Vivre avec moins de 5 000 DH par mois, des ménages racontent

Les fins de mois difficiles, des centaines de milliers de salariés les vivent avec angoisse.
91% de la population marocaine déclarée à la CNSS en 2004 touchent un salaire égal ou inférieur à 6 000 dirhams.
Les plus débrouillards des salariés recourent à des activités informelles pour joindre les deux bouts, la majorité au «crédit conso».

Qui n’a pas vécu des fins de mois difficiles ? C’est le sort de la majorité des salariés, aussi bien du public que du privé. Là-dessus, les témoignages ne manquent pas.
Najat est professeur de musique dans un collège à Casablanca. Occupant l’échelle 9, son salaire mensuel actuel tourne autour de 2 700 dirhams. Hamid, son conjoint, fonctionnaire dans l’administration des douanes, avec quelques années d’ancienneté de plus qu’elle, gagne légèrement mieux : 2 900 dirhams. Avec des revenus totalisant 5 600 dirhams, ce ménage arrive-t-il à joindre les deux bouts à la fin du moins ? Rien n’est moins sûr. Pourtant, à d’autres ménages, aux revenus encore plus modestes, ce revenu semble mirobolant. «Comment à 5 600 dirhams n’arrive-t-on pas à s’en sortir ?», se demandent-ils. Tout dépend du train de vie que chacun mène, diront les spécialistes des sciences sociales.
Le calcul est simple : ce couple de fonctionnaires est locataire d’un appartement qui lui coûte 1 800 dirhams par mois ; il paye une facture mensuelle d’eau et d’électricité de 500 dirhams. Il a trois enfants dont deux en âge de scolarité et une fillette de quatre ans. Pour leur scolarité, et là les choses commencent à se corser, le couple a choisi l’école privée. La facture de la scolarisation est lourde : 1 600 dirhams. Pourquoi un ménage aux ressources aussi limitées choisit-il pour ses enfants un enseignement aussi onéreux ? La réponse coule de source : comme nombre de Marocains, ce couple a perdu toute confiance en l’école publique, et l’épouse, elle-même enseignante dans le public, en sait quelque chose. «C’est un choix et nous l’assumons, quitte à devoir limiter nos dépenses alimentaires et vestimentaires : d’abord un enseignement de qualité pour nos enfants», répond Najat sur un ton déterminé.
Donc, on se sacrifie pour que les enfants suivent de bonnes études. Quid alors des dépenses alimentaires du ménage ? Là, on se serre plutôt la ceinture. Pas de déjeuner en famille au milieu de la journée, sauf le week-end. En cours de semaine, les enfants mangent à l’école, et, le soir, les membres de cette famille se retrouvent autour d’un dîner convivial et plutôt économique. Des omelettes, du poisson ou un tagine au poulet, d’autres fois une soupe aux légumes et une salade, souvent des pâtes. Rarement de la viande, considérée comme un produit alimentaire de luxe qui est consommé une fois par semaine, généralement le week-end. Leur appartement ne manque de rien en termes d’ameublement : un salon avec des matelas à la marocaine, un téléviseur avec antenne parabolique, des lustres; deux petites chambres, l’une pour le couple, l’autre pour les enfants. La cuisine est équipée de A à Z, du moins elle est pourvue du nécessaire : une cuisinière avec four, un réfrigérateur, et même un micro-onde.
Pourtant, à la fin de chaque mois, ou presque, le couple racle les fonds de tiroir, avec un compte en banque très souvent débiteur.
Malgré tout cela, en 2005, et après une longue hésitation, Hamid et Najat décident de franchir le pas en achetant une voiture qu’ils n’avaient pas jusque-là. Ce sera une Dacia flambant neuve, à crédit bien sûr. Et pour cela, il faudra désormais payer une traite de 1 500 dirhams par mois, ce qui a lourdement affecté le budget de la famille. Mais un ménage moderne qui gagne mensuellement 5 600 DH peut-il se passer de voiture ? Ou de fêter comme il se doit l’Aïd Al Adha ? Pour l’achat du mouton, justement, Hamid n’a pas d’autre choix : il ira frapper à la porte d’une maison de crédit à la consommation, à l’instar de centaines de milliers de salariés du public comme du privé.
