Acquérir une petite PME ? Deux outils pour l’évaluer

Vous pouvez valoriser votre entreprise cible à  partir de son patrimoine corrigé.
Vous pouvez l’évaluer en comparant sa rentabilité à  celle d’un échantillon significatif.
Le prix final sera le fruit d’une négociation avec le vendeur.

Alors que plusieurs milliers de fonctionnaires ayant choisi la voie de la retraite anticipée ne cessent de cogiter sur le meilleur placement à  faire de leur indemnité de départ, les mesures d’accompagnement et d’incitation à  l’initiative commencent à  se mettre en place avec «Intilaka Entreprises». Une structure mise en place par le ministère du Commerce et de l’industrie, qui vise à  prodiguer aux nouveaux retraités des formations en gestion et un suivi de leur projet de création d’entreprise. Même le système bancaire a été mis à  contribution pour imaginer un crédit «vieux promoteur» pour compléter le financement nécessaire.
L’initiative est certes louable car, quand le succès est au rendez-vous de l’aventure, la création d’entreprise est autrement plus génératrice de valeur ajoutée pour l’économie que des placements tels l’investissement dans le marché boursier ou immobilier. Mais créer une PME n’est pas forcément le seul moyen de se lancer dans le circuit de l’entreprenariat, pas plus que la création de société n’est un parcours de santé.

Les valorisations les plus solides ne donnent que des plages de valeurs
Quid des encouragements à  investir dans le capital de PME déjà  existantes ?
En France, par exemple, pour canaliser l’épargne vers des PME qui ont du mal à  trouver des financements bancaires, l’Etat accorde des réductions d’impôts à  hauteur de 25% des montants apportés à  ces entités par les personnes physiques. Et, en attendant que de telles incitations se mettent en place au Maroc, il serait bon d’aider les épargnants désireux de franchir le Rubicon de l’entreprise à  évaluer non seulement les opportunités de création mais également celles de reprise totale ou partielle de PME déjà  existantes.
Car si le défi d’une création réussie réside dans la viabilité économique, une bonne acquisition passe, avant tout, par l’établissement du juste prix de la transaction envisagée.
Aussi, quand bien même la capacité bénéficiaire de l’entreprise cible se confirme, si vous avez surpayé les actions ou les parts sociales (au moment de l’entrée dans le capital), vous aurez considérablement rogné sur le rendement de votre investissement. De même si vous bâclez la transmission de votre entreprise à  un prix peu valorisant alors qu’il aurait dû intégrer le potentiel important d’une croissance assez avérée.
Aussi, vous proposons-nous des notions élémentaires en matière d’évaluation des entreprises, notamment des PME, qui vous permettront d’apprécier la valeur de l’entreprise cible. Mais, ne vous leurrez pas, les valorisations les plus robustes, établies par des spécialistes chevronnés, n’aboutissent qu’à  des plages de valeurs. Aux négociations entre acheteur et vendeur de placer le curseur au sein de cette plage.

A retenir donc, comme première approche, la logique patrimoniale, selon laquelle la valeur de l’entreprise est incarnée par ses actifs. Vous achetez donc réellement, non pas des titres de propriété, mais plutôt un ensemble d’actifs et de passifs. Cette méthode proche de la tradition méditerranéenne du droit écrit est aussi bien basique par principe (mais pas forcément en pratique) que robuste dans ses résultats.
Elle consiste à  valoriser l’entreprise au regard de sa valeur la plus tangible : ses actifs, dont il faut retrancher le passif représentatif de dettes vis-à -vis d’un ensemble de créanciers (banquier, fournisseur, Etat, organismes sociauxÂ…).
Mais comme la comptabilité est un langage conventionnel qui peut souvent s’écarter de la vérité économique, la valeur comptable des fonds propres (inscrite dans une ligne du passif) ne se confond certainement pas avec leur valeur économique.
A titre d’exemple, rien ne garantit que, pour une SARL qui opère dans le créneau de la distribution de produits électriques, la valeur comptable de son unité de stockage et/ou de vente (qui correspond à  un coût d’acquisition historique, diminué éventuellement des amortissements constatés annuellement) corresponde à  sa valeur de marché. Idem, pour son matériel roulant, dont la valeur comptable pourrait être nulle (il est complètement amorti) alors qu’il vous rapportera certainement quelque chose si vous le mettez en vente.
Aussi, pour rehausser la pertinence de la méthode, mieux vaut procéder à  une réévaluation des principaux postes de l’actif en leur substituant la valeur réelle, en lieu et place des valeurs nettes comptables. A titre d’illustration, retenez la valeur de marché, étayée au besoin par une expertise appropriée, des biens immobiliers détenus par la société, qu’ils soient d’exploitation ou hors exploitation, et la valeur boursière pour les titres de sociétés cotées détenus en guise de placement financier. Pour les stocks aussi, tâchez d’en évaluer la valeur économique ; elle peut diverger considérablement de ce qui est porté dans les livres comptables, notamment quand leur rotation est assez lente.
Les créances sur la clientèle doivent, de leur côté, être passées au peigne fin. Car une créance ancienne sur un client insolvable ne vaut certainement pas sa valeur faciale, même si le propriétaire vendeur de sa société, ou qui en ouvre le capital, peut avoir eu une autre lecture qui l’a incité à  ne pas passer une provision pour dépréciation. Une façon de minimiser ce risque lors de l’acquisition : vous pouvez convenir avec le vendeur de compter ces créances à  zéro et de lui rétrocéder ultérieurement le fruit de leur éventuel recouvrement.
Après avoir fait le tour des différents actifs, penchez-vous sur les comptes du passif en vous attelant surtout à  voir si l’ensemble des risques latents sont bien provisionnés ou si, à  l’inverse, les provisions correspondent à  des risques bien réels.
Ainsi, il est recommandé de réintégrer en fonds propres (donc en addition à  la valeur patrimoniale) les provisions à  caractère de réserves libres et d’aggraver les provisions pour risques et litiges jugées insuffisantes (contrôle fiscal, litige commercialÂ…).
Enfin, n’oubliez pas que la méthode patrimoniale procède d’une approche statique ayant pour sous-jacent la notion de réalisation des actifs à  leur valeur de marché et de remboursement des créanciers qui aboutit, par déduction, à  une valeur pour l’actionnaire des fonds propres (voir tableau ci-dessous)
Or, en liquidant l’actif (même théoriquement), les propriétaires réaliseraient éventuellement des plus-values imposables à  l’IS (en règle générale).
Aussi, faut-il prévoir une provision pour IS en résultant (35% des plus-values nettes constatées par réévaluation des différents postes).
Au demeurant, une société présentant le bilan corrigé ci-dessus, vaudrait donc 1,187 MDH.

