Anitya 无常 ou la sagesse de l’impermanence

La sagesse en mouvement nous enseigne qu’entre le courage et le reste des actions, il y a toujours une solution de continuité. C’est indéniable. Nous sommes nés pour agir. Être consiste en un mouvement, en une action. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissements, sans applications.

«Agis donc, non pour le fruit attendu, mais pour le plaisir de l’action : vis, non pour le bonheur, mais pour vivre. C’est le seul bonheur en vérité : le bonheur en acte, c’est l’acte même comme bonheur». Michel de Montaigne
Certains d’entre nous vivent dans la croyance erronée de la continuité et de la permanence. Nous nourrissons des peurs en nous accrochant au passé, nous créons des attentes et nous en oublions l’essentiel.
Pourtant, qui n’a jamais attendu ? Ni le félin sa proie, ni le voyageur son train, ni le mystique la grâce, ni le confiné sa liberté, ni le variant son vaccin !
Il est des attentes désespérées où l’on ne s’attend plus à rien, comme Vladimir et Estragon attendant Godot, ou, au contraire, des attentes pleines d’espérance, comme celle des âmes du purgatoire. Il est des attentes joyeuses, celle d’une fête qui s’annonce, des attentes angoissantes, celle du candidat avant le résultat d’un concours, des attentes humiliantes, celle de l’amoureux éconduit.
Quelles qu’en soient les manifestations et l’intensité, l’attente implique un rapport singulier au temps. Ces différents types d’attente rompent avec la perception et les usages du temps ordinaire. Le temps plein à l’accoutumée, rempli d’occupations pressantes, semble vide, creux, inutile. Le temps subjectif s’est comme arrêté, nous condamnant à l’impuissance, à la passivité, à l’ennui ou parfois à la souffrance.
Avec cette pandémie qui perdure, qui n’a pas eu le sentiment d’être dépossédé de sa maîtrise du temps ? Personne, y compris notre perpétuel Pantope !
Avant d’écrire cette chronique, je me suis posé plusieurs fois les mêmes questions : Comment commencer ? Par quoi commencer ? Quel commencement va me donner envie ? Quel commencement va vous donner envie de lire jusqu’au bout l’article ? Comment sortir de l’emprise de cette attente ?
Heureusement, en attendant, le temps me dure, et, par enchantement, une voix, interne, sage, candide murmure à mes oreilles qu’il faut simplement commencer par le commencement (sic !) et qu’il ne faut surtout pas oublier que le courage est le commencement de tout.
En effet, quand il s’agit de commencer nous sommes tous, chaque jour et chaque fois, des débutants absolus. Le courage est la condition de réalisation de toutes les vertus. Toute vertu a besoin de ce beau courage sans lequel elle serait chétive, inutile, peureuse, impuissante. «Toutes les vertus ont besoin d’être encouragées par le courage», disait Jankélévitch. Voici donc la clé magique !
En d’autres termes, le courage est une affaire de seuil, de saut. Le courage est affaire de commencement parce qu’il est l’une des plus sûres manifestations de la volonté. Une sorte de visibilité, de manifestation plénière. Le courage n’est pas un savoir mais une décision. Alors soyons courageux, soyons aventureux.
«Ce qui est fait n’est nullement fait. Ce qui est déjà fait n’est pas encore fait»,
La sagesse en mouvement nous enseigne qu’entre le courage et le reste des actions, il y a toujours une solution de continuité. C’est indéniable. Nous sommes nés pour agir. Être consiste en un mouvement, en une action. Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissements, sans applications. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Chacun sait que le bonheur n’est pas dans l’avoir. Il n’est pas non plus dans l’être ; il est dans le faire, dans l’agir.
Ainsi va la vie, elle se nourrit d’impermanence. C’est l’impermanence qui fait que la vie est vie. Les expériences les plus fortes de notre vie sont celles où nous sommes complètement présents : à la personne qui se trouve en face de nous, au coucher de soleil qui décline, à la musique que l’on entend, aux odeurs que l’on sent, à ce qui est là.
La notion d’impermanence affirme que toutes choses, du plus petit atome aux galaxies, de l’être humain à la montagne, du corps à la pensée, sont constamment en train de changer alors même qu’elles interagissent.
Bien sûr que notre façon première de concevoir la pensée doit évoluer pour mieux accepter l’impermanence. La pensée est un cheminement plus qu’une mise en ordre, un forage plus qu’une construction, un défrichage toujours repris sur place, plus qu’un parcours. Il ne s’agit pas tellement d’édifier que de creuser. «Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse et oblige-toi à tournoyer», disait poétiquement René Char.
A tous ceux qui s’enkystent dans leur quotidien, sachez que la fonction la plus profonde de notre être est de faire Avenir. Nous devons fonder le présent avec convictions pour faire Avenir avec passion. Certes, l’extraordinaire nous attire un instant, mais la simplicité nous retient plus longtemps, parce que c’est en elle seule que réside l’essentiel.
Le passé laisse une trace comme les pas dans le sable, mais c’est vers l’avenir que l’on marche. L’action n’est concevable que si elle est dirigée vers l’avenir. Mais attendre l’avenir, se préparer à le recevoir n’est pas agir : agir, c’est le construire, c’est le faire ce qu’on veut qu’il soit. Agir c’est faire confiance à l’imprévisible.
Bien sûr que seul un Avenir désirable et crédible nous permet d’avancer. Nous apprenons avec l’expérience que l’ambition enivre plus que la gloire ; que le désir passionne et fleurit ; que la possession flétrit toutes choses ; et qu’il vaut mieux vivre notre rêve, au lieu de nous résigner à rêver notre vie.
«Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver», disait René Char.
Heureux sont les faiseurs de traces. Rêver, c’est entrevoir les possibilités infinies. Nous savons que les rêves ont rarement la vie longue, mais ils l’ont intense. Rêvons de contribuer positivement à ce monde, d’y laisser une petite trace de courage et des graines d’espoir prêts à éclore, puis à fleurir.
Le rêve ne s’oppose pas à la réalité. Il l’embellit, il lui donne de la valeur, de la saveur et du fruit. Même si notre réalité n’est pas à la hauteur de notre rêve, c’est notre rêve qui en aura révélé la part la plus délicate et la plus précieuse. Notre rêve d’aujourd’hui, c’est notre plus belle réalité de demain.
Alors, vaille que vaille ! Rêvons jusqu’à faire de cet élan un flot qui grossit, et qui renverse les digues du scepticisme, de la froide raison, des retenues et des égoïstes. Ne nous contentons pas de faire de notre vie un petit filet d’eau : devenons cascade! Rêvons, à en avoir des insomnies de joie !
«Le soleil de vingt cieux a mûri votre vie. Partout où vous mena votre inconstante envie, Jetant et ramassant, Pareil au laboureur qui récolte et qui sème, Vous avez pris des lieux et laissé de vous-même Quelque chose en passant !», dixit Victor Hugo.

Hamid Tawfiki, Administrateur Directeur Général de CDG Capital