Dans quelle catégorie socioprofessionnelle se situent les ménages dont les revenus oscillent autour de 5 000 dirhams et moins ? Dans la catégorie C, répond le sociologue Ahmed Al Motamassik, les catégories A et B correspondant respectivement aux couches aisées et moyennes. «La seule caractéristique qui distingue ce ménage des couches déshéritées est qu’il ne se contente pas de survivre, de manger, de payer son loyer et sa facture d’eau et d’électricité, mais aspire à mieux : mener un mode de vie de la catégorie B». Elément primordial pour ce ménage : un meilleur avenir pour ses enfants, qui passera inéluctablement par un investissement dans leur scolarité. «Pour cela, ces gens sont obligés de sacrifier au maximum les dépenses quotidiennes en termes d’alimentation et de loisirs», continue M. Al Motamassik.
En termes d’effectifs, ce couple fait partie de ces centaines de milliers de fonctionnaires marocains situés à l’échelle 10 et moins qui touchent un salaire mensuel net égal ou inférieur à 6 000 DH, sachant que parmi les 800 000 fonctionnaires de l’Etat (entre administration et collectivités locales) une bonne partie (échelle 9 et en dessous) touche un salaire égal ou inférieur à 3 000 DH.
Cela dit, la majorité des salariés du secteur privé ne sont pas mieux lotis que ceux du public. Ainsi, 50 % de la population marocaine active déclarée à la CNSS (1,75 million de personnes selon les statistiques de 2004) gagnent entre 1 827 DH (le Smig) et 6 000 DH par mois. Selon les mêmes statistiques, 41 % de salariés touchent un salaire égal ou inférieur au Smig, et à peine 9 % touchent 6 000 dirhams et plus. Autrement dit, 91 % de la population marocaine déclarée à la CNSS en 2004 ont un salaire égal ou inférieur à 6 000 DH.
M’barek, concierge d’un immeuble au centre-ville de Casablanca depuis 15 ans, appartient, lui, à cette catégorie des plus déshérités avec un salaire à peine égal au Smig, soit 2 000 dirhams. Il est chef d’un ménage composé de sa femme (au foyer) et de trois enfants, dont l’aîné a 20 ans. Comme pour tous les concierges, c’est le seul avantage dans ce métier (en plus de la gratuité de l’eau et de l’électricité). Comment vit-il, ou plutôt survit-il avec ce salaire misérable ? «C’est la baraka», répond-il. Sur son salaire, 600 DH vont au paiement d’un crédit contracté en avril 2006 pour les besoins d’une opération chirurgicale subie par son enfant cadet. Quant à l’aîné, il souffre d’une allergie respiratoire chronique qui lui coûte mensuellement 200 DH en médicaments. Il va sans dire que notre concierge n’est couvert par aucune assurance maladie. Son logement, un deux-pièces, n’est pas moins pourvu, à l’instar du premier couple interrogé, de quelques biens de consommation durables : cuisinière, réfrigérateur et TV couleur (neuf, acheté à crédit, et dont il paye encore une traite de 270 DH par mois).
L’alimentation de la petite famille de M’barek ne diffère guère de celle du couple de fonctionnaires : poulet, sardines, de la viande une fois tous les 15 jours, lentilles, haricots secs… La hantise de ce smigard est la rentrée scolaire de ses trois enfants. Naguère, il leur achetait des manuels scolaires d’occasion ; ce n’est plus possible maintenant. Avec le renouvellement des manuels scolaires, il est obligé de les acheter neufs. Sa deuxième grande hantise est l’approche de l’Aïd El Kébir : «Mais là, au moins, une partie du prix du mouton est offerte par quelques âmes charitables, les copropriétaires de l’immeuble», se console-t-il. Pour l’autre partie, il demande une avance sur salaire dont il étale le remboursement sur le reste de l’année. Des vacances ? Il n’en a jamais pris. Il se contente d’envoyer sa femme et ses enfants respirer l’air du bled, dans sa région natale, Taroudant. Comment fait-il pour joindre les deux bouts ? Comme ces centaines de milliers de salariés aux revenus modestes, il n’a d’autre choix que de bricoler dans l’informel. Il ramasse du bric-à-brac pendant la semaine qu’il revend à Derb Ghalef le dimanche, son jour de repos hebdomadaire.
