Une nouvelle lecture de l’apport du protectorat français au Maroc

L’œuvre du protectorat français installé au Maroc en 1912 était-elle positive ou négative ? C’est à cette question qu’essaie de répondre Mohamed Germouni. Il émet l’idée que l’apport de la France a été déterminant dans la construction d’un Etat et d’une économie modernes. Qu’après 1956, il y a eu plus continuation de cette œuvre que rupture.

L’idée de rédiger le livre «Le protectorat français au Maroc, un nouveau regard»* est venue à Mohamed Germouni après la publication du Rapport du cinquantenaire, ce travail de qualité confectionné par une pléiade de chercheurs qui ont, chacun dans son domaine, décortiqué, documents à l’appui, les évolutions et les inhibitions du Maroc de l’Indépendance à 2006. L’ouvrage se veut, lui, «en plus modeste», une continuation de cette entreprise, mais à partir d’une réflexion sur l’œuvre de la France au Maroc et ses répercussions sur le Maroc indépendant. L’auteur s’est trimballé entre les bibliothèques et centres de documentation de Paris, Boston, Mac Gill de Montréal et ceux du congrès américain de Washington. Mais il faut dire qu’il n’est pas un novice en la matière et n’est pas parti de rien. A son actif plusieurs recherches, articles et conférences dans les diverses universités où il a enseigné, et sa réflexion sur la société marocaine et son économie ne date pas de ce livre, elle a mûri durant toute sa carrière (voir encadré et entretien).

Premier constat mis en exergue: le régime du protectorat installé en 1912 a été une rupture avec le passé, celui d’un Maroc isolé, arriéré, instable, archaïque. «Il fut même une révolution politique et économique avec l’avènement d’un ordre nouveau, à tel point que les actions menées au cours des premières décennies du Maroc indépendant semblent témoigner qu’elles ont souvent été davantage une continuation de chantiers, de projets et d’approches entamés au cours de la période précédente». Cette approche, devrait-on signaler, n’est pas nouvelle. L’œuvre, positive ou négative, des puissances coloniales dans les pays colonisés a toujours constitué un point de divergence des chercheurs, mais aussi des politiques. Et la thèse selon laquelle les colonisateurs n’ont fait qu’assujettir par les armes les populations locales, détruire leur culture et leur patrimoine, et piller leurs richesses, n’est pas toujours vraie, puisqu’elle est souvent dictée plus par des ressorts politiques et idéologiques que par une réflexion rationnelle. Le nationalisme marocain a beau pourfendre l’œuvre coloniale, il n’a pas moins pris ses propres armes, dont sa culture des droits de l’homme et des peuples de disposer d’eux-mêmes, pour le combattre. Et l’auteur de ce livre, faits exhaustifs à l’appui, dément cette «vulgate historique» comme le souligne Michel Rousset, grand connaisseur du Maroc -pour y avoir été lui-même professeur universitaire-, dans la préface de ce livre. Les preuves de l’auteur sont exposées tout au long de l’ouvrage.

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Personnage-clé dans ces réformes : Louis Hubert Lyautey

Certes, le Maroc et son peuple ont été soumis par la force des armes du protectorat français, difficile de défendre l’indéfendable, il n’en demeure pas moins que la parenthèse des 44 ans de sa présence au Maroc, estime l’auteur, ait eu des conséquences considérables sur le Maroc futur, par les transformations profondes qu’il a introduites sur tous les plans: économique, social, culturel, politique… Lesquelles réformes auraient par ailleurs été impossibles sans un homme d’envergure, le Maréchal Lyautey, dont le rôle fut déterminant dans ce processus. Faire du Maroc un Etat et une économie modernes n’était pas à l’origine l’objectif prioritaire du protectorat, mais il l’est devenu sous «l’impulsion persévérante» du premier Résident de la France au Maroc. La capacité de cet homme à introduire ces réformes, tout en s’adaptant aux coutumes et traditions du pays mais sans s’y soumettre aveuglément, n’ont laissé aucun observateur insensible. Même pas les deux futurs Rois du Maroc indépendant, Mohammed V et Hassan II, qui ont officiellement reconnu l’importance de son legs. «Les institutions, le gouvernement des hommes, l’administration économique allaient être bâtis sur la loi et l’ordre conçus par un esprit sélectif gardant diverses attaches aristocratiques avec ses origines. L’érection du premier Etat moderne, le renouvellement et la régénération d’une monarchie qui était alors contestée, et sans changement de dynastie, auront été en grande partie ses choix souvent en divergence avec les vues de la métropole…».

Mais Lyautey, se rattrape l’auteur, était d’abord «au service des grands groupes et ententes industriels, de financiers français à l’origine du projet d’occupation du pays». Les chantiers ouverts par la France pour en faire un Etat moderne sont inestimables: routes, rails, ports, énergie électrique et hydraulique, développement des activités minières, du commerce extérieur, sauvetage d’un artisanat déclinant, culture (par les colons certes) de grandes étendues de terres. Parallèlement, la France initie des réformes tous azimuts: administratives, foncières, judiciaires, fiscales, commerciales, urbanistiques, beaux arts… Tous ces chantiers ouverts par la France, «les nouvelles autorités du Maroc indépendant ont cherché à leur tour à les élargir au gré des conjonctures économiques, des politiques internes ainsi que du contexte international», écrit l’auteur. Et en cela, mutatis mutandis, il y davantage continuité que rupture. Ce livre, très bien documenté, didactique, a toute sa place dans les universités marocaines.

* Ed. L’Harmattan, septembre 2015, 505 pages. Préface de Michel Rousset, ancien professeur à l’Université Mohammed V de Rabat.

Mohamed Germouni a fréquenté les écoles publiques marocaines jusqu’à sa licence en économie à la Faculté des sciences économiques et juridiques de Casablanca en 1968, avant de mettre le cap sur Grenoble pour préparer sa thèse de doctorat. De retour au pays au début des années 1970, il intègre la direction générale d’un important établissement bancaire de développement économique. Il deviendra par la suite professeur universitaire. Au début des années 1990, il devient conseiller économique au sein d’une grande administration marocaine pendant une décennie. De nos jours, il partage son temps entre la recherche et l’enseignement en Amérique du Nord. Son livre «Le protectorat français au Maroc, un nouveau regard» s’étale sur plus de 500 pages réparties en huit chapitres. L’auteur y expose les principales réformes introduites par la France au Maroc, la réorganisation du Makhzen moderne, les grands chantiers propulsés entre 1912 et 1956. Sans oublier la croissance démographique qu’a connue le Maroc durant cette période du protectorat et par la suite, ainsi que le décollage de l’économie moderne. Il termine sa réflexion par un dernier chapitre où il essaye une comparaison entre les deux périodes, celle du Protectorat et celle de l’Indépendance, pour conclure qu’entre les deux il y a à la fois continuité et rupture, la première plus forte que la seconde.