Youssouf Al-Qaradawi, un prédicateur au double langage

Youssouf Al-Qaradawi est à la tête d’un vaste empire comprenant un site internet, un Conseil européen de la fatwa et une Association internationale des oulémas.
Inquiets, insolites ou graves, des milliers d’appels sont adressés, chaque dimanche soir, à son émission «Ach-Chariâ wa’l Hayat».
Al-Qaradawi professe un islam rétrograde sous des dehors de modernité. Sur de nombreux points,
il ne diffère pas des Frères musulmans.

Affalé dans un fauteuil, dans le salon d’un palace casablancais, Hamza rumine ses déboires. Tout en avalant, d’un air résigné son café, il se rémémore les jours heureux où, à pareille heure, il taillait, avec ses amis, une bavette généreusement arrosée. Depuis peu, ce plaisir lui est formellement défendu par son épouse que la moindre odeur d’alcool fait entrer dans une colère noire, agrémentée de sermons interminables. «Je vis un véritable calvaire. Je n’ai le droit ni de boire un coup ni de griller une clope ou de regarder les émissions et les films que je veux. Ma femme a décidé de me ramener, selon son expression, dans le droit chemin. Je ne sais pas ce qu’elle entend par là. Pour l’heure, je fais de la résistance et quelques concessions, mais mes nerfs sont mis à rude épreuve», confesse Hamza, que la métamorphose subite de sa femme laisse pantois.
Universitaire de son état, elle croquait la vie à pleines dents, fréquentait restaurants et brasseries à la page, comme son modèle Simone de Beauvoir, s’habillait chic et choc et éduquait ses enfants selon des principes libéraux. Mais, un soir, alors qu’elle se trouvait à son club d’aérobic, une de ses connaissances se répandit en éloges sur une émission diffusée chaque dimanche, de 17 h à 19 h, sur la chaîne Al-Jazira, «Ach-Chari’a wa’l Hayat», et surtout, sur la personnalité charismatique de son animateur, un certain Youssef Al-Qaradawi. De quoi piquer la curiosité sans rivages de la femme de Hamza. Elle prit l’habitude de regarder la fameuse émission et, au fil des dimanches, un changement commençait à s’opérer en elle. Elle se mit d’abord à observer l’obligation rituelle de la prière, ensuite elle s’imposa un mode de vie conforme aux préceptes coraniques, enfin elle rangea ses vêtements excentriques au magasin des vieux accessoires pour revêtir djellaba et voile, très seyants, bien entendu. «Ach-Chari’a wa’l Hayat» fut son chemin de Damas, mais elle n’entendait pas s’arrêter en si bon chemin. Avec un zèle ardent, elle s’employa à faire entendre raison islamique à ces brebis égarées que sont sa progéniture et son jouisseur de mari. Car tel est le devoir sacré de toute mère de famille musulmane, comme le prescrit Al-Qaradawi.
Si l’on devait établir un hit-parade de ces religieux donneurs de conseils, qui poussent abondamment comme primevères au printemps, ce ne seraient ni le Cheikh Hassan Tourabi, éminence grise du régime soudanais, ni le trouble Tariq Ramadan, et encore moins le grand imam d’Al-Azhar, Mohammed Sayed Tantaoui, dont les options «libérales» provoquent l’ire des radicaux, ou Cherif Abdelmeguid, fondateur et PDG d’El Hatef el-Islami, qui en occuperaient le sommet, mais le Cheikh Youssouf Al-Qaradawi.
Omniprésent, ce «turbo-prédicateur» brillant est reçu par certains pays arabes comme un chef d’Etat. Honneur légitime puisqu’il est à la tête d’un véritable empire. Dix millions de musulmans suivent, avec attention et ferveur, son émission dominicale, Ach-Chari’ wa’l Hayat. Ses cassettes audio et vidéo se vendent comme des petits pains partout dans le monde musulman et ailleurs. Ses livres, une centaine, servent de bréviaires à ses ouailles, particulièrement Le Licite et l’Illicite, traduit en français et en anglais. L’ancien membre de l’organisation des Frères musulmans, At-tandhim ad-dawli, finance, depuis 1999, le site islamonline.net, destiné aux musulmans qui vivent aux Etats-Unis et en Europe. De surcroît, il dirige le «Conseil européen de la fatwa et de la recherche». Enfin, il crée, le 12 juillet 2004, à Dublin (Irlande), une association internationale des oulémas, à laquelle, pour l’heure, seulement cinq membres ont adhéré.