Le rapport du centenaire le note bien : même si le salariat occupe la première place au sein de la population active, soit 43 % en 1987 et 39 % en 2002, la pauvreté des ménages les conduit souvent à chercher des moyens pour compléter leurs revenus, essentiellement dans des activités informelles.
C’est ce que fait Abdesslam, salarié dans une entreprise de textile, qui, après 20 ans d’ancienneté, touche 4 000 DH par mois. Il a quatre enfants, dont trois scolarisés. Lui non plus ne lésine pas sur les moyens pour leur assurer une bonne scolarité. Deux d’entre eux sont inscrits dans le privé, et cela lui coûte 1 800 DH par mois. Aucune dépense superflue s’il veut joindre les deux bouts : pas d’alcool, pas de cigarettes, pas de loisirs à part la TV. Quant aux vacances, c’est au bled qu’il les passe lui aussi. Il se félicite d’avoir soldé le crédit contracté pour l’achat de son appartement, sinon… il devrait payer 2 000 DH de loyer par mois. Pour gagner quelques sous en plus de son salaire, il fait l’intermédiaire (samsar) dans l’achat et la revente de voitures d’occasion. Le téléphone portable aidant, il reçoit les commandes et cherche la marchandise soit directement soit par le biais d’autres intermédiaires. Les belles occasions ne manquent pas : il lui est arrivé de faciliter la conclusion de transactions qui lui ont fait gagner des commissions égales à son salaire. «Un salaire comme le mien ne permet pas de nourrir cinq bouches. Ma fille aînée est en âge de se marier et il faut bien mettre quelques sous de côté pour l’aider à meubler sa maison si un jour un prétendant se présente pour demander sa main», prévient-il.
A l’image d’Abdesslam, des dizaines de milliers de salariés s’adonnent à des activités informelles en plus de leur travail, et pas seulement ceux dont le salaire est inférieur à 5 000 DH. Des ingénieurs, des avocats, des officiers de police, des enseignants, pour ne citer que ceux-là, se lancent dans les petits commerces : qui une librairie, qui une boutique de crêpes (mlaoui), de harcha et de harira. Certains se déplacent dans le Nord pour y acheter des marchandises de contrebande qu’ils écouleront, au noir bien sûr. Il s’agit des plus débrouillards des salariés du privé et des fonctionnaires de l’Etat, ceux qui aspirent à une meilleure qualité de vie.
Le crédit fait le reste : c’est la population qui se rabat le plus sur les crédits rapides de consommation dont les montants varient entre 4 000 et 10 000 DH. Et c’est souvent pour parer au plus urgent : rentrée scolaire, mariage, aïd, vacances… D’autres recourent à un système plus pratique et moins coûteux, celui des dart (tontines à la marocaine), qui permet à un groupe de salariés d’économiser un pécule qu’ils se redistribuent à tour de rôle.
Les autres, le bas de l’échelle, aux revenus très modestes, n’aspirent qu’à la survie. «Cette catégorie développe beaucoup d’insatisfaction, dénigre tout et se refuse à toute participation politique. Elle n’a d’autres alternatives que de compter sur la solidarité familiale et sur la mobilité sociale de ses enfants. Cette catégorie est le vivier des islamistes», analyse Al Motamassik

Equipements
TV, parabole et réfrigérateur, les incontournables

Téléviseur, cuisinière, réfrigérateur ne sont plus des biens de consommation de luxe réservés aux couches aisées. La majorité des ménages marocains habitant les villes qui gagnent un salaire égal ou inférieur à 5 000 dirhams, en sont équipés. La dernière enquête du Haut Commissariat au Plan sur la consommation et les dépenses des ménages indique que ces derniers ne cessent d’acquérir ce type d’équipements. La part des ménages dotés d’un réfrigérateur a atteint 49,5% en 2001 contre 39,3% en 1998. En revanche, les ménages disposant d’un lave-linge représentent à peine 10,1% en 2001.
Mais le téléviseur reste l’article le plus incontournable avec un taux d’équipement estimé à 81,2% en 2001 contre 72,3% en 1998. Le recensement de la population de 2004 conforte encore cette progression : le téléviseur n’est plus un accessoire de luxe, tout comme l’antenne parabolique