Une lecture marocaine de «La Passion du Christ»

Après son bruyant succès aux Etats-unis et sa sortie en fanfare
en Europe, c’est par les chemins détournés du piratage que
«La passion du Christ» arrive au Maroc.
A Derb-Ghallef,
c’est le raz-de-marée des VCD.
Il faut dire que la chaîne
Al Jazira a fait une critique élogieuse du film…
Par un raccourci
qui n’étonne pas vraiment,
les derniers forfaits
de Sharon viennent nourrir
le débat passionné qui
s’en est suivi. Celui-ci ne laisse,faut-il le préciser ?, que très
peu de place au jugement esthétique.

Dans ce petit café du centre-ville casablancais, l’heure de l’apéritif est passée depuis longtemps. Il en faut peu pour échauffer les esprits des clients qui traînent immodérément le coude. Une allusion suffit pour provoquer un débat passionné au point que même les joueurs de billard larguent boules et queues pour y prendre part : La Passion du Christ , selon le très catholique (et cathodique) Mel Gibson.

La chaîne Al Jazira a fait une critique flatteuse du film

La chaîne Al Jazira vient juste d’en trousser une critique flatteuse, ce qui suscite le courroux de Hamid, ancien pilote : «Ils nous prennent pour des crétins, ces gens d’Al Jazira ! Comment peut-on avoir le culot de faire l’éloge d’un film délibérément truffé de mensonges ?» Et de prendre à témoin son voisin, qui rétorque : «Je n’y ai pas détecté de mensonges. Pourtant, je l’ai vu au moins quatre fois» Répartie : «Alors soit que tu aies à chaque fois un verre dans le nez soit que je m’adresse à un fieffé ignare». Profitant du tour polémique que prend la discussion, les autres clients se mettent de la partie. «Moi je suis d’accord avec Farid. Il n’y a aucun mensonge dans La Passion du Christ. Tout ce que raconte le film est strictement conforme aux Evangiles», affirme l’un d’eux. Hamid est agacé : «Tu veux nous faire croire que tu as lu les Evangiles. Raconte ça à d’autres. Tout le monde sait que tu n’as pas ouvert un bouquin depuis au moins trente ans. Moi je n’ai pas honte d’avouer que je n’ai jamais fréquenté les Ecritures. Ce qui ne m’empêche pas d’être convaincu que le film est un tissu de mensonges, dont le plus flagrant est la prétendue culpabilité du peuple juif dans la mise à mort de Jésus». Sur ce, intervient un joueur de billard : «Peut-être pas tous les juifs. Mais Sidna Aïssa a été vendu aux Romains par Judas, qui est juif». Un autre client renchérit : «Judas est un traître. Tous les juifs sont des traîtres. C’est dans leur nature».

«Juifs, Arabes et Noirs sont victimes de la même haine»

