Violence contre les enfants : 5 860 affaires par an devant les tribunaux

Les tribunaux traitent en moyenne 5 860 affaires de violence par an, avec,
en tête, les violences physiques (jusqu’à  56%).
Les violences vont de la simple gifle jusqu’aux brûlures, lacérations,
privations de nourriture, sans parler des violences sexuelles, psychologiques
et du trafic d’enfants.
La violence est un phénomène mondial : en 2002, 150 millions
de filles et 73 millions de garçons ont subi des relations sexuelles forcées à  travers
le monde.

Deux enquêtes sur la violence à  l’égard des enfants ont livré leurs secrets en ce mois d’octobre : l’une, nationale, menée par l’Unicef en partenariat avec le ministère de la justice ; l’autre, internationale, menée par l’Organisation des Nations Unies (voir encadré en page suivante). Les deux enquêtes se recoupent pour établir un diagnostic effarant. Les enfants, au Maroc et dans le reste du monde, subissent au quotidien toutes les violences possibles et imaginables. Qu’on en juge : sur une période de trois ans (entre 2001 et 2004), révèle l’enquête de l’Unicef, le ministère de la justice a enregistré une moyenne annuelle de 5 860 affaires concernant des violences contre les enfants. Alors qu’on avait dénombré 4 923 cas en 2001, le nombre est passé à  5 650 en 2004, soit un taux d’accroissement annuel moyen de 4,7%. La justice marocaine aura traité, durant cette période, 23 439 cas. Il s’agit pour l’essentiel d’affaires liées à  une violence physique (42,6%), suivies d’affaires de violence psychologique (39,3%). Les violences sexuelles viennent en troisième position (17,1%), puis le trafic d’enfants avec 0,9%.

Les violences physiques sont essentiellement des châtiments corporels, allant de la gifle, des coups répétitifs à  de véritables tortures (brûlures, fractures, lacérations, pieds et mains ligotés par des chaà®nes, enfermement avec privation de nourriture). La violence psychique, bien qu’elle soit difficilement quantifiable, se manifeste, elle, sous forme de brimades, d’insultes, de rejet, de carences affectives, de privation de loisirs. Quant à  la violence sexuelle, la plus déstabilisatrice pour un enfant, elle inclut l’inceste, les viols, les attouchements et l’exploitation sexuelle à  des fins commerciales (prostitution, pédophilie…).
Les victimes, révèle l’enquête, appartiennent souvent à  des milieux socialement défavorisés.

Casablanca en tête du hit-parade des violences
La répartition géographique selon les villes place Casablanca en tête de liste : c’est elle qui a connu le plus grand nombre de cas de violence avec 13,9%. Viennent après Fès et Kénitra, avec, respectivement, 9,9% et 9,7%. Mais c’est à  Tétouan qu’est recensé le plus grand nombre de cas de violence sexuelle. Quant au trafic d’enfants, c’est à  Beni-Mellal et à  Nador qu’il est le plus pratiqué, avec respectivement 9,7% et 9,3%.
L’enquête nous laisse cependant sur notre faim puisqu’elle ne lève qu’une partie du voile sur un phénomène qui traverse toute la société, toutes couches sociales confondues. 23 439 cas de violence traités par la justice en trois ans, soit 0,21% de l’effectif total des jeunes âgés de moins de 18 ans (11,2 millions selon le recensement national 2004) ; le chiffre semble en deçà  de la réalité.
Ce qui est sûr, ce sont les conclusions de l’enquête marocaine. La première est que la réalité et les incidences de la violence à  l’égard des enfants restent mal connues et il n’existe «aucun document qui analyse cette violence d’une manière globale et générale». D’une part, ce sont les formes physiques et sexuelles de violence qui sont le plus traitées, au détriment de la maltraitance psychologique. D’autre part, peu d’études ont été consacrées aux violences intrafamiliales ou celles commises par les agents d’autorité.

