60 % de hausse en moins de 5 mois : jusqu’où ira la Bourse ?

La forte demande conjuguée à  une conjoncture économique favorable dope les cours.
Personne n’est en mesure de dire aujourd’hui si il y aura rupture
brutale ou pas.
Peu d’opportunités de placement, mais des niches existent.

Jusqu’o๠ira la Bourse ? Depuis, le début de l’année, les indices de la place de Casablanca ont gagné près de 60%. En l’espace de quatre mois seulement, leur performance égale celles de 2005, 2004 et la moitié de 2003 réunies. Bulle spéculative ou croissance soutenable et soutenue par une conjoncture économique favorable ? Aussi étonnant que cela puisse paraà®tre, et en dépit de ce niveau inhabituel de hausse, les responsables des sociétés de bourse contactées par La Vie éco sont toujours partagés sur la question. «Le marché n’est pas cher, il a juste trop pris en un temps très réduit. C’est différent», affirme Omar Amine, administrateur DG d’Eurobourse, qui a de bonnes raisons d’y croire. Abondant dans le même sens, Jalal Berrady, directeur général d’Attijari Intermédiation et de Wafa Bourse, ne voit aucun mal à  cette flambée. Il pense qu’il est difficile de se mettre d’accord sur un «seuil de cherté» et préfère attirer l’attention sur la manne financière qui existe sur le marché et qui n’attend que des projets intéressants pour les financer, dans des conditions on ne peut plus avantageuses.

Un problème d’offre et de demande…
Un autre patron de société de Bourse, qui préfère garder l’anonymat, estime, lui (et il n’est pas le seul), que le marché devient «trop trop cher» et va même jusqu’à  souhaiter une régulation financière de la part des autorités de tutelle, car, poursuit-il, la bulle spéculative existe bel et bien et elle doit éclater le plus tôt possible pour permettre au marché d’évoluer dans des conditions saines.
Une chose est pourtant sûre, et, cette fois-ci, tous les directeurs des sociétés de bourse contactés en conviennent. La hausse des cours est plus alimentée par l’absence de papier sur le marché que par l’existence de réelles opportunités de placement. La situation de surliquidité dans laquelle se trouvent les investisseurs rencontre en effet une telle rareté de l’offre de titres que même les actions de certaines sociétés du Madex, supposées être les plus liquides, ne sont plus disponibles sur le marché. Zéro vendeurs, donc, pour des milliers d’acheteurs, chaque jour.
Qui sont ces derniers ? Il y a de tout : institutionnels (OPCVM, compagnies d’assurance, caisses de retraites…) et particuliers (une partie des 10 milliards de dirhams débloqués ces derniers mois aux bénéficiaires de l’opération de départ volontaire a atterri en Bourse). Contrairement à  la théorie avancée en début d’année par le marché, ils sont nationaux dans l’écrasante majorité. Mais cela n’exclut pas les capitaux internationaux. Enfin, au vu de l’afflux massif, plusieurs traders, sous couvert d’anonymat, soupçonnent l’existence d’opérations de blanchiment.

Cette situation a fini par renvoyer le marché à  des évolutions de cours qu’on croyait révolues. Des valeurs qui gagnent -ou perdent, même si c’est moins fréquent ces jours-ci- jusqu’à  6%, soit le maximum autorisé en une séance boursière en raison de quelques titres échangés seulement. Ce fut le cas notamment pour Le Carton qui a vu son cours progresser de… 25,53% en une semaine (du 2 au 5 mai) grâce à  10 titres, soit un volume d’activité de 3 340 dirhams.

«Les détenteurs savent que s’ils vendent aujourd’hui, ils ne trouveront pas o๠placer le produit de cession dans des conditions aussi intéressantes. Alors ils attendent les prochaines introductions en Bourse avant de libérer du papier», analyse Rachid Ouali Alami, directeur général de Safabourse. Son raisonnement est d’autant plus plausible que le rendement de dividende de certains titres dépasse les taux servis sur les bons de Trésor, les obligataires privées ou autres produits à  revenu fixe.

Introductions en Bourse : la clé de l’équation
Les introductions sont donc la clé de l’équation. Les prochaines opérations d’appel public à  l’épargne pourront grandement calmer la surchauffe. Elles pousseront les investisseurs à  faire des arbitrages, absorberont une partie de la liquidité disponible et recréeront une nouvelle dynamique.
Il est vrai qu’il faut plusieurs opérations de la taille de Maroc Telecom pour absorber toute la liquidité disponible, mais tout appel public à  l’épargne est le bienvenu. Et c’est là  une aubaine pour les entreprises qui hésitent encore à  emprunter le chemin de la Bourse, tout en continuant à  s’insurger contre les conditions de financement bancaire (voir ci-contre).
Au sein de la place on indique que plusieurs opérations sont prévues dans les prochains mois. Et cela concerne aussi bien des PME/PMI que les grand groupes et ce dans plusieurs secteurs d’activité : assurance, agroalimentaire, promotion immobilière…

