Amine Benabdesslem : «La Bourse va changer de division»

Le lancement du marché à terme est prévu pour le 4e trimestre 2006.
L’année
sera également consacrée à la mise à niveau
de la fiscalité boursière.
Une cote élargie et plus liquide, avec des instruments sophistiqués,
la Bourse de Casablanca veut passer au stade supérieur.

Amine Benabdesslem, le nouveau président du directoire de la Bourse de Casablanca, ne manie pas la langue de bois. De la fiscalité au futur marché à terme en passant par les prochaines introductions en Bourse et les efforts fournis pour améliorer la liquidité de la place et la promotion d’une culture boursière responsable, M. Benabdesslem n’esquive aucun aspect. Il répond avec une modestie et une courtoisie qui laissent transparaître son souci d’efficacité et sa volonté manifeste d’aller de l’avant… Aux effets d’annonce et autres déclarations ambitieuses, il préfère des objectifs plutôt modestes, mais surtout réalistes et réalisables.

La Vie éco : Vous connaissez bien la Bourse de Casablanca pour avoir assuré la direction marketing et la direction générale par intérim. Quelques mots sur les grands axes de sa stratégie actuelle?
Amine Benabdesslem : La Bourse des valeurs de Casablanca a mis en place, en 2004, un plan stratégique appelé «Future 2006» et qui est construit autour de trois axes majeurs.
Le premier est l’élargissement de la cote, puisque les différents diagnostics montraient que notre Bourse n’était pas assez large et qu’il n’y avait pas suffisamment d’offre de papier. Or, l’un des facteurs fondamentaux pour développer une Bourse, c’est d’abord une offre correcte qui répond aux attentes et aux aspirations du marché.
Le deuxième axe est le développement de la liquidité, puisqu’une Bourse se doit d’être au service des investisseurs. Et pour cela, une bonne liquidité lui permet d’être perçue comme étant une place efficiente, majeure et offrant une diversité de produits et d’outils suffisante.
Le troisième axe est la création d’un marché à terme. Et ce, dans la mesure où les Bourses matures ont une ossature qui repose sur deux piliers : les marchés classiques, qu’on appelle les marchés cash ou les marchés au comptant ; et les produits dérivés dans leurs deux composantes, à savoir les futures et les options.
D’ailleurs, le nom du plan stratégique contient ce terme anglais qui rappelle le marché à terme.

Nous sommes déjà à la fin de la 2e année de ce plan triennal. Quelles sont les réalisations ?
Constat de satisfaction, pour le moment. Les introductions ont repris en 2004 et le trend s’est renforcé en 2005. Nous avons de bonnes perspectives en 2006 voire en 2007 avec un certain nombre de sociétés qui ont non seulement émis le souhait de s’introduire en Bourse, mais qui, de plus, sont déjà en relation avec des banques d’affaires ou des intermédiaires pour monter leur dossier. Comme vous le savez, ce sont des produits à cycle long puisque, entre le moment où la décision est prise et le moment où l’introduction est prononcée, il peut s’écouler des délais de 6 à 18 mois.
Sur un autre plan, l’image de la Bourse a changé. Elle est désormais perçue comme une source de financement attractive. Et à partir de là, les chefs d’entreprise qui eux-mêmes ont modernisé leurs outils de gestion la considèrent aujourd’hui comme un canal tout à fait envisageable à même de répondre à leurs besoins financiers.
Quant au développement de la liquidité, beaucoup d’efforts restent à faire même si un certain nombre de mesures ont été mises en place à travers des outils techniques tels que l’élargissement de la plage de cotation, le passage à un multifixing à trois positions au lieu de deux… Nous avons par ailleurs intensifié nos relations avec les intermédiaires et les investisseurs qu’ils soient institutionnels ou individuels. Sans parler de l’avancement honorable dans la conception du futur marché à terme.

Parlons justement de ce marché à terme puisqu’il constitue la partie la moins connue du public…
Il nous a semblé utile, compte tenu du degré de maturité actuelle de la Bourse de Casablanca, après 76 d’existence et je dirais 10 ans d’existence sous sa forme moderne, de passer à une deuxième étape de sa phase de développement. Il faut sortir de l’acception classique (marché cash ou marché au comptant) pour aller vers des outils plus sophistiqués qui sont les produits dérivés. Pour cela, il fallait d’abord définir des priorités parce qu’il ne s’agit pas de tout faire en même temps. S’assurer qu’il y a un véritable besoin de marché, et il nous a semblé que c’était le cas. Se concentrer sur un premier produit : nous avons étudié diverses palettes et il nous est apparu en fait qu’un contrat à terme sur 5 ans, avec un produit de taux sur un gisement de bons du Trésor, pouvait être une première manière d’aborder ce type de produits dérivés. Bien entendu, si l’expérience est concluante, au bout de la deuxième ou la troisième année, nous orienterons le marché vers d’autres produits, que ce soit des produits de taux, des actions, des indices ou des commodities. La réflexion est tout à fait ouverte en ce sens.

