qui serait en cours de finalisation et concernerait une ou plusieurs filiales d’Ona, qui est à l’origine de l’emballement du marché. Mais pour l’heure, hormis l’acquisition par Attijariwafa bank et la Banque Populaire de 80% du capital de BNP Mauritanie, opération qui n’est pas de nature à créer une telle dynamique boursière, aucune annonce en ce sens n’a été faite. De plus, des intermédiaires du marché écartent cette hypothèse pour deux principales raisons. La première est que la récente hausse concerne plusieurs valeurs, appartenant à différents secteurs d’activité, et qui ne font pas toutes partie du groupe Ona. La seconde est qu’il est rare de voir un groupe ou un actionnaire de référence procéder à une opération de rapprochement en fin d’année, au moins pour des raisons de valorisation et de fiscalité.
En dehors de cette hypothèse, c’est les mouvements de vente et d’achat de fin d’année, auxquels procèdent les investisseurs institutionnels pour valoriser leurs portefeuilles, qui sont avancés pour justifier la récente envolée du marché. Il faut savoir en effet que les compagnies d’assurance et les caisses de retraite opèrent durant chaque mois de décembre des mouvements d’allers-retours sur les titres qu’elles détiennent dans leurs portefeuilles, dans le but de marquer leurs cours et constater comptablement les gains réalisés tout au long de l’année. Cette hypothèse peut expliquer, en partie, le récent mouvement du marché, et l’importance des volumes échangés sur le marché central ainsi que les opérations réalisées sur le marché de blocs confirment qu’il y a eu effectivement des mouvements d’allers-retours.
Pour le directeur d’une société de Bourse de la place, les institutionnels n’ont pas fait que marquer le cours de leurs titres. «Il y a eu beaucoup plus que des opérations d’allers-retours. Les grands investisseurs ont visiblement procédé à des achats nets sur le marché», explique le responsable. Selon lui, les institutionnels ont investi de façon importante cette année dans le marché boursier. Et afin d’éviter de passer des provisions pour dépréciation de titres en cette fin d’année, ils ont boosté le cours des valeurs qui composent leurs portefeuilles en procédant à des achats nets sur ces titres.

Les institutionnels dopent le cours des valeurs qu’ils détiennent

Selon les dernières statistiques sur la ventilation des transactions par catégorie d’investisseurs, publiées par le Conseil déontologique des valeurs mobilières, on voit bien que les institutionnels marocains ont été très actifs sur le marché, avec une part de plus de 35% dans le volume global des neuf premiers mois de l’année (marché central), orientée plus à l’achat qu’à la vente.
Mais alors, pourquoi la hausse n’a-t-elle principalement concernée qu’une poignée de valeurs, dont plusieurs se trouvent être des filiales d’Ona ? Pour les spécialistes, le choix des valeurs par les institutionnels durant ces deux dernières semaines répond plus à une logique d’optimisation comptable et fiscale qu’à une logique économique et financière. «Ces investisseurs devaient acheter davantage les titres qu’ils ont déjà en stock afin d’améliorer leur valorisation en fin d’année. Et nous savons tous que les portefeuilles des institutionnels sont principalement composés de grosses capitalisations comme les banques, les sociétés immobilières et de matériaux de construction ainsi que les industries agroalimentaires», explique un analyste. Ce dernier ajoute, par ailleurs, qu’outre les compagnies d’assurance et les caisses de retraite, certaines sociétés de Bourse achèteraient également en Bourse pour leur propre compte, contribuant ainsi à doper les cours. Mais il faut dire que la  capacité de ces intermédiaires à agir de la sorte reste limitée par la loi à une certaine proportion de leurs fonds propres. Une autre hypothèse avancée par les professionnels attribue l’accélération de la hausse du marché au démarrage d’un nouveau cycle haussier à la Bourse de Casablanca. Certes, les indices boursiers affichaient, déjà avant la récente envolée, des performances à deux chiffres au titre des 11 premiers mois de 2010, mais pour les analystes, il est encore tôt pour parler d’une reprise confirmée du marché.

2011 sera meilleure sur le plan de l’économie

Ainsi, ce dernier rebond du marché est considéré par certaines sociétés de Bourse comme le signe d’une nouvelle phase haussière, à l’instar du cycle entamé en 2004 et qui a duré jusqu’à début 2008. «Le marché ne peut pas déprimer pendant plus de 3 ans. Les investisseurs, surtout les institutionnels, ont besoin de placer leurs liquidités, et en attendant l’introduction de papier frais, ils n’ont d’autre choix que de miser davantage sur les valeurs qui existent déjà», explique le patron d’une société de Bourse.
De plus, plusieurs signes montrent que l’économie nationale devrait mieux se porter en 2011 par rapport à 2010, notamment le redressement progressif des indicateurs du commerce extérieur, l’actuelle campagne agricole qui s’annonce théoriquement meilleure que la précédente, la relance des programmes de logements sociaux et le lancement de plusieurs chantiers d’envergure par les pouvoirs publics. «Tous ces éléments plaident pour une reprise de la croissance sur le marché boursier en 2011», estime un analyste.
Par ailleurs, la rupture de la tendance baissière du marché cette année et le succès qu’ont rencontré les deux opérations d’introduction en Bourse de ces derniers mois (Ennakl et CNIA) laissent présager une reprise dans le rythme des offres publiques de vente. Les professionnels parlent de plusieurs opérations qui seraient en cours de préparation pour 2011, ce qui ne manquera pas d’attirer les petits porteurs et de donner plus d’opportunités de placement aux gros investisseurs.

La prudence doit rester de mise

Cela dit, l’hypothèse du démarrage d’un nouveau cycle haussier à la Bourse ne se confirmera qu’en janvier 2011. «Les premières séances de l’année nous diront s’il s’agissait d’une simple hausse technique due aux rumeurs ou aux opérations des institutionnels ou s’il s’agit plutôt d’une tendance de fond», affirme un gérant de portefeuille. La prudence est donc de mise, à court terme mais également à moyen terme. Il faut dire que dans un contexte international marqué par une aggravation des risques dans les marchés de plusieurs pays, il n’est pas exclu de voir les investisseurs étrangers revenir en force à la Bourse de Casablanca. Ces derniers pourraient certes créer une dynamique boursière soutenue à leur entrée. Mais au moment de leur retrait, le marché pourrait plonger à l’instar de ce qui s’est passé en 2008.