Un contexte macro-économique favorable
Si la hausse trouve, en partie, son explication dans la structure de l’offre et de la demande est-elle pour autant justifiée par les fondamentaux des cotées ? Et même si c’est le cas, le risque de correction n’est-il pas aujourd’hui prégnant, à  l’image de ce qui s’est passé en septembre 1998 quand le marché, ayant trop pris, a fini par craquer ? Institutionnels et sociétés de bourse rappellent volontiers que le marché n’est plus le même qu’en 1998, date d’enclenchement de la dernière crise boursière ; que le nombre des sociétés cotées est plus important ; que les secteurs représentées le sont aussi (depuis 1998, il y a eu les télécoms, les services aux collectivités, le secteur pharmaceutique… et, dès le 15 mai, le tourisme) et représentent mieux l’économie nationale.
A ces arguments s’ajoutent d’autres. On estime que l’économie elle-même est plus solide et offre plus de perspectives de croissance ; que le poids des valeurs dans la capitalisation boursière globale a considérablement changé (les banques et l’ONA ne représentent plus l’essentiel de la cote) ; que les entreprises communiquent plus et mieux ; qu’elles dégagent d’excellents résultants commerciaux et financiers (cf. résultats des sociétés cotées, La Vie éco du 7 avril 2006) ; et enfin qu’elles sont -et c’est particulièrement valable pour les banques, les sociétés de financement et les compagnies d’assurance – plus respecteuses des normes prudentielles…

En résumé, les bonnes perspectives de croissance sont largement intégrées dans les cours des différentes sociétés cotées et l’on pense même qu’il y a de la marge.
C’est le cas pour Amine Omar, qui s’amuse à  décliner les nombreux chantiers lancés en matière d’infrastructures routières, hôtelières, les programmes d’électrification, les nouvelles zones urbaines en tonnes de ciment à  consommer, en nombres de clients à  raccorder, en volumes de boissons à  servir, en tonnes de carburant et de gaz à  consommer, en communications téléphoniques à  attendre, en millions de dirhams de crédits à  accorder et de polices d’assurance à  souscrire… L’impact sur les sociétés de la place est pour lui évident.

Bien entendu, tous les entreprise cotées ne sont pas concernées de la même manière par l’embellie, mais comme l’explique Younès Benjelloun, Pdg de CFG Marchés, la tendance globale du marché prend toujours le dessus sur les analyses individuelles. Autrement dit, quand elle est haussière, toutes les valeurs prennent -certes pas dans les mêmes proportion- et l’inverse et tout aussi vrai. C’est pourquoi il ne s’attarde pas trop sur les valeurs qui, malgré la hausse de plus de 50% du marché, cachent encore un potentiel de progression et ont des chances de voir leur cours se bonifier d’ici la fin de l’année. Il invite d’ailleurs les sociétés à  donner plus de détails sur leur activité. Son souhait est de généraliser la publication des comptes trimestriels. Selon lui, ceci créera plus de volatilité, mais donnera certainement plus de visibilité à  tous. Ce qui permettra peut-être d’étaler la hausse (ou la baisse) sur le temps.

En résumé, si la forte demande et les bonnes perspectives justifient l’emballement du marché, il reste que la prudence doit prévaloir, et ce de l’avis même des plus optimistes. Omar Amine conseille, à  ce titre, de revenir au bons sens et privilégier les valeurs qui offrent des rendement de dividende élevés et qui présentent des fondamentaux solides. En d’autres terme, il faut investir et non pas spéculer. Parce que le marché n’offrira plus la possibilité de gagner du 30 ou 40% à  court terme. Et surtout parce que l’investissement en Bourse est, avant tout, un investissement à  moyen et long termes.

Omar Amine Administrateur directeur général d’Eurobourse
Le marché n’est pas cher. Il a pris rapidement, c’est différent. Il faut maintenant revenir au bon sens et privilégier les valeurs à  rendements élevés et à  fondamentaux solides qui sont à  même d’amortir le choc en cas de baisse brutale.

Rachid Ouali Alami Directeur général de Safabourse
Les cours montent à  cause de l’illiquidité des titres. Les investisseurs savent qu’ils n’ont pas o๠placer leur argent en cas de sortie. C’est pour cette raison qu’ils attendent les prochaines introductions en Bourse pour agir.

Jalal Berrady Directeur général
Attijari Intermédiation
Wafa Gestion
La demande est largement justifiée. On ne pouvait espérer un contexte macro-économique meilleur, avec des niveaux d’investissement élevés, des sociétés qui se comportent mieux et qui méritent une prime de performance.

Younès Benjelloun n PDG de CFG Marchés
Il faut donner plus de visibilité aux investisseurs. L’annonce de résultats trimestriels créera peut-être plus de volatilité, mais elle offrira au marché plus d’indicateurs pour une évolution saine des cours, qui reflétera la réalité des sociétés cotées.

Débat
Le dynamisme de la Bourse reflète-t-il celui de l’économie ?

La question de l’adéquation entre la performance de la Bourse et celle de l’économie d’une manière générale a toujours été posée. Avec les chiffres affichées par les indices boursiers depuis le début de l’année, elle se pose aujourd’hui avec plus d’acuité. Mais le lien ne doit pas être fait de manière à  dénigrer les sociétés cotées qui ont fait le choix de la transparence. S’il est clair que l’essentiel des sociétés marocaines, et le gros des secteurs d’activité sont absents à  la Bourse de Casablanca, la soixantaine d’entreprises cotées (380 milliards de dirhams de capitalisation boursière) ont dégagé des résultats nets de plus de 18 milliards en 2005, en hausse de 26,6% en un an. Sans commune mesure avec la progression du PIB, estimée, pour 2005, à  4,4% en non agricole et à  1,8% en global. Si la croissance de leur cours est en parfaite décalage avec celle du PIB, celle de leurs bénéfices l’est aussi par rapport à  la moyenne des entreprises marocaines. Leur santé est par ailleurs meilleure. Et c’est le cas également pour leur liquidité et leurs stratégies qui sont plus connues. Sans dire que ce sont généralement elles qui profitent le plus, et le plutôt, du dynamisme global de l’économie. Ce qui justifie la prime de performance décalée par rapport au PIB