Et vous en êtes où exactement ?
Nous avons bien avancé tout au long de l’année 2005 pour la conception in vitro du marché à terme dans ses différentes composantes : chambre de compensation, règles de dénouement, conception du contrat, mise à niveau de la plate-forme de trading… Nous avons avancé également sur les projets de loi et de règlement général… Nous avons enfin initié un certain nombre de séminaires, dont le plus récent (à la mi-décembre) a concerné les professionnels. Nous ne sommes pas encore dans la vulgarisation, mais dans l’initiation des professionnels eux-mêmes : sociétés de Bourse, CDVM, Maroclear, Trésor… et cela pour que ce soit, nous y tenons énormément, un projet de place. L’ensemble des partenaires doit être convaincu de l’opportunité de mettre en place ce marché et doit s’approprier la démarche. La Bourse ne doit être in fine que le fer de lance des marchés à terme. Bien entendu, l’expertise technique et la gestion de la plate-forme de cotation se feront chez nous, mais nous devons tenir compte des sensibilités des différents acteurs.

Peut-on conclure que le lancement de ce marché se fera en 2006 ?
Nous espérons que 2006 sera l’année du lancement. Peut-être au 4e trimestre. Mais cela ne se fera qu’une fois que nous aurons passé toutes les étapes législatives – si législation il y a -, expliqué et formé correctement l’ensemble des acteurs concernés par ces marchés. Nous avons bon espoir de réussir ce projet avant la fin du plan stratégique.

La fiscalité des plus-values réalisées en Bourse a défrayé la chronique en cette fin d’année. Aujourd’hui, on s’achemine vers un report, comment se sont déroulées les négociations ?
Pour resituer la taxe sur les plus-values (TPCVM) dans son contexte, j’aimerais d’abord rappeler son historique. Cette taxe a été instaurée en 1999 et elle est arrivée concomitamment avec un retournement du marché (1999 à 2002). Je ne dis pas qu’il y a une corrélation entre les deux, mais cet aspect a contribué à approfondir la crise, en tout cas dans l’esprit des investisseurs. Ce qui fait que la Bourse a connu quatre années de correction sévère, dont nous sommes sortis en 2003. Peut-être était-il nécessaire d’avoir ces années noires pour que le marché atteigne une certaine maturité après l’euphorie des années 1995 à 1999. Cela a en tout cas permis aux intervenants de mûrir, que ce soit les intermédiaires, les investisseurs ou les émetteurs. Et la question fiscale est donc juste une problématique parmi d’autres. Je tiens à préciser que, pour nous, aussi importante soit-elle, ce n’est pas le seul facteur qui fait le développement ou le déclin d’un marché. Cela étant, il est bien évident que nous souhaitions, à la Bourse de Casablanca, avoir le maximum de soutien de la part des autorités concernées.
Prolonger l’exonération d’un an de la TPCVM nous semblait être une mesure utile pour consolider cette reprise et faire en sorte que les investisseurs n’interprètent pas mal cette refiscalisation.
Par rapport à cela, il y a eu un certain nombre de contacts avec le ministre des Finances et ses collaborateurs pour une sensibilisation. Nous avons étudié ce qui s’est passé pendant la période 1999-2002, y compris de manière chiffrée, pour essayer de savoir quel était l’impact de cette mesure sur le marché, ce que cela représentait comme recettes fiscales pour l’Etat, ce que cette fiscalisation représentait comme manque à gagner collatéral pour l’Etat… Nous nous réjouissons qu’aussi bien le ministère des Finances que le Parlement aient été sensibles à nos arguments…

Quel serait le manque à gagner de l’Etat en cas de retour à la taxation ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Avec la crise boursière des années 1999-2002, tous les intermédiaires se sont retrouvés avec des résultats négatifs et les volumes de transactions ont connu un tarissement extraordinaire. Cela a eu des effets mécaniques sur la TVA appliquée aux transactions boursières d’un côté, et sur l’IS auquel sont assujetties les sociétés de Bourse et la société gestionnaire. Vous imaginez bien que cela représente plus que les 2 MDH de TPCVM que l’Etat a pu collecter au titre de la dernière année de son application, en 2001. Une seule société de Bourse qui fait une bonne année paye un IS largement supérieur à cela. De plus, quand vous rapportez cela au budget global de l’Etat, l’impact est minime.

