A Derb Omar, le chèque n’est pas une valeur sûre

Sans déclarer le refuser, les commerçants développent des techniques de dissuasion. Il est rare de recourir à  la justice, la relance et les solutions à  l’amiable sont souvent privilégiées.

Assurément, le chèque est loin d’être le bienvenu à Derb Omar et alentours. De fait, quand ils ne le refusent pas ouvertement, les commerçants implantés dans ce quartier de Casablanca usent systématiquement, quand ils ne connaissent pas bien l’émetteur d’un chèque, de multiples techniques de dissuasion et de protection pour ne pas se faire rouler. Ils ne recourent cependant que rarement aux avocats et ne déplorent pas, du moins autant qu’ils le disent, des masses importantes de chèques impayés. La plupart du temps, ils privilégient les solutions dites «amiables» ou de relance des mauvais payeurs. Mais tout le monde reste discret sur le nombre de chèques retournés par leurs banques pour absence ou manque de provision. En tout cas, cela ne semble ni les alarmer ni nuire «sérieusement» à leurs affaires.

On vérifie si la provision existe avant d’accepter un chèque de plus de 1 000 DH

Rachid Filali tient une boutique de tissus d’ameublement : «Je ne refuse pas le chèque de manière systématique, mais il est clair que les clients eux-mêmes ne proposent pas de chèques pour des petits montants. Pour ce qui est des grosses commandes, le client est le plus souvent connu et je peux décider de lui faire confiance ou pas. Si je ne le connais pas, je prend le chèque et lui demande de repasser plus tard, le temps de lui préparer la marchandise. Entretemps, j’envoie un de mes vendeurs encaisser le chèque. C’est une technique lourde mais à laquelle je ne recours que contraint et forcé».
Chez une autre boutique de tissus, passementerie et accessoires, le langage n’est guère différent et la dame qui gère le commerce veut bien parler mais en gardant l’anonymat : «Sur une centaine de clients que je connais plus ou moins, le risque de petits soucis de retour d’impayés peut toucher une bonne dizaine de personnes. En cas de doute, on refuse le chèque car déjà avec les clients habituels, le risque zéro n’existe pas. Il m’arrive d’appeler les agences des clients pour vérifier l’existence de la provision quand le montant des chèques dépasse 1 000 DH. Mais il arrive que les banquiers refusent de “coopérer”, et là, il faut juger les clients au pif».

B. Omar tient, pour sa part, une mercerie et explique que le chèque n’as pas droit de cité chez lui quand il s’agit des clients. Cela dit, avec ses fournisseurs, il y a une relation de confiance, et donc ses chèques à lui sont acceptés. Mais il ne s’en cache pas, il arrive que le chèque soit juste «une garantie», car, dit-il, «tous les commerçants vous diront que leur bête noire reste l’effet de commerce qui, lui, pose des problèmes plus coûteux en temps et en désagréments».
Un gestionnaire de magasins de pièces détachées à Derb Omar est un des rares qui a eu recours à la justice pour des chèques impayés. Il affirme ne plus avoir l’intention de passer par les tribunaux, car, dit-il, «ce n’est pas le fait d’envoyer une personne en prison ou causer sa faillite qui va me rembourser mes pertes. La prudence avant l’acceptation d’un chèque reste le seul moyen de se protéger».
Le chèque n’a pas bonne réputation non plus dans les professions libérales, comme par exemple chez les pharmaciens. Le docteur Tazi, qui tient une officine dans un quartier populaire, accepte les chèques de ses clients «sûrs». Il explique qu’«il est presque courant que le chèque soit remis pour être versé au bout de quelques jours, car je ne fais de remise de chèques à ma banque qu’en fin de semaine et je dois dire que je n’ai pas de gros soucis avec cela. Même en cas de rejet, le client finit toujours par payer. Cela dit, à partir de 1 000 DH, je recours à mon propre banquier qui, lui, s’informe auprès de ses confrères et me livre les informations sur un tireur qui a suscité ma méfiance».
En gros, le chèque n’est pas une valeur sûre pour la majorité des commerçants, qu’ils soient à Derb Omar ou ailleurs, mais ces derniers continuent de l’accepter comme moyen de paiement, en prenant néanmoins toutes les précautions nécessaires, qu’elles soient légales ou pas.

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