Une autre vision d’évaluation consiste à  obtenir la valeur d’une société en appliquant un multiple normatif à  un des agrégats de compte de produits et charges (CPC).
Ainsi, en considérant qu’une entreprise est à  appréhender par ses ventes, il suffit donc de multiplier son chiffre d’affaires (CA) par un nombre k préétabli pour obtenir sa valeur implicite. Ce multiplicateur est situé généralement entre 0,5 et 2. Plus l’entreprise à  évaluer présente une marge nette (résultat net / chiffre d’affaires) élevée, plus le multiplicateur tend vers la borne supérieure.
Pour se situer au sein de cette fourchette, assez large tout de même, il vous suffit de vous référer à  la pratique financière qui retient des coefficients moyens par secteur mais dont la valeur empirique est parfois à  nuancer, vu l’existence de grandes disparités au sein de chaque activité.
Ainsi, dans le secteur de la restauration moyen de gamme, la valeur évolue entre 0,5 et 1 fois le chiffre d’affaires annuel ; tandis que pour une activité industrielle à  forte valeur ajoutée et dans un marché o๠la demande suit un trend haussier, il faudra débourser jusqu’à  1,5 fois les ventes annuelles.
Pour les unités hôtelières, il existe des sous-approches spécifiques telle la méthode des millièmes, qui calcule la valeur de l’activité principale d’hébergement en multipliant le prix moyen de vente de chaque chambre par mille, par nombre de chambres et par taux d’occupation moyen. La valeur des autres centres de revenus de l’unité hôtelière (snacks, restaurants, night-clubs…) sont estimés en leur appliquant un multiple de 0,5 fois le chiffre d’affaires annuel.
A l’instar d’un multiplicateur de chiffre d’affaires, vous pouvez retenir la même approche normative pour les bénéfices. Ainsi, la valeur de la société sera égale à  un multiple de son bénéfice net.
Là  encore, des moyennes indicatives par secteur peuvent servir de repère. En restauration collective, le standard est de 6 fois. A l’autre extrémité, on retrouve des secteurs fortement capitalistiques tels que l’industrie pharmaceutique, avec un multiplicateur allant de 20 à  30 fois.
Un troisième multiple, encore nettement plus apprécié par les experts en évaluation, est celui de l’excédent brut d’exploitation (EBE). Son avantage est qu’il permet d’appréhender une société en faisant abstraction de sa structure d’endettement (n’inclut pas les charges financières), de son cycle d’investissement (hors dotations aux amortissements). De plus, cet agrégat est nettement moins manipulable que le résultat d’exploitation.
Pour contourner la faible robustesse de cette première variante des multiples (moyenne par secteur présentant un écart type élevé), vous pouvez construire vous-mêmes un échantillon de sociétés comparables cotées à  la Bourse.
Ainsi, si vous envisagez d’évaluer une PME qui opère dans l’agroalimentaire, il vous faudra constituer un échantillon de sociétés du même secteur qui soient cotées en Bourse, de préférence celle de Casablanca. Avec la valeur boursière (total capitalisation) disponible quotidiennement et les résultats financiers communiqués chaque semestre par ces sociétés, vous serez en mesure d’extraire les multiples moyens que vous jugez pertinents (P/CA : multiple chiffre d’affaires, P/EBE, PER : multiple résultat netÂ…). Une fois ces paramètres estimés, il vous suffit de les appliquer aux agrégats correspondants de la cible pour avoir la valorisation recherchée.
Certains ajustements sont parfois nécessaires pour tenir compte des différences éventuelles entre la cible et l’échantillon confectionné et ce, à  travers l’application de décotes ou de primes allant de 10% à  30%. A titre d’illustration, il est à  rappeler que les sociétés cotées présentent l’avantage indéniable d’être liquides (vous pouvez vendre vos titres à  n’importe quel moment), ce qui n’est pas le cas d’une PME non cotée. Une décote d’illiquidité de 15%, voire de 20%, sur la valeur moyenne calculée, est donc largement justifiée.
Sachez enfin que l’évaluation des entreprises n’est pas une science exacte. Plusieurs nuances, qui ont leur poids, peuvent intimer des ajustements importants et, selon les contextes, d’autres méthodes plus ardues (actualisation des flux nets de trésorerie, méthodes des parties..) peuvent être plus pertinentes. Nous n’avons toutefois pas jugé utile de les développer dans ces colonnes qui ambitionnent seulement de donner aux personnes intéressées quelques repères avant de concrétiser un projet de rachat d’entreprise

Si le défi d’une création de PME réussie est sa viabilité économique, une bonne acquisition passe d’abord par l’établissement du prix le plus juste pour la transaction.