A seize ans, il s’enrôle sous la bannière des Frères musulmans
Flamboyant destin que celui de ce patriarche débonnaire, à la barbe fleurie, au regard pétillant de malice, au verbe habile et à l’éloquence attrayante. Pourtant, rien ne le prédestinait à la vocation de prédicateur. Né en 1926, dans un trou perdu, Saft Tourab, il n’avait d’autre horizon que le métier précautionneux de tailleur ou de menuisier.
Mais l’enfant Al-Qaradawi n’avait aucun goût pour le travail manuel. Il prisait plutôt le Coran, qu’il se mit à apprendre avec ferveur, tant et si bien qu’il eut droit d’accès à la prestigieuse université Al-Azhar. Hassan Al-Banna y professait. Al-Qaradawi recueillait avec dévotion ses lumières. Mieux : il s’enrôla sous la bannière des Frères musulmans. Il avait seize ans.
C’est en 1928, en effet, alors qu’il avait deux ans, à Ismaïlia, qu’un petit instituteur très pieux rêvait de bouter les Anglais hors de son pays. Cet instituteur s’appelait Hassan Al-Banna. Le jeune enseignant était convaincu que la libération de son pays ne pouvait passer que par un renouveau radical de l’islam. Il fonda alors les Frères musulmans, se découvrit un organisateur et parvint à rassembler «50 000 fusils» en quelques mois. Lorsque Al-Qaradawi rejoignit les rang des Frères, Hassan Al-Banna avait fait de l’organisation, qu’on appelait la «Confrérie», une puissance politique de premier ordre, menaçant la monarchie égyptienne, harcelant «l’occupant anglais». Le fondateur prit le titre de Guide suprême et se révéla un chef au charisme incontesté. Al-Qaradawi le servait avec une loyauté, un empressement et une fougue qui lui firent grimper les échelons. Ils lui valurent aussi bien des persécutions. C’est ainsi qu’il séjourna dans les geôles du roi Farouk, en 1949, puis dans celles, encore plus inhumaines de Nasser. A trois reprises. Sans jamais être mis au pas. De guerre lasse, il fut mis au ban de la République et sommé d’aller prêcher ailleurs. Qatar et son or noir l’accueillirent à bras ouverts, en 1963. Il enseigna, moyennant un salaire mirifique, le droit islamique.
Quand le Guide suprême, Hassan Al-Hudaybi, passa l’arme à gauche, en 1973, les Frères lui proposèrent sa succession. Il n’en voulut pas. Car, affirma-t-il, il avait déjà résolu de prendre ses distances vis-à-vis de leur idéologie.
Est-il vrai ce mensonge ? Beaucoup considèrent que Al-Qaradawi est le théologien des Frères musulmans. Lui s’en défend. Sans renier sa filiation idéologique, il exprime son désaccord avec Hassan Al-Banna sur des sujets cruciaux : «Par exemple, le statut de la femme ou la question des partis politiques. Contrairement à lui, je suis favorable au pluripartisme». Soit. Sauf qu’à l’entendre, on s’aperçoit que ce qui l’intéresse dans une démocratie, ce sont les interstices par lesquels peut pénétrer un discours fondamentaliste sous des dehors avenants.

Selon Al-Qaradawi, frapper «mollement» sa femme est licite
Quant à la femme, Al-Qaradawi a beau ressasser qu’elle possède des droits, sans en spécifier la nature, il se fait trahir par un passage de son ouvrage, Le Licite et l’illicite, où on peut lire, en page 207: «Si [cette méthode] s’avère inutile, [le mari] essaie de corriger [sa femme] avec la main, tout en évitant de la frapper durement et en épargnant son visage». La phrase émut l’Occident, le livre fut interdit en France en 1995. L’honorabilité à laquelle tenait le cheikh risquait de se ternir. Il moucheta alors son bâton : «L’homme n’a pas à battre sa femme. C’est un sujet qui a été amplifié. Les textes laissent une possibilité ouverte. Mais le Prophète n’a jamais battu une de ses femmes. En plus, battre sa femme a ici un sens symbolique». De la casuistique.
Ce qui sépare, en apparence, les Frères musulmans de Youssef Al-Qaradawi, c’est le regard qu’ils portent sur la laïcité. Les premiers en éprouvent une aversion épidermique, le second considère qu’elle n’est pas incompatible avec la religion. Encore un leurre dont beaucoup ont été victimes. A regarder de près, on constate que la laïcité à laquelle le cheikh fait allusion n’est pas perçue comme une séparation du religieux et du politique mais comme une neutralité devant accueillir toutes les confessions. Et puis, comment pourrait-on concilier laïcité et vision d’une société où la religion a vocation à réguler chaque fait et chaque geste de la vie quotidienne ? Car telle est la conviction de Youssef Al-Quaradawi. Elle transparaît dans son émission éloquemment baptisée Ach-Chari’a wa’l Hayat.
Inquiets, superficiels ou profonds, des milliers d’appels arrivent chaque dimanche soir sur les lignes d’Al Jazira. Tous les thèmes, sans exclusive, sont abordés. Même les plus salaces. A titre d’exemple, cette question déconcertante sur la fellation, posée par un téléspectateur, à laquelle Al-Qaradawi répondit sans ambages : «En islam, tout ce qui n’est pas explicitement défendu est permis. Seule la sodomie est défendue. Donc le sexe oral est autorisé, sous réserve du consentement des deux époux».