La violence : une méthode éducative culturellement admise
Deuxième conclusion tirée par l’enquête : la situation alarmante de la violence au Maroc. «La violence à  l’égard des enfants n’épargne aucune composante de la société, depuis la famille jusqu’à  la police, en passant par l’école, la rue, le monde du travail et les institutions de bienfaisance. Ainsi, la violence apparaà®t bel et bien comme une méthode éducative et un mode de régulation sociale culturellement admis». L’enquête souligne aussi que les violences intrafamiliales ne sont dénoncées que s’il s’agit de violences psychologiques (l’abandon de l’enfant par le père dans de nombreux cas), alors que les violences sexuelles et physiques ne sont presque jamais dénoncées. Même chose pour les violences commises par les employeurs, les éducateurs et les agents d’autorité.

Plan d’action pour un «Maroc digne de ses enfants»
Troisième conclusion de l’enquête : la majorité des sévices et actes de maltraitance sont commis en toute impunité. Pour plusieurs raisons : soit les enfants maltraités ne savent pas à  qui s’adresser, soit les moyens mis en place pour les aider (téléphone vert et centres d’écoute) sont insuffisants. En tout cas, la police, censée protéger les enfants, est plus perçue comme force de répression que comme force de protection. Il y a aussi une autre raison : le silence des enfants maltraités puisque eux-mêmes «considèrent les coups de ceinture et les gifles qu’ils reçoivent au quotidien comme des choses “normales” et “méritées”». Les enfants se révoltent contre la violence qu’ils subissent uniquement quand elle devient une véritable torture mais la dénoncent rarement. Par ailleurs, les enfants victimes de violence sexuelle, et notamment d’inceste, s’autocensurent car ils se sentent honteux et déshonorés (chouha).

L’enquête de l’Unicef et du ministère de la justice ne s’est pas contentée d’établir un état des lieux. Elle a aussi fait des recommandations, dont la publication d’un rapport annuel sur la violence à  l’égard des enfants et l’instauration de mécanismes de recours pour les victimes. L’enquête recommande aussi la formation des juges, gendarmes, policiers, avocats, corps soignant, enseignants et travailleurs sociaux, ainsi que l’élaboration et la diffusion d’un guide des procédures juridiques destiné à  tous les intervenants dans le domaine de l’enfance.
Quelques actions dans ce sens sont déjà  entamées par le secrétariat d’Etat à  la famille, à  l’enfance et aux personnes handicapées dirigé par Yasmina Baddou. Parmi elles, le projet «Indimaj» et le programme «Inkad», qui visent respectivement les enfants de la rue et les «petites bonnes». Un autre projet prend forme: l’instauration dans les grandes villes d’Unités de protection de l’enfance (UPE), avec, dans un premier temps, des opérations pilotes à  Casablanca, Marrakech, Tanger, Fès, Agadir et Laâyoune, selon Yasmina Baddou (voir entretien en page 35). Ces UPE sont perçues comme un outil de coordination au niveau national et une réponse intégrée aux violences commises contre les enfants. Mais le plus grand chantier lancé par Mme Baddou dans ce domaine reste le Plan d’action nationale pour l’enfance (Pane) pour la décennie 2006-2015 «Maroc digne de ses enfants», à  l’image du Plan d’action «Monde digne de ses enfants» adopté en session extraordinaire par l’ONU en mai 2002. Le plan international définit un programme de développement complet comprenant quatre axes stratégiques prioritaires : la promotion d’une vie saine, l’offre d’une éducation de qualité, la protection contre la maltraitance, l’exploitation et la violence, la lutte contre le sida. La version marocaine du plan d’action se propose d’atteindre une dizaine d’objectifs, qui convergent tous vers la concrétisation sur le terrain des quatre axes stratégiques du plan d’action de l’ONU. Et ce, comme le conçoit le plan de Mme Baddou, par la création d’«un environnement protecteur à  tout enfant marocain dans une situation de maltraitance ou risquant de l’être, que ce soit au sein de la famille, de la communauté, à  l’école, au sein des institutions de prise en charge ou dans la rue».
Il faut mobiliser

