Chiaroscuro ou la tyrannie de la clarté

-Tribune de Hamid Tawfiki, Administrateur Directeur Général de CDG Capital.

« Du fond obscur de la clarté, du fond secret des veines, regardez remonter le désir, écoutez ce grand vent qui soulève la robe d’ombre, ce battement, écoutez-le, venu du fond ardent. C’est un Grand cri, Haut cri, Long cri. »  Alain Duault
Vaguons à claire-voie ; Nageons dans des eaux claires !
De clarté il est déjà beaucoup question dans les différents débats, lors de nombreux échanges, au sein de l’entreprise, pendant les réunions doom, gloom & zoom : à tout bout de champ, le « soyons clairs » sonne comme un avertissement à l’interlocuteur, au locuteur et une authentification de ce qu’avance l’orateur, le bavard.
Le critère de clarté intervient ainsi comme discriminant dans plusieurs secteurs de la vie intellectuelle, professionnelle, familiale, surtout dans un monde qui se veut, ou se reconnaît, volontiers cartésien jusque dans ses réflexes les plus éloignés de la philosophie ou de la sagesse.
La clarté comme l’effet attendu, l’horizon d’attente d’un processus maîtrisé. Un texte, un discours intelligible, compris par son destinataire, possède des qualités, des attributs qu’on peut décrire, en dehors des aptitudes cognitives des lecteurs.
Est clair ce que l’on se représente selon une parfaite évidence sans qu’aucune hésitation, imprécision ou à-peu-près ne subsiste. Ainsi, tout ce qui est rationnel est clair, et tout ce qui est clair est rationnel. La clarté suppose brillance et transparence, mais aussi lucidité et intelligibilité.
En psychanalyse, la clarté, produite par une parole témoignant de la présence, peut protéger de l’angoisse. Dans l’obscurité, on se sent seul, exposé à tous les dangers, qui peuvent surgir de partout de façon imprévisible, donc sans défense possible. De là vient ce désir de tout mettre en lumière, avec l’idée qu’éclairer assurerait une protection contre toute insécurité.
En effet, quoi de plus précieux que l’illusion délicieuse de la clarté, qui nous donne le sentiment de nous enrichir sans effort, de goûter du plaisir sans peine, de comprendre sans attention, de jouir du spectacle sans payer. Heureux les écrivains qui nous ôtent le poids de la pensée et qui tissent d’un doigt léger un lumineux déguisement de la complexité des choses !
« Être clair et précis c’est savoir faire fi de l’obscur ennemi qui, souvent, fait défi »
Parfois en écrivant, la langue claire se noue, jusqu’à devenir si précise qu’elle n’offre plus des angles et des surfaces répondant au désir du lecteur, de l’allocutaire. Elle se ramasse sur un seul point, qui est le sien. Ce point s’épanouira, peut-être, dans la suite car l’auteur, l’orateur rêve toujours d’une œuvre posthume. Autrement dit, il importe, parfois, de ne pas seulement offrir, à qui on respecte, des belles fleurs grandes ouvertes qui se fanent le soir, mais, politesse oblige, d’offrir aussi des fleurs qui durent et qui s’épanouiront à la longue.
Cependant, la clarté divise. La clarté ne saurait être confondue avec la simplicité, l’évidence, voire la transparence ou la limpidité. Car tout mettre en lumière, c’est aussi tout mettre à plat, c’est-à-dire supprimer toute épaisseur, soit annuler l’une des dimensions de l’être humain. En effet, la clarté est, parfois, carrément reléguée par tout un pan de la pensée contemporaine : être clair équivaudrait à faire simple, de plus en plus simple, à faire bref, de plus en plus bref…
Le simple n’est jamais que du simplifié. Il résulte d’un abaissement, d’une réduction, parfois d’une falsification. Le simple est toujours trop simple. Cette forme de clarté ne permettrait qu’une approche médiocre de la réalité, elle engendrerait une forme d’indigence intellectuelle. La clarté reste une gageure, l’hypothétique aboutissement d’un travail authentique.
L’extrême blancheur, l’extrême lumière, comme l’obscurité radicale sont dans l’indicible ou l’irreprésentable parce qu’il n’existe pas en ce monde. Ni revendication de clarté pure, ni pur éloge de l’ombre. Mais ce qui importe, c’est de distinguer clarification et simplification, obscurité et complexité, tout en faisant sa part à l’histoire des rapports complexes du clair et de l’obscur. Car, in fine, ce qui compte, c’est bien la clairvoyance.
Nous savons que les mots liment la distance des chemins et du temps. Ils rassemblent ce que la vie disperse. Parmi eux, le mot nuance ne doit pas être négligé, car c’est un mot qui compte. Ne rien expliquer, mais prononcer juste. Dire d’un coup, par agglutination.
« Du blanc entre les mots, du blanc entre les lettres, une petite rivière imprévisible coule, dévale, rue, paradisiaque, entre les arbres et les épines, dans les rayons du soleil. Une attente qui ne trouve pas du tout sa paix où la joie monte. »
D’où l’émergence du clair-obscur, une juste distribution des ombres et de la lumière. Car, au fond de nous-même, nous désirons, nous quêtons, nous voulons de la Nuance, pas la couleur, rien que la Nuance. Nous réalisons que seule la Nuance fiance.
Le clair-obscur, l’opposition, l’antithèse ou mieux encore, l’oxymore suppose une volonté qui lit les contraires tout en affirmant le primat de la lumière, de la clarté. Il tente un équilibre relatif, tâche de fixer la contradiction en un seul mouvement pictural ou poétique sans parvenir à une harmonie mais en figurant une tension. Le clair-obscur rêve de représenter l’impossible absolu.
« Le statut de l’homme est d’être dans ce clair-obscur dans cette double nature pris dans la lumière de la représentation mais aussi déterminé par l’obscurité qui l’encadre. »
Ce n’est pas étonnant de voir que l’art du clair-obscur, en dessin et en peinture, donne de la solidité aux objets représentés, conférant des effets de la matière, du volume, du relief en somme, en se combinant éventuellement avec le jeu des coloris et de la perspective. Le clair-obscur c’est l’intelligence des lumières.
Inspirons-nous de l’art et cessons d’être obsédé par la clarté radicale, apprenons à affronter l’obscur sans peur, et s’y mouvoir plutôt que de tenter de l’éclairer. Jamais au clair-obscur, errer embarrassé. Soyons clairvoyant, face à l’obscur dilemme, faisons, en sorte, que le doute ait l’esprit clair.
« Qui se sait profond tend vers la clarté ; qui veut le paraître vers l’obscurité ; car la foule tient pour profond tout ce dont elle ne peut voir le fond. » Friedrich Nietzsche