Al-Qaradaoui a toujours eu maille à partir avec les salafistes
La fatwa rose bonbon lui attira les foudres des salafistes, prompts à traîner dans la boue ce prédicateur coupable d’hérésies. Avec les salafistes, Al-Qaradawi a toujours eu maille à partir. Ils l’attaquent, il riposte. Avec un mépris souverain. Alors qu’ils proscrivent des actes aussi anodins que l’usage du tabac ou celui du chapelet, et qu’ils jugent illicites la musique et la représentation iconographique, lui montre fièrement sa collection de tableaux ou sa discothèque composée essentiellement des chansons d’Oum Kaltoum, une sainte femme. Mais il n’est pas question que les salafistes occupent tout le terrain.
A chaque fois qu’un événement lui en donne l’occasion, Al-Qaradaoui marche sur les brisées de ses ennemis jurés. Ainsi, dans l’affaire du voile. La déclaration de Jacques Chirac, le 7 décembre 2003, à Tunis, sur l’interdiction de «signes religieux ostentatoires» à l’école provoque une levée de boucliers. Islamistes et djihadistes de tout poil accusent la France d’atteinte aux droits de l’homme musulman, d’intolérance religieuse. Mais, au fil du temps, la fièvre tombe. Al-Qaradawi s’empresse de ranimer le feu, en appelant, le 17 janvier 2004, à l’organisation d’une journée mondiale de protestation contre la loi française. La campagne prend alors un tour virulent. Au vu de l’ampleur prise par l’affaire, le cheikh met de l’eau dans son café : si une jeune fille doit choisir entre l’éducation ou son voile, «qu’elle abandonne le voile, par nécessité. Qu’elle se couvre dans la rue, et qu’elle enlève son voile en entrant dans l’école». Trop tard, le mal est fait. Il prendra plus tard des proportions dramatiques. De fait, des illuminés, stimulés par l’attitude d’Al-Qaradawi, enlèvent deux journalistes français et les menacent de mort pour obtenir le retrait de la loi sur le voile.
En défendant bec et ongles le port du voile, ce symbole de la soumission de la femme, sous couleur qu’il constitue une obligation religieuse, bien que d’éminents théologiens, dont l’imam d’Al-Azhar, Mohamed Sayed Tantaoui, ne soient pas de cet avis, Youssouf Al-Qaradawi découvre son vrai visage, celui d’un personnage rétrograde, qui donne des règles de vie et de comportement conformes à la charia. Mais ce qui le rend encore moins fréquentable, c’est sa disposition à changer opportunément de veste. Cela doit-il surprendre de la part d’un ex-futur tailleur ?.

Alors que les salafistes proscrivent l’usage du tabac ou celui du chapelet et qu’ils jugent illicites la musique et la représentation iconographique, Al Qaradawi montre fièrement sa collection de tableaux représentant des montagnes suisses ou sa discothèque essentiellement consacréeàd’Oum Kaltoum.

En défendant bec et ongles le port du voile, ce symbole de la soumission de la femme, sous couleur qu’il constitue une obligation religieuse, bien que d’éminents théologiens, dont l’imam d’Al-Azhar, Mohamed Sayed Tantaoui, ne soient pas de cet avis, Youssouf Al-Qaradawi découvre son vrai visage, celui d’un personnage rétrograde.

Al-Qaradawi, auteur de «Le licite et l’illicite», y affirme en substance : «Si cette méthode s’avère inutile, le mari essaie de corriger sa femme avec la main, tout en évitant de la frapper durement et en épargnant son visage».