les mosquées, les écoles et les médias
Comment Yasmina Baddou compte mettre en Å“uvre toutes ces actions, qui se heurteront à  de gros obstacles. Mme Maie Ayoub Von Kohl, représentante de l’Unicef à  Rabat, en donne une idée : «L’une des principales préoccupations réside dans l’absence d’un système de collecte d’informations et de suivi des cas de violence sur les enfants. L’insuffisance des ressources humaines qualifiées et des ressources financières constitue une entrave majeure pour toute politique nationale de prévention et de lutte contre la violence à  l’égard des enfants.» Cela dit, disposer des moyens pour mettre en Å“uvre une politique de lutte contre la violence sera-t-il suffisant, tant qu’il y a des mentalités qui continuent à  percevoir la violence comme «normale» ?

La meilleure façon de lutter contre la violence est de l’attaquer à  sa source, préconise Chakib Guessous, sociologue. Il faut, dit-il, agir en amont avant qu’il y ait des victimes. L’enfant voit la violence à  l’école, dans la famille, dans la rue. La télé devant laquelle il passe des heures distille des images inouà¯es de violence, tout cela ne peut que participer au façonnement d’un caractère violent une fois qu’il est adulte, sinon avant. «Il y a aussi des enseignants qui distillent un discours religieux basé sur la violence plus que sur la tolérance. La violence est intériorisée comme étant chose naturelle. Il faut mobiliser les mosquées (prêches du vendredi), les écoles et les médias pour prévenir plutôt que guérir.» Comme le rappelle Paulo Sergio Pinherio, l’expert brésilien qui a supervisé l’enquête sur la violence menée par l’ONU : les Etats membres doivent cesser de considérer la violence à  l’égard des enfants comme une sorte de fatalité.

Macabre litanie
Une enquête de l’ONU révèle l’indicible

Le 11 octobre 2006 ont été présentés à  l’Assemblée générale des Nations Unies les résultats d’une enquête jamais réalisée auparavant sur la violence contre les enfants. 2 000 enquêteurs ont participé à  ce travail, auquel ont pris part les enfants eux-mêmes. L’enquête, qui a duré trois ans, apporte un éclairage accablant sur ce qu’endurent les enfants à  travers le monde. Pour la seule année 2002, 53 000 mineurs ont été tués. 3500 enfants de moins de 15 ans dans les pays développés sont assassinés chaque année. Les victimes font partie des groupes les plus fragiles : handicapés, enfants de la rue, membres de minorités ethniques, réfugiés et déplacés, mineurs délinquants…

Mais c’est sur la violence sexuelle et les châtiments corporels que l’enquête de l’ONU apporte les informations les plus accablantes. En 2002, 150 millions de filles et 73 millions de garçons ont subi des relations sexuelles forcées, pour la plupart dans le cadre familial. Ces sévices sexuels revêtent parfois une forme plus grave : esclavagisme, prostitution ou pornographie infantile ; 2 millions d’enfants subissent ces pratiques, dont plus de la moitié sont achetés et revendus, parfois en dehors de leur pays. Les 7 millions de jeunes que comptent les orphelinats à  travers le monde sont en butte à  des châtiments corporels, pratiqués en toute légalité dans plus de 50 pays.

Autre forme de violence contre les enfants : les mutilations sexuelles féminines. De 100 à  150 millions de femmes les ont subies dans leur enfance. Plus grave, 31 pays autorisent des sanctions «judiciaires » à  l’instar des coups de fouet, de la lapidation et de l’amputation sur les mineurs.
220 millions d’enfants sont par ailleurs économiquement exploités, dont la moitié dans des travaux dangereux (mines, fabrication d’explosifs, d’armes, manipulation de produits toxiques). Autre chiffre : entre 133 et 275 millions d’enfants subissent des violences domestiques.

Il y a des améliorations, certes, révèle l’enquête, mais encore timides. Paulo Sergio Pinherio, expert brésilien qui a supervisé l’enquête, appelle dans la conclusion du rapport, à  la modification des textes les plus scandaleux, portant sur la peine de mort, les mutilations légales… L’expert appelle surtout dans sa conclusion les Etats membres à  cesser de considérer la violence à  l’égard des enfants comme une fatalité. C’est possible, par la prévention.