Mouhcine, jeune cadre dans une banque, resté silencieux jusque-là, s’anime soudain et lâche d’une seule salve : «Quand on tient des propos de cette sorte, on fait dans le racisme anti-juif. Les juifs ne sont pas nos ennemis mais les sionistes. Aussi, je désapprouve ceux qui applaudissent le film de Mel Gibson alors qu’il véhicule des opinions antisémites. Juifs, Arabes et Noirs sont dans la même galère, ils sont victimes d’une haine sans nom».
Lors de ce débat, cueilli sur le vif, La Passion du Christ n’est à aucun moment jugé sur l’autel de l’esthétique. Probablement parce qu’il n’y a point d’esthétique dans cette énième version du calvaire christique, qui prend l’effet d’un chemin de croix pour les cinéphiles qui ont goûté Ben Hur, de William Wyler (1959), L’Evangile selon Saint Matthieu, de Pier Paolo Pasolini (1964), ou La dernière tentation du Christ, de Martin Scorsese (1988). Nous ne sommes pas à ces hauteurs-là. Pendant les deux heures que dure le pensum, censé retracer les douze dernières heures de la vie du Christ, depuis son arrestation jusqu’à sa mort sur la croix, ce n’est que laideur épuisante avec un fond d’hémoglobine, sur lequel se détache une seule figure, celle de Jésus-Christ martyr. Le reste – juifs, Romains, femmes, mères, fidèles, Judas – est remisé au rang de silhouettes floues en arrière-plan. De surcroît, le scénario est usé jusqu’à la corde. Et puis, on connaît le dénouement, qui est infiniment triste. Sans compter que le dialogue est en araméen, ce qui peut laisser le spectateur de marbre devant les jeux de mots, dont cet épisode sanglant n’est pas avare. Mais il ne semble pas que Mel Gibson se soit soucié de la pureté de la mise en scène. Tel n’est pas son but. Lequel consiste, apparemment, à ouvrir un nouvel espace où les vessies antisémites se vendent comme des lanternes historiques.
Mel Gibson a assez longtemps pratiqué Hollywood pour savoir qu’un bon scandale garantit de rondes recettes et qu’une publicité, même pénalisante, vaut mieux qu’un succès d’estime. C’est dire qu’en se résolvant à financer sur ses propres deniers, qui n’avaient rien de culturel, un énième opus sur la passion du Christ, et en l’agrémentant perfidement d’insinuations désobligeantes sur le peuple juif «déicide», le cinéaste jouait sur du velours. Le résultat excédera les 25 millions d’euros qu’il a investis dans l’entreprise. Quand le film a été projeté simultanément sur 4500 écrans, plusieurs millions d’Américains se sont précipités sur l’objet du scandale, laissant dans les caisses la bagatelle de 264 millions de dollars en trois semaines. Auréolé de son sulfureux triomphe américain, le film est sorti, le 31 mars, dans 600 salles françaises. Une dizaine d’autres pays européens l’ont accueilli à caisses ouvertes. L’Amérique latine lui a tendu les bras. A Damas aussi bien qu’au Liban, il fait un tabac. Au Maroc, où il n’a pu s’insinuer jusqu’ici, il a pris des chemins de traverse.
De fait, c’est par le biais de ces VCD, dûment piratés et d’obscure provenance, que les Marocains ont pu se vautrer dans cette orgie sanglante. Un raz-de-marée. Les disquaires en débitent par centaines, les «graveurs» de Derb Ghallef les dupliquent à tour de bras, les amateurs se les arrachent au prix fort. Mais c’est surtout dans les quartiers populaires que La Passion du Christ récolte des fruits juteux. Grâce au zèle propagandiste des préposés aux «cinés-clubs ambulants». Par ce nom, on désigne les étalages sur lesquels s’entassent cassettes-audios, cassettes-vidéos, CD, DVD et VCD.
A Hay Al Farah, Adil, jeune homme impétueux, officie. Depuis que le film de Mel Gibson lui est tombé sous les mirettes, il ne jure que par lui. Lorsqu’un client lui demande un polar ou un film de ce genre, il lui propose «Le Gibson à propos des juifs» : «Essayez-le, si vous n’en êtes pas satisfait, vous serez remboursé». Adil avoue ne connaître ni Judas, ni Ponce Pilate et encore moins la raison pour laquelle Jésus a été condamné par le tribunal romain. Alors à quoi tient cet engouement pour le film ? «Au fait que Gibson dévoile une vérité irréfutable : ce sont les juifs qui ont tué Sidna Aïssa», explique une demoiselle, nombril au vent, venue pour lui rendre son VCD. Elle le tend à Adil, visiblement à contrecœur : «J’aurais tant aimé le conserver encore, mais le délai de location est passé. Ah, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, au spectacle des souffrances supportées par Sidna Aïssa. Tout ce qu’on lui a fait subir, c’est à cause des juifs. Ce sont eux qui ont voulu sa mort. Ah, comme je les hais». Périlleux de faire comprendre à la galerie exaltée que Jésus a été arrêté par la garde du Temple de Jérusalem parce qu’il avait semé le trouble en chassant les marchands du temple, et qu’il a été, de ce fait, exécuté par les Romains pour un motif romain et sous un commandement romain, un point c’est tout. Ce serait encourir un lynchage en règle. En tout cas, en jouant à fond la carte du dolorisme, en exhibant les lambeaux de la chair du Christ arrachés par le fouet romain, ses mains puis ses pieds perforés par les clous, Mel Gibson aura su susciter la compassion des musulmans. A la foule, se mêle un fier-à-bras, poings crispés, qui s’enflamme : «Les juifs, je les vomis. Ils ont tué Sidna Aïssa. Ils ont essayé d’ensorceler Sidna Mohammed. Aujourd’hui, ils assassinent nos frères palestiniens. Si j’en trouve un, je le mets en mille morceaux.» Joignant le geste à la parole, il s’empare d’un CD pour l’écrabouiller. Bigre !
La Passion du Christ a de quoi appâter le chaland marocain tant elle flatte son viscéral antisémitisme avivé par les carnages commis par Sharon et consorts. Non seulement Mel Gibson reprend à son compte la vieille rengaine chrétienne des juifs assassins du messie, mais il se complaît dans une représentation outrageante du peuple juif, toute en stéréotypes. Le film s’ouvre sur une image archicaricaturale de l’antisémitisme : le Juif cupide. Judas prend les 30 deniers, vend Jésus et file avec les sous. Et quand la caméra quitte des yeux Jésus, c’est pour se focaliser sur la foule juive présentée comme un assortiment de nez crochus, de bouches veules et de faces démoniaques. «Je ne comprends pas qu’on taxe Mel Gibson d’antisémitisme. J’ai vécu longtemps dans le voisinage des juifs, et je peux vous assurer que la description que le cinéaste en fait est absolument conforme à la réalité. Les juifs sont avares, avides, mesquins et abjects. Dieu les a faits ainsi», soutient un universitaire. On marche sur la tête !

Des images complaisantes pour un antisémitisme latent

La plupart des Marocains qui ont vu cet opus sanglant ne comprennent ni l’araméen ni le sous-titrage. Seules les images les enivrent, parce qu’elles caressent dans le sens du poil leur antisémitisme, répétons-le. Les juifs étaient 250 000 au Maroc en 1948, ils ne sont plus que 5 000, derniers témoins d’une histoire qui s’évanouit lentement. Elle s’est écrite depuis l’époque romaine, s’est enrichie avec l’arrivée des réfugiés chassés par la Reconquête chrétienne. Mais les convulsions de l’histoire ont dispersé la communauté vers Israël, en Europe et au Canada. Ces derniers témoins ne cachent pas leur inquiétude, suscitée par la propagation de cette peu charitable Passion du Christ, qui a allumé un cocktail incendiaire avec mèche intégrée