L’année prochaine coïncidera avec la fin d’une exonération tout aussi importante, qui concerne cette fois-ci les émetteurs. Que comptez-vous faire pour préserver cet avantage ?
Effectivement, les émetteurs bénéficient, jusqu’à fin 2006, d’une exonération partielle de l’IS qui va de 25 à 50%, en fonction du mode d’introduction en Bourse. Nous comptons profiter de l’année 2006 pour discuter sereinement avec les autorités concernées pour mettre à niveau l’ensemble de la fiscalité boursière, que ce soit celle de l’investisseur (TPCVM pour les institutionnels et les particuliers) ou de l’émetteur (incitations à l’introduction en Bourse). Nous avons, là aussi, bon espoir de trouver des solutions qui soient mutuellement acceptables et qui soient, bien entendu, au bénéfice des deux parties. Nous comprenons que, de la part de la direction générale des Impôts (DGI), il y a un souci d’équité fiscale par rapport à une politique gouvernementale. C’est quelque chose que nous respectons parfaitement. Cela étant, quand on est dans un marché boursier encore fragile, il faut doser les signaux et faire en sorte que cette reprise se consolide d’abord avant de revenir à une fiscalisation, progressive ou totale.

Si, malgré tout cela, la DGI impose la TPCVM, cela sera-t-il techniquement possible?
Un principe de base : la sérénité doit rester de mise. Même à supposer qu’il y ait refiscalisation, le placement en Bourse reste quand même compétitif par rapport à la taxation d’autres placements similaires ou comparables. Et donc, à partir de là, nous estimons qu’il n’y aura pas un effet d’éviction, sauf peut être au cours du 1er trimestre, mais que nous n’estimons pas durable.
D’autant que les Impôts auraient agréé notre souhait de passer par le prélèvement libératoire au lieu du système déclaratif, ce qui soulagerait énormément les investisseurs. Le cas des institutionnels est plus problématique, vu l’impact de la taxe sur les comptes de ces principaux apporteurs de flux. Là, je dirais qu’on est plus en phase d’observation.

«100 entreprises cotées dans 10 ans, c’est déjà un objectif satisfaisant !»
On s’attend à l’introduction en Bourse de 3 à 5 sociétés en 2006… ce qui portera le nombre des sociétés cotées à plus de 60. On est loin des chiffres annoncés lors de la Caravane de la Bourse, qui tablaient sur 200 entreprises cotées en 2010. Pour l’actuel président de la Bourse, ce chiffre est quelque peu utopique. «200, cela me paraît un peu élevé, mais avoir un objectif de 100 entreprises cotées dans 10 à 15 ans, c’est déjà une bonne chose», affirme-t-il. Et de justifier : «Avec 55 entreprises cotées, nous ne sommes pas ridicules». Pour preuve, il compare la place casablancaise à des Bourses européennes de taille moyenne comme celles de l’Irlande (une soixantaine de sociétés cotées) ou de Hongrie (une cinquantaine)… S’il est vrai qu’en Eqypte, il y a 800 entreprises cotées, l’écrasante majorité ne traite pas. Même dans l’absolu, fait-il remarquer, il n’y a que 39 000 sociétés cotées dans le monde, toutes Bourses confondues, avec une forte concentration au niveau d’une poignée de places internationales (Wall Street, Londres, Tokyo…).
Mieux encore, quand on rapporte la capitalisation boursière au PIB, on est en meilleure posture. Avec un ratio de 55% (alors qu’on était à peine à 26% il y a trois ans), on est à peine moins bien classé que la France, et légèrement plus loin que le Canada !

Partenariat avec les Bourses du Caire et d’Alexandrie : stand by !
Qu’advient-il du projet de partenariat signé entre la Bourse de Casablanca et celles du Caire et d’Alexandrie (CASE), en janvier 2004 ? Un partenariat qui, rappelons-le, devait créer un réseau composé dans un premier temps de deux principales Bourses de la région, avant de l’étendre progressivement aux autres places financières de la zone dans l’objectif d’intéresser les investisseurs institutionnels internationaux. «Si le principe était noble au départ, sa mise en place a été conditionnée par la levée de plusieurs obstacles, dont des ajustements au niveau de la réglementation des changes. Aujourd’hui, on est en stand by et il n’y a rien de concret de part et d’autre», affirme le nouveau patron de la BVC.
Ambitieuse, la convention de partenariat devait ouvrir la voie à la cotation des valeurs égyptiennes sur la Bourse de Casablanca et vice-versa. De plus, elle devait permettre aux brokers des deux pays d’intervenir sur les deux marchés. Dommage !