Questions
Bientôt une campagne de sensibilisation contre le travail domestique des petites filles

Yasmina Baddou Secrétaire d’Etat chargé de la famille, de l’enfance et des personnes handicapées

La Vie éco : Depuis plusieurs mois on parle de l’Unité de protection de l’enfance (UPE). O๠en est votre ministère dans la concrétisation de ce projet ?
Comme vous le savez, l’UPE est une structure qui renforce le paysage institutionnel national dans le domaine de la protection des droits de l’enfant et vise à  assurer une approche multisectorielle et multidimensionnelle dans le domaine de la prise en charge des enfants en situation de violence. Elle assure la coordination des réponses et oriente les enfants vers d’autres structures : corps de police, corps judiciaire, corps enseignant, travailleurs sociaux, corps médical et associations. Le succès de l’UPE participera par ailleurs à  la concrétisation des objectifs de l’INDH lancée en mai 2005 qui vise la lutte contre la pauvreté, l’exclusion sociale et le développement des ressources humaines. Concrètement, notre secrétariat lancera dans un premier temps, des UPE pilotes dans les villes de Casablanca, Marrakech, Tanger, Fès, Agadir et Laâyoune, comme le préconise le Plan d’action nationale pour l’enfance (Pane) «Maroc digne de ses enfants» 2005-2006.

On parle aussi des projets Inqad, Indimaj, des UPE, et maintenant du Pane. Que peuvent ces institutions face à  une violence endémique à  l’égard des enfants et qui va en s’aggravant ?
En fait, les trois premiers projets opérationnalisent les mesures préconisées par le PANE 2005-2006. Ce plan est le résultat d’une large consultation basée sur une approche participative impliquant tous les départements ministériels concernés, la société civile et les enfants eux-mêmes. Actuellement, notre secrétariat et les partenaires du projet s’apprêtent à  lancer une campagne de communication pour sensibiliser familles, éducateurs et tous les autres acteurs pour lutter contre le travail domestique des petites filles. Nous avons aussi engagé la réflexion pour les ONG de proximité dans les régions pourvoyeuses en vue de mener des actions de proximité pour lutter contre le phénomène via des actions d’appui à  la scolarisation, à  la formation professionnelle, à  l’auto-emploi et aux activités génératrices de revenu pour les familles.

La violence à  l’égard des enfants est partout, à  commencer par la famille, et les parents ont coutume de battre en toute impunité leurs enfants. A quand une loi pénalisant, comme dans d’autres pays, les violences infligées par les parents ?
Il y a actuellement une réelle prise de conscience que tout projet de société moderne passe par la promotion des valeurs de dialogue, de concertation au sein de toutes les institutions : famille, école, quartier… Cela dit, les violences physiques qui portent gravement atteinte à  l’enfant sont pénalisées par la loi, et il est en effet temps d’engager la réflexion pour pénaliser d’autres formes quel que soit l’acteur de cette violence, pour mieux protéger l’enfant.

Enquêtes
L’école marocaine tyrannise les enfants

L’enquête quantitative réalisée en 2005 dans 200 écoles par le ministère de l’éducation nationale avec l’appui de l’Unicef (auprès de 5 349 élèves de 6e année primaire dont 2 579 filles et 2 770 garçons, 1 827 enseignants, 194 directeurs et 833 parents d’élèves), ainsi que l’enquête qualitative portant sur 1 411 élèves rencontrés dans des colonies de vacances, soulignent l’ampleur de la violence physique en milieu scolaire :

– 87% des enfants disent avoir été frappés, 60% d’entre eux ont subi des coups en tous genres (de règles, de bâtons, de tuyaux, «falaka», coups sur les mains ou le bout des doigts, gifles, coups de pied). Cette violence peut même revêtir des formes graves (décharges électriques ou lever du pied pendant plus de 2 heures, par exemple) ;
– 73% des enseignants reconnaissent recourir aux châtiments corporels et 61% des parents d’élèves reconnaissent qu’ils frappent leurs enfants.